IV

Bijou, qui d'habitude trottait le matin dans le parc et dans la maison,

ne parut qu'après le premier coup de cloche annonçant le déjeuner.

Pierrot, inquiet, s'élança au-devant d'elle pour la questionner avant

même qu'elle eût dit bonjour à la marquise et à l'oncle Alexis. Il

voulait savoir pourquoi il ne l'avait pas vue comme à l'ordinaire à la

vacherie, où, chaque jour, elle s'occupait des fromages. Pourquoi,

puisqu'elle n'était pas montée à cheval, n'était-elle pas venue?...

--Comment sais-tu,--demanda Bijou, que je ne suis pas montée à

cheval?...

--Parce que Patatras était à l'écurie... j'y suis allé voir...

Elle dit en riant:

--Alors, tu me surveilles?...

Pierrot rougit.

--Ça n'est pas surveiller... et puis, il n'y a pas que moi!... nous

étions nous deux M. Giraud...

--Quel français! Seigneur!... quel français!--fit M. de Jonzac, l'air

navré.

--Bah!... s'il y avait du monde... je ferais attention à parler plus

chiquement... mais comme il n'y a que nous!...

Il se tourna vers Bijou:

--C'est vrai, va!... il était aussi étonné que moi, M. Giraud!... il

répétait tout le temps: «Chaque jour on voit mademoiselle Denyse courir

partout... il faut qu'elle soit malade!...» Alors moi, je disais: «Oh!

pour ça non!... ça ne doit pas être ça!... le Bijou n'est jamais

malade!...» Voyez-vous, monsieur Giraud, que j'avais raison?...

--Non... tu avais tort!... j'étais... non pas tout à fait malade... mais

fatiguée... mal en train... je viens de me lever...

Elle marcha vers le professeur, qui s'appuyait au chambranle d'une

fenêtre, si fort qu'il semblait s'y vouloir creuser une niche avec son

dos, et, lui tendant la main, elle continua:

--Et je remercie monsieur Giraud d'avoir si gentiment pensé à moi...

Tout pâle, visiblement troublé, le jeune homme osa toucher à peine la

petite main douce qui se posait dans la sienne avec confiance et

abandon; mais il parut heureux d'un bon accueil qu'il n'espérait

certainement plus retrouver jamais.

--Mademoiselle...--balbutia-t-il, pris d'une vague envie de s'enfuir ou

de pleurer,--mademoiselle... je ne me suis pas permis, croyez-le, de...

faire ces remarques.

--Eh bien, vous avez eu tort!... il faut tout se permettre avec «le

Bijou»... comme dit Pierrot...

Et, tout de suite elle demanda, subitement préoccupée, l'air absorbé:

--Est-ce qu'on a travaillé à la revue, ce matin?

--Travaillé?...--fit Pierrot convaincu,--travailler sans toi?... ah!

fichtre non!... c'est assez de piocher quand tu es là, sans encore le

faire en ton absence!... Ah! non!... elle serait mauvaise, celle-là!...

nous en avons soupé, de la revue!... moi surtout!... qui suis obligé de

travailler encore au reste...

Bijou se mit à rire:

--Tu ne crains pas de te fatiguer en travaillant tant que ça?...

--S'il continue, au train dont il va,--dit M. de Jonzac,--il ne passera

pas son baccalauréat... n'est-ce pas, monsieur Giraud?...

--Je le crains, monsieur, je le crains!--répondit doucement le

professeur--Pierrot est très intelligent... mais si étourdi, si

distrait... depuis notre arrivée ici, surtout!...

Pierrot se récria:

--Pas plus que vous toujours, que je suis distrait, monsieur Giraud!...

c'est vrai!... je ne sais pas ce que vous avez... vous êtes en voyage

tout le temps!... vous ne bouquinez pas comme avant... et même avec les

_math_, on dirait que ça ne biche plus!... vous ne faites plus rien...

que vous occuper de moi... et des vers dans les coins...

--Vous faites des vers, monsieur Giraud?... demanda madame de Rueille

qui entrait, suivie de Jean et d'Henry.

--Mon Dieu... madame...--bredouilla le pauvre garçon, qui ne savait où

se fourrer ni que dire--j'en fais... sans en faire...

--Vous en faites de charmants!...--dit Jean.

Et comme le jeune homme étonné le regardait, il reprit:

--Oui... vous faites de très jolis vers... que vous perdez... c'est le

petit Marcel qui a trouvé ceux-ci... et me les a donnés...

Il offrait à Giraud, en souriant, un papier plié, où l'écriture était

invisible.

--Voyons?...--fit Bijou en allongeant la main.

--Mademoiselle!--cria le répétiteur, qui s'élança,

effaré,--mademoiselle!... je vous en prie!...

Puis il ajouta, voulant expliquer la violence de son intervention:

--Ce sont de très mauvais vers!... souffrez que je les cache... je vous

en montrerai d'autres... qui seront plus dignes d'être montrés...

Bijou restait la main tendue, la pose attentive, l'air ingénu. Elle

supplia:

--Je t'en prie, montre ceux-là tout de même?... ça n'empêchera pas M.

Giraud d'en refaire d'autres que nous verrons aussi...

Mais Jean répondit, en remettant le papier au répétiteur éperdu:

--Je ne peux pas te montrer une lettre,--car c'est en quelque sorte une

lettre--qui appartient à son auteur...

--Je vous remercie...--balbutia Giraud tout décontenancé--je vous

remercie, monsieur...

Et il fit disparaître dans sa poche l'inquiétant petit papier.

--Pierrot!...--appela la marquise--donne-moi La Bruyère... tu sais où il

est?...

--Qui ça?...--demanda le gamin en clignant de l'oeil.

--La Bruyère?...

--Vous allez voir...--dit M. de Jonzac en regardant son fils d'un air

désolé--qu'il ne sait pas ce que c'est que La Bruyère!...

Pierrot protesta avec énergie:

--Si, je sais ce que c'est!... la preuve... c'est un dos bleu!...

La vieille marquise demanda:

--Un quoi?...

--Un dos bleu, ma tante...

Bijou(#39694) · 第 22 / 60 题