et dolent, avec son chien: il m'a raconté qu'il allait loin,
pour débarrasser les bonnes gens, qui ont de la peine à vivre; il
s'était caché d'eux, rapport qu'on l'aurait retenu, qu'il raconte;
il venait m'embrasser avant de partir pour toujours; et il m'a dit
de vous embrasser bien fort, mais qu'il doit se cacher de vous
comme des autres, parce qu'il fait du tort au monde.
--Vraiment?
--Fallait l'entendre quand il disait: «Loin! Je veux aller loin!»
C'était pas son ton ordinaire; de toute sa petite force, il criait
ça: «Je veux!» Il a même ajouté: «Ainsi soit-il.» Et puis il est
parti.
--Mais, de quoi vivre?
--Eh! eh! j'avais prévu, quasiment: je me méfiais. Il a son
gagne-petit, allez! Tond-les-chiens-et-coupe-les-chats, comme moi!
Je lui ai montré la mécanique avec la manière de s'en servir.
--Et des outils?
--Les miens, pardine! Mes grands ciseaux, mon couteau neuf et une
belle boîte pour les mettre, toute garnie de cuir, avec de gros
clous de laiton; elle est jolie, allez! Elle ouvre, elle ferme...
Il l'admirait assez et la tournait dans tous les sens. Depuis le
prédicateur, je la cloutais exprès pour lui, crainte de ce qui
devait arriver; mais j'ai pas eu le temps de la finir, à preuve
que voilà le reste de mes clous. Ils brillent, hein?
--Magnifiques!
--Ils coûtent cher. J'épargnais sur le manger. Je me disais: «Ce
sera pour mon petit Onuphre.» Et, chaque fois, je riais, et ma
soupe prenait meilleur goût, de n'avoir ni beurre ni lard. Vous me
croyez pas?
--Si fait: vous vous priviez... Et pour donner, vraiment donner,
il faut se priver, sans doute?
--Bien sûr! Quand on se prive pas, on ne donne point, hein?
--On rend, n'est-ce pas?
--Juste!
--J'ai toujours trouvé ça aussi: donner ce qu'on a en trop, c'est
une manière de rendre.
--Juste! Et y a point de plaisir, vous trouvez pas?
--Alors, bonne Gertrude, offrez-vous ce plaisir de me donner les
clous qui restent.
--Vous voulez aller finir ma boîte, je parie? Vous voulez le
rejoindre?
--Peut-être... Un jour...
--Tout de suite, donc! Il faut. Il est tant seul, il est si bon!
Vous le rattraperez vite, du train dont il marche.
--Par où est-il parti?
--Par la Porte de l'Est, et tout droit, en suivant le pavé du roi:
je vous mettrai dans le chemin.
Elle le lesta d'une soupe et le conduisit hors la ville, pour être
sûre qu'il partirait.
Calame se mit en route: il allait, lui aussi, droit en avant, vers
l'Est, et suivait le pavé du roi, en remâchant les vers de son
poème et en jetant des rimes aux paysages de printemps.
--Bizarre, comme il me manque, ce morceau d'homme, tronc sans
pattes et presque sans tête: c'est à croire que nous nous
complétions, lui le cœur, et moi la cervelle...
La piste était facile à suivre: à la traversée des hameaux, il
s'enquérait d'un cul-de-jatte escorté d'un chien jaune.
--Ouais, repartit un paysan, on l'a vu: il a coupé notre petit
chat, et il lui disait en douceur: «Laisse-toi faire, mon minet,
c'est pour ton bien; en ce bas monde, moins on en a, mieux ça va;
moins on est, plus on est heureux.»
--Il disait cela, lui?
--Même qu'on a bien ri et qu'il s'est fait griffer. On lui a donné
un quignon de pain pour sa peine.
Calame reprit sa route.
--Est-il possible que le gamin ait parlé de la sorte? Aurait-il
déchiffré le fin mot de la vie?
Toujours les gens lui affirmaient avoir vu le cul-de-jatte et le
chien jaune.
Il continuait d'avancer sur le pavé du roi, mais il avait beau
se hâter: les jours succédaient aux jours, et jamais Calame ne
rejoignait Dieudonat.
--Lui le cœur et moi le cerveau...
Il le cherchait des yeux, au bout aminci de la chaussée du roi et
sur le dos des horizons.
--Est-il possible qu'il ait marché si vite?
Parfois, il croyait l'apercevoir, en silhouette, au ras du ciel.
--Est-il possible qu'il ait monté si haut?
Il gravissait la hauteur et n'y trouvait personne.
--La peste soit du petit homme qui a roulé comme un géant! Je n'en
peux plus.
A mesure qu'il s'exténuait dans sa poursuite vaine, l'inaccessible
Dieudonat grandissait dans sa pensée, jusqu'à prendre tournure de
symbole: colossale et transfigurée, l'image du disparu souriait de
béatitude, et le poète en la contemplant au fond de son souvenir,
croyait y reconnaître la moitié de lui-même et n'avoir plus en lui
que l'autre moitié.
Enfin, un matin, il découvrit dans une ornière l'empreinte des
quatre roulettes: elle était sèche et déjà ancienne.
--Le cœur va devant, le cœur va plus vite! Est-ce que je le
rattraperai jamais?
Le soir de ce jour-là, étant parvenu au sommet d'une colline, il
aperçut en bas, dans la brume violette des grandes villes, les
toits sans nombre et les clochers d'une cité immense, à cheval sur
un fleuve rouge: il reconnut la capitale du roi Gaïfer.
XXXVII
OU DIEUDONAT PERD LE PEU DE CONFIANCE QUI LUI RESTAIT ENCORE
Après quelques semaines de recherches, Calame retrouva son prince,
un matin, sous le porche de la cathédrale, calé contre un pilier
près de la porte dextre, aux pieds du dixième apôtre. A sa droite,
Noiraud se tenait sévèrement assis; à sa gauche, une cassette
couverte de cuir était ornée de clous qui brillaient comme de l'or
fin. Que ce fût par fatigue, maladie, ou méditation, le groupe
semblait pétrifié, et les figures de pierre peinte, dans leurs
niches enduites d'azur et étoilées d'argent, n'étaient guère plus
immobiles.
--Oh, dit le cul-de-jatte, vous avez donc voulu me joindre, bon
Calame? Vous avez fait ce long voyage!
Ils s'embrassèrent; Noiraud remua la queue, frotta sa truffe
nasale contre la joue du poète, et passa poliment du côté borgne,
pour laisser la meilleure place au nouvel arrivant.
--Vous êtes bien maigre, Calame... Nous autres, nous vivons
largement. Le matin, nous restons ici; on nous donne: les gens
sont charitables, et donnent plus que vous ne croiriez, surtout
les pauvres. En sorte qu'il nous reste souvent de quoi offrir
quelque bon morceau à de plus miséreux, pas vrai, Noiraud? Sans
compter qu'on ne s'ennuie pas, au parvis: il y a des fêtes de
toute espèce, des mariages, des enterrements, des baptêmes,
des _Te Deum_; on voit de tout, les grands de la terre et les
petits, parce que tout le monde va chez le Bon Dieu, n'est-ce
pas, Noiraud? Il y a aussi le Maître de chapelle, qui nous aime
bien, et qui ne manque jamais de s'arrêter, et qui nous parle
gentiment; il est un peu dur d'oreille et il n'entend pas quand
je lui réponds, mais il me raconte des histoires de la ville. Ça
empêche de penser. Vous m'en direz aussi, des histoires, n'est-ce
pas, Calame? Quand l'heure des offices est passée, je me rends
dans ma voiture à la berge, contre la culée du pont: là, je tonds
les chiens et je coupe les chats: car j'ai un métier, voyez-vous?
Et une jolie boîte! C'est encore Gertrude qui m'a donné tout
ça! Lorsqu'il nous vient de la clientèle, et qu'un petit chien
veut remuer trop, ou qu'un petit chat n'est pas content, Noiraud
se plante devant, et il faut le voir leur faire les gros yeux,
en leur disant de se tenir tranquilles! Il m'aide bien, le bon
Noiraud. Et puis, en ville, nous avons encore des amis, d'autres
chiens des rues; on se dit bonjour. Pas vrai, Noiraud? Je suis
heureux. Je crois que je n'ai jamais été aussi heureux...
Il exagérait. Avec une rouerie d'enfant, bien vite il s'était
dépêché d'affirmer son bonheur matériel, pour n'être pas
interrogé sur son état moral, qui valait moins. Depuis ses adieux
précipités à la maison de Polygène, une tristesse sourde et muette
habitait au tréfonds de lui, une lassitude, un découragement qu'il
ne voulait avouer à personne, à Noiraud pas plus qu'à d'autres, et
à lui-même moins encore.
C'était comme un mauvais brouillard, dans lequel on ne voit plus
que des choses vagues et qui bougent, sans qu'on sache pourquoi
elles vont ici plutôt que là, des larves incertaines, larves de
gens, larves d'idées, le bien, le mal, des êtres inconnus qui
sont le présent et qui déjà s'estompent, des êtres connus qui
sont le passé et qu'on ne discerne guère mieux. De ce brouillard
grouillant, une odeur fade s'exhalait, peut-être l'odeur de la
mort; et quand elle montait en bouffées, Dieudonat s'en détournait
par une brusque torsion du cou, comme si véritablement le poison
eût été dans son cœur.
Il n'était pas non plus exempt des misères que procurent les
contingences immédiates; elles lui venaient quotidiennement, à
heure fixe, d'un ami qui le détestait: en face de lui, sous le
même porche, un vieillard aveugle taillait dans du bois blanc de
petits animaux difformes, n'en vendait guère, et attribuait la
baisse de son industrie à la concurrence du cul-de-jatte.
--Je ne gagne plus ma vie, depuis que tu es là!
Quand la sortie de la messe avait été mauvaise, il s'en prenait
à Dieudonat, en lui lançant, d'un pilier à l'autre, des noms
que la sainteté du lieu n'aurait pas dû permettre. Vainement le
prince lui répondait par des paroles conciliantes; pour gagner de
l'indulgence, il admirait tout haut des lapins ou des moutons de
bois, et il en signalait la beauté à Noiraud; souvent aussi, il
profitait de la cécité de l'adversaire pour jeter dans la sébile
une pièce de monnaie: l'aveugle, averti par la finesse de son
ouïe, n'était jamais dupe, mais affectait de remercier un passant
imaginaire, afin de garder intégralement son droit à la rancune,
droit d'autant plus précieux que toute récrimination avait pour
résultat de provoquer un versement. Noiraud flairant une vilaine
âme, grognait à tout moment contre l'artiste, qui feignait de
prendre peur, et Dieudonat se donnait mille peines pour ramener la
paix entre les deux ennemis.
L'arrivée de Calame apporta au tailleur d'images une nouvelle
occasion de geindre:
--Vas-tu nous attirer ici tous les mendiants de la ville? Est-ce
un endroit pour raccommoder les vieux souliers? Vous n'avez pas
fini de planter des clous?
Le premier soin du Calamiteux fut, en effet, de terminer la
boîte de Gertrude; Dieudonat et Noiraud s'intéressaient fort à
ce travail décoratif, qui dura toute une journée, et peu à peu
ils virent apparaître, sur le cuir du panneau antérieur, un écu
d'armoiries.
--Tiens, fit le prince: les armes de mon père! Je voudrais tant
savoir ce qu'il est devenu, mon père...
Calame s'en alla aux nouvelles, et, le lendemain:
--Hardouin est mort, voilà beau temps; Gaïfer l'a fait déposer
par l'Empereur et décapiter par le bourreau, pour mieux assurer
l'annexion du royaume.
--Mon ouvrage...
Dieudonat fit une prière pour le repos de l'âme paternelle, mais
son oraison ne put suffire à le rasséréner; il s'accusait de
parricide, et dès lors cette idée le hanta: vingt fois par jour,
il se frappait la poitrine, en priant pour son père. En face de
lui, sans repos, sans répit, une voix chantonnait:
--Ayez pitié d'un pauvre aveugle...
--Tout de même, disait Calame, tu es Roi, maintenant, Roi
légitime: car ton peuple persiste à te chercher, à t'espérer: il
te réclame, il ne veut pas croire à ta mort. Que penserais-tu
d'aller reconquérir ton sceptre? Avec deux ou trois souhaits, on
en verrait la farce. Tu me nommerais premier ministre.
Pour compléter le décor de la boîte armoriée, le clerc disposa
des clous de cuivre en forme de couronne royale, au-dessus de
l'écusson.
Mais il s'en amusa tout seul. Dieudonat devenait plus morne;
Noiraud, par contagion, devenait plus sévère; le Calamiteux ne
réussissait plus à faire rire ni l'un ni l'autre.
Sa propre vie n'était pas gaie, d'ailleurs. Pour tuer le temps,
il recommençait à fréquenter la montagne de l'Université:
sans plaisir, il écoutait la leçon des maîtres sur les places
publiques, et sans succès il montait lui-même sur les bornes
des carrefours, pour réciter ses vers: il en avait composé de
superbes, sur le mode alexandrin, récemment inventé par le clerc
Alexandre, mais ses poèmes étaient véritablement trop supérieurs
à l'esprit du siècle, en sorte que les aumônes affluaient peu
dans sa besace. Il soupait rarement: ses heures de gastronomie se
passaient à la devanture des rôtisseurs, où le fumet des oies se
substituait pour un instant aux fumées de la métaphysique; après
ce repas idéal, il s'éloignait avec un soupir, et, s'il ne mourait
pas de faim, du moins il en vivait.
Son pain le plus sûr lui venait du tondeur de chiens, qui gagnait
davantage. En échange de quelque maigre viande, il apportait
au repas commun son écot de pâture spirituelle, en contant les
anecdotes de la capitale; par malchance, elles attristaient
l'auditoire plus souvent qu'elles ne le récréaient:
--Ce matin, on menait à la Plaine un nommé Anoure; son histoire
est comique: figure-toi que le paillard se faisait passer pour
eunuque, et profitait de la confiance générale pour attirer dans
son repaire des proies d'un très jeune âge, qu'on ne revoyait
plus; il abusait, en vérité: on eût dit qu'il se rattrapait; on
l'a pendu.
--Hélas!...
L'insuccès de ses contes ne décourageait pas le conteur:
--Aujourd'hui, tu riras, j'espère, car l'aventure est joyeuse!
J'ai rencontré, avec son escorte d'écuyers et de pages, un
richissime imbécile, qui fut jadis mon camarade d'école:
Gontran-le-Coquin. Rappelle-toi: tu l'as connu dans la caverne
des brigands, chez Ruprecht-le-Camard, et je t'ai dit qu'au temps
de nos jeunesses, nous fûmes trois inséparables, Ruprecht, la
brute aventureuse, Gontran, le sot avantageux, et moi, l'homme
de génie. Gontran nous semblait le moins armé, et l'était plus
que nous, puisque seul il a prospéré; on l'appelle maintenant le
vicomte d'Avatar; il a épousé la fille unique d'un Lombard, et
successivement l'a rendue orpheline, l'a rendue mère, l'a conduite
en terre: somptueux désormais par l'héritage de son propre
enfant, il plastronne à la face de l'univers. Par lui, j'ai su
que Ruprecht s'est laissé prendre, l'an dernier, et écarteler. Le
vicomte, en personne, daigna me narrer ces détails, en dépit de
mes guenilles, ou à cause d'elles: car visiblement il se sentait
accru par notre déchéance presque autant que par sa fortune, et il
se montrait tout candidement fier du contraste que ses habiletés
ont su mettre entre son destin et les nôtres. Il a poussé la
démonstration jusqu'à me donner une poignée d'écus, sans compter,
et m'en a promis davantage. Tu vois que la journée est bonne!
--Non, Calame, et votre histoire est vilaine; cet argent-là ne
vous vaudra rien.
--Tu n'es jamais content: on t'offre le tableau d'un homme qui
réussit...
--Hélas!...
La voix de l'aveugle, en face, glapissait sa requête aux passants.
--Partagez vos écus avec celui-là, voulez-vous? Et contez vite une
autre histoire, qu'on oublie celle de Gontran.
--Préfères-tu de la politique? Grave nouvelle! Le vieil Empereur
se décide à mourir: il vient d'entrer, dit-on, dans une agonie
que l'Archiduc attendait depuis si longtemps avec une impatiente
patience.
--Alors, la petite Aude devient impératrice?
--La petite Aude? Mais elle est morte! Il était fort jaloux, elle
était bien futile: un jour, il l'a si rudement traînée par les
cheveux que la cervelle est venue avec la crinière. On prétend
qu'elle l'avait épousé par amour.
--Hélas! mes jolies narines...
--De fait, il y a eu tout un drame, à la Cour. Ce Galéas, que l'on
continuait à appeler «le Borgne», était un séduisant gaillard: la
reine Gaude s'en est éprise.
--Hélas! Ma ressemblance...
--Comme l'Empereur tardait trop à mourir, les deux amants firent
projet de détrôner Gaïfer, pour s'offrir un royaume en attendant
l'empire.
--J'ai connu un complot pareil...
--Mais ce que tu ne sais pas, sans doute, c'est que celui-ci
fut découvert par un stupéfiant gamin, aux regards de qui rien
n'échappe: c'est un nommé Epagomène, naguère encore page du Roi,
et aujourd'hui son secrétaire intime. Il sort on ne sait d'où. On
ignore son âge.
--Il doit gagner seize ans.
--Il a la taille d'un éphèbe et le visage d'un vieillard. Doté
de l'omniscience et dénué d'illusions, il a tout lu, il pèse
tout, et voit toutes les choses par le fond; au lieu de regarder
les effets, comme un homme, il ne regarde que les causes; il
comprend tout, tellement qu'il a l'air de ne rien comprendre, à
force de rester impassible; il est si avisé, qu'il ne prend même
pas plaisir aux honneurs qu'on lui décerne; par la faveur de son
maître, il possède tout, et par son excès d'intelligence, il ne
jouit de rien. On ne l'a jamais vu rire; jamais on ne l'a vu en
colère; malgré son âge, on ne lui connaît aucun amour, et, bien
qu'il vive entouré de haines, on ne lui connaît pas de rancune: il
ne daigne, ou il ne peut.
--Je lui ai fait ce cadeau...
--Joli cadeau à faire à un enfant! D'ailleurs, Galéas s'en va: son
délateur Epagomène ne périra peut-être pas sous les poignards de
la vengeance.
--Quand part-il, l'Archiduc?
--Ce matin. Tant qu'il restait là, le Roi n'a rien osé contre la
Reine; mais le futur Empereur ne se soucie plus d'elle, et Gaïfer
parle déjà d'enfermer dans un couvent son épouse adultère, non
sans lui imposer une amende honorable au parvis de la cathédrale.
Royal spectacle, auquel ta Majesté assistera délicieusement, d'ici!
--J'aimerais mieux ne pas voir ça.
La voix perpétuelle, sous l'autre pilier, répétait: «... pitié
d'un pauvre aveugle...»
--Oh, oui, seigneur, ayez pitié de l'aveugle que je fus! Et
vous, mon cousin, s'il vous plaît, vous ne me raconterez plus
d'histoires; j'en ai ma charge.
Dieudonat devint encore plus triste: la tête inclinée vers la
poitrine, et la paupière baissée sur son œil unique, il tombait
en de longs silences, pendant lesquels il évoquait ses actes
d'autrefois, par pénitence. Mais le présent glissait autour
de lui, sans susciter en lui autre chose qu'une commisération
volontairement vaine et totalement désolée, car la notion des
choses révolues ne lui permettait plus l'espoir de remédier au mal
des choses imminentes. Toutes ses forces renonçaient.
Chaque jour, en arrivant sous le porche, Calame le retrouvait
pareil; debout devant lui, il le contemplait sans rien oser lui
dire, et, chaque jour, en revoyant ainsi le nabot immobile, il se
remémorait la phrase de Paracelse: «Tous ceux qui, en n'importe
quoi, ont dépassé la mesure, tombent dans le désespoir».
Ensuite, il s'asseyait. Dieudonat au milieu, Calame à droite,
Noiraud à gauche, ils restaient des heures sans bouger, sans
parler. Parfois, le souverain sans trône poussait un soupir;
entre temps, la voix de l'aveugle psalmodiait son antienne...
Cette langueur dura tout un mois, au bout duquel un grand bruit se
fit sur la place: les troupes se rangeaient devant le parvis; la
foule accourait par toutes les rues.
--Qu'est-ce donc? fit le Prince.
--Ils viennent, dit Calame, pour l'amende honorable de la Reine
Gaude.
--Non, non! Je ne veux plus! Je ne veux pas voir ça!
A ce moment, le sculpteur répétait: «Ayez pitié d'un pauvre
aveugle». Mais presque aussitôt il s'écria:
--Je vois clair!
Et dans l'instant d'après il ajouta:
--Je vois d'un œil.
Calame épouvanté se pencha sur le roi Dieudonat, lui posa la main
au front, lui renversa la tête: deux orbites vides regardaient la
voûte étoilée du porche.
--Malheureux! Qu'as-tu fait encore?
--Rien de bon, sans doute. Je me décharge.
Dieudonat ne vit point la Reine Gaude à genoux au parvis; mais il
entendait ses sanglots, les chants liturgiques, les prières, les
répons, les sonnettes, les cloches; le Calamiteux lui expliquait
les épisodes de la scène.
--Calame, s'il vous plaît, j'aimerais mieux ne pas entendre ça.
Le poète se tut; mais l'aveugle, extasié du spectacle, continuait
à le décrire. Enfin, la cérémonie s'acheva; les assistants se
retiraient; la voix de Calame interpella l'un d'eux; elle disait:
--Bonjour, Gontran!
Une autre voix, entendue jadis, répondait:
--Eh! Te voilà, mon camarade? Belle cérémonie, avoue! J'en suis
l'organisateur. Mais celui qui en prépara les bases n'a pas su
jouir de son triomphe, et la Reine est déjà vengée: ce petit
Epagomène s'est bêtement laissé empoisonner. Entre nous, c'était
un nigaud. Je le remplace auprès du Roi; mais j'adopte un autre
titre, mieux en rapport avec l'importance de mon rôle: Comte
d'Avatar, Ministre de la Cour! J'ai tout dans la main! Je vais
pouvoir enfin montrer ce que je suis!
Et la voix du poète répliquait doucement:
--Pourvu que cela ne constitue pas un attentat à la pudeur.
Ces propos furent les derniers que Dieudonat entendit proférer
par l'indomptable Calamiteux; quelques minutes plus tard, il
l'entendit encore, mais il ne parlait plus, cette fois, il criait:
les gens du guet l'emmenaient en prison, par ordre du seigneur
Comte d'Avatar, Ministre de la Cour.
A compter de ce matin-là, le Prince ne connut d'autre parole
humaine que celle du tailleur d'images récriminant contre la
guigne. Le vieillard, en effet, avait lieu de se plaindre: depuis
qu'il voyait clair, il s'appliquait à fignoler ses œuvres, qui
perdaient tout le charme de leur naïveté; au surplus, le public
les trouvait dépourvues d'intérêt, puisqu'elles n'étaient plus
sculptées par un aveugle; il en vendait de moins en moins, et le
bedeau voulait le faire déguerpir:
--Maintenant que tu as recouvré la vue, il faut t'en aller, tu
n'as plus de raisons pour mendier.
A cette injonction, l'expulsé ne manqua point de constater un air
de triomphe sur la face du cul-de-jatte; il lui cria:
--C'est ta faute! Tu me fais chasser, bien sûr, pour être seul!
Tous les jours, tout le jour, chronométriquement, en ciselant ses
bouts de bois, il grognait:
--C'est ta faute! Je ne gagnerai plus mon pain!
Feignant d'être toujours aveugle, il se rapprochait du tronçon
d'homme, et il lui marchait sur les doigts, par mégarde.
--C'est ta faute!
Noiraud, indigné, le mordit.
--C'est ta faute!
Et Dieudonat songeait:
--Hélas, oui, c'est ma faute, et plus encore qu'il ne pense; tout
de même, je voudrais bien ne plus entendre ça...
--C'est ta faute!
--Tout est de ma faute, toujours, excepté cependant le sort du
pauvre Calame, qui a fait son malheur lui-même; et c'est un peu
curieux que la seule créature pour laquelle je n'ai rien tenté
soit aussi à plaindre que les autres...
L'invisible Noiraud lui poussait sous la main son crâne oblong à
bosse unique; en souriant il caressait cette boîte tiède, qu'il
sentait toute emplie d'amour, et une idée de chien lui entrait
par les doigts: «Non, ce n'est pas ta faute, il ne faut pas les
croire, il ne faut pas te croire. Le malheur vient tout seul et tu
n'y es pour rien.»
--Tu crois, Noiraud? Merci, Noiraud...
--Les chiens modestes savent ça: toute vie est misère. Les cloches
aussi le savent. Écoute-les, qui te le disent...
D'heure en heure, le bronze des cloches le coiffait d'une lourde
chape de sons qui lui tombait sur le crâne et sur les épaules:
elles l'enveloppaient d'un frémissement qui le pénétrait par tous
les pores: sa poitrine s'enflait de ces grondements renouvelés,
et c'était comme s'il eût senti, heure par heure, dans son maigre
corps, battre le gros cœur de la ville.
--Tout de même, je voudrais bien ne plus entendre ça...
Un soir d'automne, le maître de chapelle s'arrêta devant lui; il
parlait d'une voix triste:
--Ah! la vie n'est pas drôle! Voilà que je deviens complètement
sourd; les fabriciens vont me remplacer: je n'ai plus qu'à mourir
de faim.
Le Roi ne répondit rien; il donna son ouïe.
Il eut d'abord le sentiment d'une délivrance nouvelle.
Puis, un immense désert se fit, dans le silence, et une solitude
sans bornes.
Calame n'avait pas reparu. L'organiste lui-même ne s'arrêtait
plus guère et cessait d'adresser des mots à ce pauvre diable qui
ne percevait plus les sons. Depuis qu'il était sourd, Dieudonat
perdait la parole. Il disait encore: «Noiraud... Noiraud»...
Ou encore, quand on lui jetait un quignon de pain: «Merci...
Merci...» Et rien d'autre.
Personne ne le regarda plus. Au pied de son pilier, il se tassait,
comme une moitié de statue.
Plus qu'autrefois, Noiraud venait se blottir contre lui; sous
le porche venté, ils se tenaient chaud l'un à l'autre, et le
cul-de-jatte pouvait, sans se baisser, trouver à bout de bras un
crâne fraternel, plein de pensées muettes, comme les siennes.
Mais les heures étaient bien lentes, et trop nombreuses, même en
hiver: pour les compter encore, il essayait de les deviner, faute
de les entendre gronder au-dessus de sa tête. De plus en plus, il
se replia sur lui-même, et il diminuait.
Une nuit qu'il neigeait, le chien se mit à trembler de fièvre et à
claquer des mâchoires; il lécha tristement la main de son ami, et,
à sa manière, il disait: «Adieu, je vais mourir, je le regrette...»