--Combien d’enfants?
Elle déclara avec autorité, d’une voix forte et sûre:
--Seize enfants, m’sieu l’ curé! Quinze de mon homme!
Et Rabot se mit à sourire plus fort, en saluant du front. Il en avait
fait quinze, lui, lui tout seul, Rabot! Sa femme l’avouait! Donc, on
n’en pouvait point douter. Il en était fier, parbleu!
De qui le seizième? Elle ne le dit pas. C’était le premier, sans doute?
On le savait peut-être, car on ne s’étonna point. Caniveau lui-même
demeura impassible.
Mais Belhomme se mit à gémir:
--Oh! gniau... gniau... gniau... a me trifouille dans l’ fond... Oh!
misère!...
La voiture s’arrêtait au café Polyte. Le curé dit:
--Si on vous coulait un peu d’eau dans l’oreille, on la ferait
peut-être sortir. Voulez-vous essayer?
--Pour sûr! J’veux ben.
Et tout le monde descendit pour assister à l’opération.
Le prêtre demanda une cuvette, une serviette et un verre d’eau; et il
chargea l’instituteur de tenir bien inclinée la tête du patient; puis,
dès que le liquide aurait pénétré dans le canal, de la renverser
brusquement.
Mais Caniveau, qui regardait déjà dans l’oreille de Belhomme pour voir
s’il ne découvrirait pas la bête à l’œil nu, s’écria:
--Cré nom d’un nom, qué marmelade! Faut déboucher ça, mon vieux. Jamais
ton lapin sortira dans c’te confiture-là. Il s’y collerait les quat’
pattes.
Le curé examina à son tour le passage et le reconnut trop étroit et trop
embourbé pour tenter l’expulsion de la bête. Ce fut l’instituteur qui
débarrassa cette voie au moyen d’une allumette et d’une loque. Alors, au
milieu de l’anxiété générale, le prêtre versa, dans ce conduit nettoyé,
un demi-verre d’eau qui coula sur le visage, dans les cheveux et dans le
cou de Belhomme. Puis l’instituteur retourna vivement la tête sur la
cuvette, comme s’il eût voulu la dévisser. Quelques gouttes retombèrent
dans le vase blanc. Tous les voyageurs se précipitèrent. Aucune bête
n’était sortie.
Cependant Belhomme déclarant:
--Je sens pu rien, le curé, triomphant, s’écria:
--Certainement elle est noyée.
Tout le monde était content. On remonta dans la voiture.
Mais à peine se fut-elle remise en route que Belhomme poussa des cris
terribles. La bête s’était réveillée et était devenue furieuse. Il
affirmait même qu’elle était entrée dans la tête maintenant, qu’elle lui
dévorait la cervelle. Il hurlait avec de telles contorsions que la femme
de Poiret, le croyant possédé du diable, se mit à pleurer en faisant le
signe de la croix. Puis, la douleur se calmant un peu, le malade raconta
qu’ELLE faisait le tour de son oreille. Il imitait avec son doigt les
mouvements de la bête, semblait la voir, la suivre du regard:
--Tenez, v’la qu’a r’monte... gniau... gniau... gniau... qué misère!
Caniveau s’impatientait.
--C’est l’iau qui la rend enragée, c’te bête. All est p’t-être ben
accoutumée au vin.
On se remit à rire. Il reprit:
--Quand j’allons arriver au café Bourbeux, donne-li du fil en six et
all’ n’ bougera pu, j’ te le jure.
Mais Belhomme n’y tenait plus de douleur. Il se mit à crier comme si on
lui arrachait l’âme. Le curé fut obligé de lui soutenir la tête. On pria
Césaire Horlaville d’arrêter à la première maison rencontrée.
C’était une ferme en bordure sur la route. Belhomme y fut transporté;
puis on le coucha sur la table de cuisine pour recommencer l’opération.
Caniveau conseillait toujours de mêler de l’eau-de-vie à l’eau, afin de
griser et d’endormir la bête, de la tuer peut-être. Mais le curé préféra
du vinaigre.
On fit couler le mélange goutte à goutte, cette fois, afin qu’il
pénétrât jusqu’au fond, puis on le laissa quelques minutes dans l’organe
habité.
Une cuvette ayant été de nouveau apportée, Belhomme fut retourné tout
d’une pièce par le curé et Caniveau, ces deux colosses, tandis que
l’instituteur tapait avec ses doigts sur l’oreille saine, afin de bien
vider l’autre.
Césaire Horlaville, lui-même, était entré pour voir, son fouet à la
main.
Et soudain, on aperçut au fond de la cuvette un petit point brun, pas
plus gros qu’un grain d’oignon. Cela remuait, pourtant. C’était une
puce! Des cris d’étonnement s’élevèrent, puis des rires éclatants. Une
puce! Ah! elle était bien bonne, bien bonne! Caniveau se tapait sur la
cuisse, Césaire Horlaville fit claquer son fouet; le curé s’esclaffait à
la façon des ânes qui braient, l’instituteur riait comme on éternue, et
les deux femmes poussaient de petits cris de gaieté pareils au
gloussement des poules.
Belhomme s’était assis sur la table, et ayant pris sur ses genoux la
cuvette, il contemplait avec une attention grave et une colère joyeuse
dans l’œil la bestiole vaincue qui tournait dans sa goutte d’eau.
Il grogna: «Te v’la, charogne», et cracha dessus.
Le cocher, fou de gaieté, répétait:
--Eune puce, eune puce, ah! te v’la, sacré puçot, sacré puçot, sacré
puçot!
Puis, s’étant un peu calmé, il cria:
--Allons, en route! V’la assez de temps perdu.
Et les voyageurs, riant toujours, s’en allèrent vers la voiture.
Cependant Belhomme, venu le dernier, déclara:
--Mé, j’ m’en r’tourne à Criquetot. J’ai pu que fé au Havre à cette
heure.
Le cocher lui dit:
--N’importe, paye ta place!
--Je t’en dé que la moitié pisque j’ai point passé mi-chemin.
--Tu dois tout pisque t’as r’tenu jusqu’au bout.
Et une dispute commença qui devint bientôt un querelle furieuse:
Belhomme jurait qu’il ne donnerait que vingt sous, Césaire Horlaville
affirmait qu’il en recevrait quarante.
Et ils criaient, nez contre nez, les yeux dans les yeux.
Caniveau redescendit.
--D’abord, tu dés quarante sous au curé, t’entends, et pi une tournée à
tout le monde, ça fait chiquante-chinq, et pi t’en donneras vingt à
Césaire. Ça va-t-il, dégourdi?
Le cocher, enchanté de voir Belhomme débourser trois francs soixante et
quinze, répondit:
--Ça va!
--Allons, paye.
--J’ payerai point. L’ curé n’est pas médecin d’abord.
--Si tu n’ payes point, j’ te r’mets dans la voiture à Césaire et j’
t’emporte au Havre.
Et le colosse, ayant saisi Belhomme par les reins, l’enleva comme un
enfant.
L’autre vit bien qu’il faudrait céder. Il tira sa bourse, et paya.
Puis la voiture se remit en marche vers le Havre, tandis que Belhomme
retournait à Criquetot, et tous les voyageurs, muets à présent,
regardaient sur la route blanche la blouse bleue du paysan, balancée sur
ses longues jambes.
_La Bête à maît’ Belhomme_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 22
septembre 1885.