Quoiqu'elle se fût occupée du couvert, des fleurs, du service et des
menus, Bijou fut prête la première.
Portant dans ses bras une énorme gerbe de roses, elle entra au salon à
l'instant précis où la marquise venait de monter chez elle pour
s'habiller.
Très occupée d'arranger ses fleurs sur une console, elle ne vit pas M.
de Clagny qui la regardait de tous ses yeux, tandis qu'elle allait et
venait, avec de jolis mouvements d'oiseau qui volète avant de se poser.
A la fin, il demanda, et sa voix fit tressaillir Denyse:
--Bien sûr, elle arrive de Paris tout droit, cette jolie toilette?...
--Ah!...--fit Bijou effarée,--vous m'avez fait presque peur!...
Puis, venant au comte, elle dit, en tapotant gentiment sa légère robe,
de gaze à peine rosée:
--Cette jolie toilette n'arrive pas de Paris... elle a été fabriquée à
Bracieux, près Pont-sur-Loire...
Vraiment étonné, le comte demanda:
--Ah bah!... par qui?...
--Par Denyse ici présente... et par une vieille ouvrière, habilleuse au
théâtre,...
Il s'était levé, et, maintenant, tournait autour de la jeune fille avec
une admiration presque craintive. Elle était si jolie, émergeant de
cette vapeur rosée, qui semblait toucher à peine son petit corps
merveilleux, et d'où sortaient ses épaules teintées, elles aussi, de la
singulière lueur rose qui faisait unique sa peau si fine, si
délicatement veloutée. Et M. de Clagny trouvait que Bijou était, non
seulement jolie à ravir, mais étonnamment troublante avec sa bouche très
gourmande et ses yeux très candides.
De toute sa personne s'exhalait un parfum de sensualité extrême, mais
dans son regard si pur se lisait une déconcertante naïveté.
Et, tandis qu'il l'examinait curieusement, Bijou se disait que «le vieil
ami de grand'mère» était beaucoup plus jeune qu'elle ne se le figurait.
Ce grand homme, resté svelte, avait vraiment tout à fait bon air, avec
ses cheveux très blancs aux tempes et ses moustaches blondes, grisonnant
à peine. Ses yeux bruns regardaient avec douceur, et sa bouche moqueuse,
un peu méchante par instants, montrait dans le sourire des dents
blanches et pointues, de vraies dents de jeune chien qui éclairaient
singulièrement le visage.
Le silence devenait embarrassant. A la fin, Bijou dit:
--Grand'mère n'est pas encore descendue?... je pensais la trouver
ici?...
--Elle sortait pour aller s'habiller au moment même où vous êtes
entrée...
--Elle ne sera jamais prête!...