--Mais d'abord, où en êtes-vous?...
--A la scène III du second acte...
--Encore?...--fit Bijou, étonnée.
--Toujours, hélas!...
La marquise conclut:
--Mes petits enfants, vous n'aurez jamais fini!...
--Mais si, mais si, grand'mère!...--dit gaiement Bijou--vous allez voir
comme nous allons faire du beau travail!... Voyons?... nous disons la
troisième scène du deuxième acte... c'est quand le poète symboliste se
défend des accusations... plutôt malveillantes... portées contre lui par
Vénus...
Personne ne disant rien, M. de Rueille demanda:
--Et alors?
Bijou expliqua:
--Alors, à mon idée, il faudrait là un petit couplet... qu'est-ce que tu
en dis, Jean?...
L'air absorbé, la tête renversée contre le dossier d'une grande bergère,
Jean de Blaye, qui rêvassait, n'entendit pas la question.
Bijou cria:
--Est-ce que tu dors?...
Il se tourna vers elle, demandant:
--C'est à moi que tu parles?...
--Mon Dieu, oui! j'ai cet honneur!... je te demande si un couplet ne
ferait pas bien là?... un couplet sur un air connu?...
Il répondit, distrait:
--Si... très bien!...
--Ben, fais-le!...
Jean bondit:
--Que je le fasse, moi!... pourquoi moi?...
--Parce que c'est toujours toi qui les fais...
Jean protesta:
--En voilà, une raison!... c'est justement pour ça que c'est le tour des
autres!... tu n'as qu'à faire travailler Henry, ou l'oncle Alexis... ou
M. Giraud... ou même Pierrot!...
--Pourquoi «même»?...--demanda Pierrot vexé, je les ferais peut-être
aussi bien que toi, tu sais, les couplets!...
--Fais-les donc!... moi, j'en ai assez!...
--Jean?...--dit Bijou suppliante,--ne nous laisse pas en plan... je t'en
prie?...
Elle marchait vers lui, tendant son museau rose, les lèvres avancées
dans une petite moue implorante et drôlette. M. de Rueille avait vu le
mouvement. Il se leva brusquement, et, l'arrêtant au passage:
--Mais il les fera, vos couplets!... il ne demande que ça... allez donc
vous asseoir!...
Denyse restait plantée au milieu du hall, surprise de cette sortie
singulière. A la fin elle répliqua:
--Mais c'est à vous d'aller vous asseoir!... pourquoi quittez-vous votre
table?...
--Ah!... je n'ai pas le droit de la quitter sans permission?...
--Jean?...--recommença Bijou,--voyons, Jean?...
De nouveau, M. de Rueille s'interposa. Il dit, d'un ton coupant:
--Pourquoi ne pas vous mettre à genoux devant lui?...
--Oh!... mon Dieu!... je ne demande pas mieux, si ça peut le décider!...
Elle s'élançait vers son cousin, mais Rueille la saisit par le bras,
disant rageusement:
--Allons donc!... c'est ridicule!...
Elle balbutia, le regardant d'un air stupéfait:
--C'est vous qui êtes ridicule!...
Il répondit, la voix dure:
--Oui... c'est convenu!... c'est moi qui dois aller m'asseoir!... c'est
moi qui suis ridicule!... c'est moi qui suis tout ce que je ne devrais
pas être et qui fais tout ce que je ne devrais pas faire...
Madame de Bracieux demanda:
--Qu'est-ce qu'il y a donc, mes enfants?...
M. de Jonzac expliqua, en débourrant sa pipe qu'il tapota soigneusement
contre un meuble pour en faire tomber la cendre:
--C'est, Dieu me pardonne! Paul qui se dispute avec Bijou!...
--Avec Bijou?...--fit la vieille femme, au comble de l'étonnement.
Et madame de Rueille répéta, en abandonnant le journal qu'elle lisait:
--Paul qui se dispute avec Bijou!... pas possible!...
L'abbé Courteil affirma, scandalisé:
--Mais si!... M. le comte a grondé mademoiselle Denyse!...
--Arrive ici, Bijou!...--dit la marquise.
La jeune fille vint en courant se pelotonner sur un coussin aux pieds de
sa grand'mère, tandis que M. de Rueille s'approchait de Jean, et lui
disait à demi-voix:
--Tu devrais empêcher Bijou d'avoir avec toi ces façons!...
--Quelles façons?... ah çà! tu rêves?...
--Je ne rêve pas le moins du monde... Denyse a vingt ans, après tout!...
Le jeune homme rectifia:
--Vingt et un...
--C'est encore mieux!... elle devrait avoir plus de tenue...
--La pauvre petite!... elle a une tenue parfaite!...
Il ajouta en regardant son cousin:
--Je ne sais vraiment pas sur quelle herbe tu as marché?...