UNE MUTINERIE AU VATICAN

_Notre correspondant de Rome nous écrit:_

Rome, 26 juillet.

Un beau soleil de juillet inonde la cour de Sainte-Anne, quartier de la

garde suisse pontificale. Près des portes, dans leur pittoresque costume

noir, jaune et rouge dessiné par Raphaël, les soldats veillent. Le calme

règne sur toute chose et l'on hésiterait à penser que l'on sort à peine

d'un _pronunciamiento._

En effet, pendant sept jours la rébellion a sévi dans la troupe que

commande le colonel Repond, et dont _L'Illustration_ l'an dernier

(numéro du 8 juin 1912), à l'occasion de l'assermentation des recrues,

disait la belle tenue martiale.

Le mardi. 17 juillet, au moment de prendre la garde, 21 soldats

déclarèrent refuser de marcher tant que leur instructeur, le capitaine

Glasson, neveu du colonel Repond, ne serait pas licencié. Sur l'ordre de

leur major, ils obéirent néanmoins, après avoir reçu l'assurance que le

cardinal Merry del Val, chef suprême de l'armée pontificale, serait

informé de l'incident.

Deux heures après, le capitaine Glasson quittait le Vatican en congé

illimité.

On eût pu croire que tout était terminé, mais les mutins, conduits par

quelques jeunes recrues turbulentes, voulurent davantage. Ils firent

remettre au Saint-Père un mémoire demandant, en particulier, la

réduction des exercices--pour lesquels ils revêtent une tenue moins

somptueuse que leur uniforme de parade--la nomination des officiers

parmi les sous-officiers du corps, et enfin l'autorisation de fréquenter

les _osterie_ du Borgo, dont l'accès leur avait été interdit par le

colonel Repond.

[Illustration: Le drapeau pontifical et sa garde.]

Dimanche matin, au rapport, le colonel ayant annoncé que les rebelles

seraient punis, des scènes regrettables se produisirent, et l'on jugea

prudent de retirer aux mutins fusils et munitions.

L'anxiété fut grande au Vatican en attendant la décision papale. En

ville, les quotidiens romains, enchantés de trouver matière à articles

sensationnels, faisaient des prodiges d'imagination: on découvrait des

complots anti-italiens, les journaux ministériels annonçaient la

disparition de la garde, tandis que ceux de l'opposition prévoyaient la

création d'un corps de zouaves pontificaux. Enfin, d'un commun accord,

tous annonçaient que le colonel Repond, marié depuis six mois, était en

voyage de noce, et que la révolte interrompait une lune de miel...

C'était beaucoup de bruit pour peu de chose. En réalité, la discipline

imposée par le colonel suisse, qui commande depuis trois ans la garde

pontificale, a été respectée, puisque la révolte s'est passée sans que

jamais le service du pape en souffrît. Les sous-officiers et les vieux

soldats, de même que les jeunes mutins, avaient promis à leur chapelain,

Mgr Corragioni d'Orelli, que tout se passerait sans scandale. Ils ont

tenu parole: dimanche après-midi, quelques heures après que la scène la

plus tumultueuse de la révolte se fut déroulée dans la cour de la

caserne, la garde, _in corpore_, faisait le service d'honneur pendant

une audience que Pie X donnait aux pèlerins américains.

Il a suffi, mercredi matin, d'une lettre de Pie X, exprimant sa douleur

de voir la vieille garde, qui s'est tant de fois couverte de gloire au

cours des siècles, suivre quelques meneurs et commettre des actes graves

d'indiscipline, pour que les soldats se soumissent et acceptassent

tranquillement les sentences prononcées par leurs supérieurs.

Le capitaine Glasson, qui a traité sa troupe avec beaucoup trop de

dédain et de morgue, a été invité à donner sa démission, et trois des

chefs de la mutinerie ont été expulsés.

L'Illustration, No. 3675, 2 Août 1913 · 第 31 / 44 题