LE JUGE.--Modérez vos expressions. Vous voulez dire que vos relations
n’ont pas été aussi pures qu’elle le prétend.
LE PÈRE PATURON, prenant la parole.--I n’avait point quinze ans, point
quinze ans, m’sieu l’ juge, quant a m’ la débouché...
LE JUGE.--Vous voulez dire débauché?
LE PÈRE.--Je sais ti mé? I n’avait point quinze ans. Y en avait déjà
ben quatre qu’a l’élevait en brochette, qu’a l’ nourrissait comme un
poulet gras, à l’ faire crever de nourriture, sauf votre respect. Et pi,
quand l’ temps fut v’nu qui lui sembla prêt, qu’a la détravé...
LE JUGE.--Dépravé... Et vous avez laissé faire?...
LE PÈRE.--Celle-là ou ben une autre, fallait ben qu’ ça arrive!...
LE JUGE.--Alors de quoi vous plaignez-vous?
LE PÈRE.--De rien! Oh! me plains de rien mé, de rien, seulement qu’i
n’en veut pu, li, qu’il est ben libre. Jé demande protection à la loi.
Mᵐᵉ BASCULE.--Ces gens m’accablent de mensonges, monsieur le juge. J’en
ai fait un homme.
LE JUGE.--Parbleu.
Mᵐᵉ BASCULE.--Et il me renie, il m’abandonne, il me vole mon bien...
ISIDORE.--C’est pas vrai, m’sieu l’juge. J’ voulus la quitter, v’là cinq
ans, vu qu’ell’ avait grossi d’excès, et que ça m’allait point. Ça me
déplaisait, quoi? Je li dis donc que j’ vas partir? Alors v’là qu’a
pleure comme une gouttière et qu’a me promet son bien du Bec-de-Mortin
pour rester quéque z’années, rien que quatre ou cinq. Mé, je dis «oui»
pardi! Quéque vous auriez fait, vous?
Je suis donc resté cinq ans, jour pour jour, heure pour heure. J’étais
quitte. Chacun son dû. Ça valait ben ça! (La femme d’Isidore, muette
jusque-là, crie avec une voix perçante de perruche:)
--Mais guétez-la, guétez-la, m’sieu l’ juge, c’te meule, et dites-mé que
ça valait ben ça?
LE PÈRE hoche la tête d’un air convaincu et répète:--Pardi, oui, ça
valait ben ça. (Mᵐᵉ Bascule s’affaisse sur le banc derrière elle, et se
met à pleurer.)
LE JUGE, paternel.--Que voulez-vous, chère dame, je n’y peux rien. Vous
lui avez donné votre terre du Bec-de-Mortin par acte parfaitement
régulier. C’est à lui, bien à lui. Il avait le droit incontestable de
faire ce qu’il a fait et de l’apporter en dot à sa femme. Je n’ai pas à
entrer dans les questions de... de... délicatesse... Je ne peux
envisager les faits qu’au point de vue de la loi. Je n’y peux rien.
LE PÈRE PATURON, d’une voix fière.--J’ pourrais ti r’tourner cheuz nous?
LE JUGE.--Parfaitement. (Ils s’en vont sous les regards sympathiques des
paysans, comme des gens dont la cause est gagnée. Mᵐᵉ Bascule sanglote
sur son banc.)
LE JUGE, souriant.--Remettez-vous, chère dame. Voyons, voyons,
remettez-vous... et... si j’ai un conseil à vous donner, c’est de
chercher un autre... un autre élève...
Mᵐᵉ BASCULE, à travers ses larmes.--Je n’en trouverai pas... pas...
LE JUGE.--Je regrette de ne pouvoir vous en indiquer un. (Elle jette un
regard désespéré vers le Christ douloureux et tordu sur sa croix, puis
elle se lève et s’en va, à petits pas, avec des hoquets de chagrin,
cachant sa figure dans son mouchoir.)
LE JUGE se tourne vers son greffier, et, d’une voix goguenarde:--Calypso
ne pouvait se consoler du départ d’Ulysse. (Puis d’une voix grave:)
--Appelez les affaires suivantes.
LE GREFFIER bredouille.--Célestin Polyte Lecacheur.--Prosper Magloire
Dieulafait...
_Tribunaux rustiques_ ont paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 25
novembre 1884, sous la signature: MAUFRIGNEUSE.