Nous vivons encore dans la même journée.--Le premier consul se promène
à pas brusques dans son cabinet de travail, et son secrétaire
Bourrienne, assis devant une table éclairée par une seule lampe, écrit
avec l'agilité d'un sténographe.
Une nuit sombre couvre la vaste place du château.
Quelques réverbères jalonnent de points lumineux les ténèbres
extérieures, et font le semblant d'éclairer les rares piétons qui
traversent la zone glaciale du Carrousel.
Une voix timide a prononcé ces mots dans l'antichambre:
--_La voiture du premier consul est avancée_.
Bonaparte répondit par un mouvement de tête, et continua de dicter à
Bourrienne.
Les conditions posées par M. de Cobentzel, disait-il avec vivacité, sont
inadmissibles après Marengo. Je veux que l'Autriche se sépare de
l'Angleterre; je veux que le traité de paix soit établi sur les bases du
traité de Gampio-Formio. Je veux maintenir l'indépendance des duchés de
Modène et de Toscane. Je veux que l'Autriche paye les frais de la
dernière campagne. Je demande l'abandon de la rive gauche du Rhin.
L'Autriche aura l'Adige pour limite, et nous cédera Mantoue
immédiatement.
Bonaparte s'arrêta devant une fenêtre, effaça brusquement avec sa main
la brume de la vitre, et après avoir jeté sur le Carrousel un coup d'oeil
rapide, il se retourna et dit:--Je suis obligé d'aller à l'Opéra...
Bourrienne, demain matin à six heures, soyez exact... dites à Berthier,
à Lannes et à Lauriston de se tenir prêts: ils m'accompagneront à
l'Opéra.
L'expression de noble fierté qui animait le visage de Bonaparte
lorsqu'il dictait ses ordres à l'Autriche, s'effaça tout-à-coup, et fit
place à un sourire charmant. Joséphine rentrait dans le cabinet du
premier consul.
--Quelle journée de travail et d'émotion vous avez passée! dit-elle à
son mari: vous devez être bien fatigué?
--Ma chère Joséphine, tout n'est pas rose, dans le métier de premier
consul. Je suis le premier ouvrier du pays. Il ne faut pas que
quelqu'un, en France, puisse se vanter de travailler plus que moi.
--Bonaparte,--dit Joséphine d'un ton triste,--vous êtes donc bien décidé
à sortir ce soir?
--Changerais-je d'avis, Joséphine? On m'attend à l'Opéra...
--On vous y attendait aussi le soir de Ceracchi et d'Arénas, interrompit
mélancoliquement la jeune femme.
--Eh bien! que m'est-il arrivé de fâcheux ce soir-là?
--Rien, grâce à Dieu, mais.. Bonaparte,--ajouta Joséphine avec l'émotion
d'une sibylle,--la Providence cesse quelquefois de nous protéger, quand
elle nous a trop avertis... Ne méprisez point le pressentiment d'une
femme! il y a quelque chose de terrible dans l'air... ne sortez pas!
Le premier consul étendit gracieusement sa petite main vers la bouche de
Joséphine, pour l'engager à parler plus bas; et avec un sourire aussi
bienveillant que le geste, il lui dit:
--Voyez donc comme les mêmes scènes se renouvellent dans les palais!
cela me fait songer à la femme de César; elle mettait son mari, le
vainqueur de Pharsale, aux arrêts forcés.
--Eh bien! dit Joséphine, voulez-vous pousser la comparaison jusqu'au
bout?... César n'écouta point le pressentiment de sa femme, et...
--Oh! je n'accepte pas la comparaison--interrompit Bonaparte.--César se
rendait au capitole pour se faire couronner empereur, et il rencontra
les poignards des jacobins aristocrates de Rome; mais moi, je ne vais
pas chercher une couronne à l'Opéra. Je vais entendre un oratorio; je
vais protéger de pauvres artistes; je vais rappeler, par mon exemple, le
beau monde aux fêtes de la grande musique et des beaux arts. Tout est
mort en France; il faut tout ressusciter.
Joséphine frappa son front avec sa main, et se plaçant devant la porte
que le premier consul allait ouvrir, elle dit, avec une voix pleine de
mélancolie:
--Ce n'est pas le 3 nivôse, aujourd'hui, pour moi; c'est le 24 décembre,
c'est la veille de Noël, c'est une soirée de famille.
À pareil jour, on aime à s'entretenir des souvenirs de son enfance, et
de son pays natal. Vous me parlerez de votre mère et de votre île
bien-aimée, cette soeur de la mienne: soyez ce soir un homme vulgaire;
demain vous reprendrez encore cette langue superbe qui a réveillé
l'Égypte et l'Italie; aujourd'hui, 24 décembre, le soldat du Mont-Thabor
doit songer à la crèche de Bethléem!
Bonaparte s'inclina devant Joséphine et garda quelque temps le silence.
Ses yeux, qui avaient emprunté leur couleur rayonnante au golfe bleu
d'Ajaccio, exprimèrent les touchantes émotions des souvenirs de
l'enfance; car elles arrivent aussi dans ces sphères suprêmes du
pouvoir, où la gloire du présent fait tant de bruit qu'elle semble
anéantir les humbles affections du passé.
--Joséphine,--dit-il, avec un accent de sensibilité que le jeune héros
réservait aux scènes intimes,--vous êtes la femme des bonnes
inspirations; ce que vous venez de dire ne sera pas perdu. La France
était chrétienne avant d'être républicaine; je veux lui rendre sa
religion et rouvrir ses églises. Dieu a béni mes armes, et je relèverai
ses autels.
--Ah!--s'écria Joséphine radieuse de joie,--voilà une pensée qui vous
portera bonheur! Maintenant, mon ami, allez où votre devoir vous
appelle. Le Livre saint a écrit pour vous ce verset que je lisais ce
matin: _Mille tomberont à votre gauche, dix mille à votre droite, et
vous resterez debout_ [3].
[Note 3: Cadent à latere tuo mille, et decem millia à dextris tuis, à te
autem non appropinquabit.]
--Adieu, Joséphine,--dit Bonaparte en ouvrant la porte,--vous êtes la
soeur de mon ange gardien.
Le premier consul rendit à son visage cette expression d'héroïque fierté
qui ravissait le coeur de ses nobles compagnons d'armes, et rencontrant
dans la grande galerie Berthier, Lauriston et Lannes, il leur dit:
--Nous sommes un peu en retard, n'est-ce pas, mes amis?
--Le premier consul ne peut jamais être en retard, dit Lauriston;
l'horloge du château l'attendait pour sonner huit heures.
Lannes désapprouva par un haussement d'épaules cette flatterie qui avait
un parfum trop monarchique.
Les Tuileries inspirent ces choses-là même sous un régime républicain.
Ce sont les palais qui font les courtisans.
Au bas du grand escalier des Tuileries, Bonaparte donna cet ordre à
Berthier:
--Point de piqueurs en avant, l'escorte en arrière; ne jouons pas au
roi.
La voiture du premier consul partit avec une vitesse inaccoutumée.
Le cocher, nommé César, doué d'un républicanisme douteux, venait de
célébrer en famille la veille de Noël, et cet incident, qu'aucun
historien n'a remarqué, sauva providentiellement la vie au premier
consul et aux grenadiers de l'escorte.
Le cocher avait abusé des libations permises par la solennité
chrétienne, et il communiqua subitement à ses chevaux l'ivresse qui
brûlait son front.
--Mes amis,--dit Bonaparte en s'asseyant dans sa voiture,--nous allons
entendre de la belle musique ce soir, et je promets aux Parisiens de
leur donner du Cimarosa et des Bouffes. Nous sommes tous artistes dans
notre famille. Un de mes aïeux, Louis Bonaparte, qui a écrit le siège de
Rome de 1527, dont il fut le témoin oculaire, a fait aussi un traité sur
les oeuvres de Palestrina et de Carissimi; il a défendu avec son épée le
pape Clément VIII contre les païens de son époque; il a protégé sa fuite
jusqu'à Viterbe; et, après le retour du calme, il a restauré les
exécutions de Palestrina dans la chapelle Sixtine, sous le pontificat de
Paul III. Voilà donc une noblesse d'artiste et de soldat qui oblige. En
mémoire de mon glorieux aïeul Louis Bonaparte, je donnerai des temples
aux beaux arts, et je créerai un Conservatoire de musique à Paris.
Cette loi de grâce et d'amour qu'improvisait ainsi Bonaparte, lorsqu'il
allait assister à l'oratorio de la _Création du monde_, fut promulguée
au milieu de la foudre et des éclairs, comme la loi du mont Sinaï.
Aux derniers mots du premier consul, une clarté vive illumina
l'intérieur de la voiture, comme si le soleil se fût levé subitement au
milieu de la nuit.
Un formidable coup de tonnerre jaillit du pavé contre le ciel, fit
trembler la ville sur ses fondements, et déchira l'air de scories
embrasées comme une éruption de l'Etna.
Deux cataractes de vitres brisées roulèrent des toits voisins sur le
pavé de la rue.
Un immense cri d'effroi retentit autour du volcan et se perdit dans les
profondeurs de la ville; ce lugubre hurlement de tout un peuple n'avait
pas été entendu depuis le dernier jour de Pompéi.
C'était la machine infernale, allumée par Saint-Réjant sous les pas du
premier consul.
Le cocher, brave comme le héros dont il portait le nom, se courba sur
les rênes, et emporta ses chevaux, comme un attelage d'hippogriffes, au
péristyle de l'Opéra.
Un des grenadiers de l'escorte se pencha vers la portière, reçut un
ordre, et courut annoncer à Joséphine que le premier consul était sorti
vivant de cette embûche de mort.
Bonaparte se montra calme et serein dans sa loge de l'Opéra, au moment
même où le fracas de l'explosion annonçait aux Parisiens une nouvelle
tentative d'assassinat.
Des applaudissements frénétiques accueillirent le jeune héros, qui
venait de traverser, sous la garde du ciel, une zone de feu plus
terrible que le pont d'Arcole et la Tour Maudite de Ptolémaïs.
Maintenant, des hauteurs de l'histoire, descendons aux détails inconnus.
Lorsque les grandes catastrophes s'accomplissent, il y a autour d'elles
bien des scènes subalternes que le narrateur officiel dédaigne de
recueillir.
Bien des souffrances intimes, oubliées par les graves historiens,
lesquels, de tout temps, ont voué exclusivement leur plume à
l'aristocratie des infortunes humaines.
L'orchestre de l'Opéra exécutait l'oeuvre de Haydn, dans ce moment
solennel qui commençait pour la France une ère nouvelle.
La musique du maître exprimait les premiers vagissements de la nature,
après les ténèbres du chaos.
La lumière sortait de la nuit, l'homme du néant, la vie de la mort.
Un monde était crée au souffle de Dieu.
Entouré de cette mélodie céleste de la _Création_, Bonaparte préparait
son _fiat lux_ et étendait sa main sur le chaos.