«--Je suis madame de Staël...»
--Oui,--dit-elle,--il faut effacer ça!...
Mais Jean protesta en riant:
--Laissez donc, au contraire!... on croira que Maeterlinck a
collaboré... ça sera très chic!...
--Si on allait se reposer,--proposa M. de Jonzac;--Paul dort à moitié...
c'est pour ça qu'il écrit trois fois de suite la même chose sans s'en
apercevoir... M. l'abbé dort tout à fait... et quant à moi... je grille
d'en faire autant...
--Oh!...--dit Bijou,--il est à peine une heure!...
--Eh bien, mais il me semble que, à la campagne... qu'en dites-vous,
monsieur Giraud?...
Le jeune professeur répondit, sans quitter des yeux Bijou:
--Oh! moi, monsieur, je passerais ici toute la nuit sans avoir
sommeil!...
La marquise se leva.
--Mes petits enfants, votre oncle a raison... il faut aller se
coucher!... Bijou!... tu veilleras à ce que les livres que vous avez
pris dans la bibliothèque y soient remis...
--Oui, grand'mère... je vais les remettre moi-même...
Tous sortaient du hall, sauf Bijou. M. de Rueille demanda:
--Voulez-vous que je reste avec vous?... ça ira plus vite?...
--Non!... vous ne connaissez rien à la bibliothèque... vous
embrouilleriez tout... il faut quelqu'un qui sache où logent les
livres...
Et, s'adressant au répétiteur, qui sortait le dernier, elle lui dit,
très gentille, cherchant, semblait-il, à se faire pardonner une
indiscrétion grande:
--Monsieur Giraud?... est-ce que vous voudriez bien ranger les livres
avec moi?...
Le jeune homme s'arrêta, heureux au point de ne pouvoir parler. Comme il
restait planté à la même place, elle lui indiqua la porte ouverte:
--Fermez la porte, voulez-vous?... et maintenant, prenez Molière... moi
je prends Aristophane... parfait!... nous reviendrons chercher le
reste...
Tout en portant les livres elle babillait, semblant ne pas s'adresser à
son compagnon, mais seulement penser tout haut.
--Pourquoi est-ce que Jean cherche dans Aristophane... alors qu'il
s'agit de faire parler Thomas Vireloque et madame de Staël?...
Puis, brusquement, elle demanda:
--Croyez-vous qu'elle sera amusante, notre revue?...
--Mais oui, mademoiselle...
--Pourquoi ne dites-vous jamais rien?... vous devriez y travailler
aussi!...
--Mon Dieu, mademoiselle... je ne suis pas très au courant... la
politique et les racontars mondains sont pour moi lettres closes... et
je ne vois pas trop...
--Et puis, vous aimez probablement mieux être un simple spectateur?...
--J'aurai, hélas! le regret de n'être même pas cela...
Elle demanda, stupéfaite:
--Comment?... vous ne verrez pas notre revue?...
--Non, mademoiselle...
--Mais pourquoi?...
Il répondit, avec un embarras affreux:
--Oh!... pour un motif très ridicule...
--Lequel?...
--Mademoiselle... je...
--Je vous en prie... dites pourquoi?...
Elle se penchait vers lui, gracieuse et souple, et le parfum envolé de
ses cheveux montait au visage du jeune homme, le plongeant dans une
sorte d'énervante torpeur.
A la fin, elle dit, presque tristement:
--Pourquoi ne voulez-vous pas me parler?... est-ce que je ne suis pas un
peu votre amie?...
Il balbutia:
--Oh!... mademoiselle!... je... je ne peux pas assister à cette
soirée... parce que... vous allez voir que c'est très prosaïque... parce
que je n'ai pas d'habit...
--Mais vous avez bien le temps de le faire venir, votre habit!...
d'ailleurs, il vous le faut déjà pour jeudi... il y a un dîner, jeudi...
Giraud rougit violemment:
--Mais, mademoiselle, je ne peux faire venir d'habit ni pour jeudi ni
pour plus tard... puisque je n'en ai pas...
--Pas du tout?...
--Pas du tout!...
--Voyons!... c'est une farce?...
--Hélas, non, mademoiselle!... je n'ai pas d'habit...
Il ajouta avec un sourire infiniment triste:
--Et il y a beaucoup de pauvres diables comme moi qui sont dans le même
cas!...
--Oh!...--dit Bijou, qui saisit d'un mouvement brusque la main du
professeur,--que je vous demande pardon!... comme je suis mauvaise et
étourdie, n'est-ce pas?... vous allez me détester?...
Elle lui serrait la main d'une lente pression qui le pénétrait tout
entier. Affolé, il balbutia:
--Vous détester?... mais je vous adore!... je vous adore!...
Bijou le regarda, l'air effaré, avec une tendre expression au fond de
ses yeux voilés d'un brouillard de larmes, puis elle dit, la voix
changée:
--Allez-vous-en!... et ne dites plus ça!... ne le dites plus jamais,
jamais!...
Au seuil de la porte, il se retourna et vit que Bijou, assise sur le
divan, sanglotait le visage enfoui dans les coussins. Il voulut revenir
vers elle, mais il n'osa pas; et, sans plus rien dire, il sortit.