Il y avait ce jour-là une immense foule de curieux sur la place du
Carrousel et aux fenêtres des hôtels, des maisons et des masures qui
obstruaient alors toutes les issues des Tuileries et du Louvre.
C'était une de ces fêtes militaires comme en donnait souvent le premier
consul à ses soldats et aux Parisiens.
Bonaparte passait en revue sa garde consulaire et deux régiments de
cavalerie, arrivés avec les trophées de la victoire de Hohenlinden.
Rien aujourd'hui ne saurait donner une idée de l'enthousiasme qui
éclatait à ces solennités héroïques, où le général et le soldat se
rendaient une mutuelle visite, dans l'entr'acte de deux victoires, sur
la place du Carrousel.
Les spectateurs de ces merveilleuses scènes comprenaient qu'un monde
nouveau était découvert, le monde de la gloire!
Et après tant de jours de sang et de terreur, ils croyaient ressusciter
d'entre, les morts, en voyant luire l'aube des jours sereins dans les
drapeaux du Thabor, la montagne de Dieu, et d'Héliopolis, la ville du
soleil.
Le peuple qui, à force de se souvenir des échafauds, semblait avoir
oublié la liberté, respirait, avec la joie du convalescent, cette
atmosphère nouvelle que les soldats lui rapportaient du fond de la mer
Adriatique, du sommet des Alpes, des jardins de l'Italie, des plages
d'Aboukir.
Le peuple suivait sur la carte d'Europe et d'Afrique toutes les
glorieuses étapes de nos armées.
Il s'exaltait à la lecture des bulletins; il tressaillait à cette
multitude d'échos se renvoyant à l'infini des noms de victoires, de la
crête des Apennins à la cime des Pyramides.
Et quand il s'était enivré de cette épopée fabuleuse, il la voyait
apparaître, en histoire vivante, dans l'hippodrome du Carrousel, avec
ses légions de géants, ses trophées conquis dans les temples du Tibre
et du Nil.
Avec les glorieux haillons de ses bannières que tout un monde venait de
saluer à genoux.
C'est alors que les acclamations s'élevaient plus vives encore, quand,
sur le front des colonnes républicaines, passait, à cheval, le jeune
héros dont le nom était déjà connu dans ces solitudes orientales que
traversèrent Alexandre et César.
La joie du peuple arrivait au délire; toutes les têtes s'inclinaient de
respect, avec les bannières des légions; tous les visages se mouillaient
de larmes; toutes les mains se tendaient vers le glorieux vainqueur de
Marengo et du Thabor.
Et lui, calme dans cette fête comme dans une bataille, mystérieux comme
l'avenir, consolant comme l'espoir, traversait, avec une simplicité
sublime, cette éruption d'enthousiasme populaire, et semblait chercher
au livre du ciel les destinées promises par cette étoile qu'il avait
vue, comme les Mages, se lever sous le palmier de l'orient.
La revue terminée, le premier consul s'arrêta devant le deuxième
régiment de carabiniers, pour adresser quelques paroles de félicitations
à ce corps, qui s'était couvert de gloire à la bataille d'Hochstett.
Au même instant, un homme sortit d'un groupe de curieux et s'élança vers
Bonaparte; deux cavaliers lui barrèrent le chemin, et des surveillants
de police s'emparèrent de lui.
La découverte du complot tout récent d'Aréna et de Ceracchi justifiait
cette sévérité de vigilance, car, en ce moment, aucune vie n'était plus
précieuse que celle du premier consul.
--Je vous dis qu'il faut que je parle au premier consul! cria d'une
voix de tonnerre l'homme suspect qu'on venait d'arrêter.
Le costume de cet homme annonçait un marin.
Et son accent formidable, ses yeux noirs en éruption, son teint d'un
brun tropical, ses gestes traducteurs des paroles, annonçaient un marin
du Midi.
Les curieux, qui obstruaient le guichet du Carrousel où se passait la
scène, accoururent en foule; et, dans ce nombre, on aurait pu remarquer
des gens qui paraissaient décidés à saisir une occasion quelconque de
trouble pour improviser ou pour terminer une conspiration.
Le premier consul ne jeta qu'un regard rapide de ce côté; il fit signe
au général Duroc, et lui dit:
--C'est un des nos braves Égyptiens, va le délivrer.»
Duroc obéit; et, quoiqu'il n'eût pas au même degré que Bonaparte cette
merveilleuse faculté du souvenir, il reconnut le marin que la police
amenait prisonnier.
--Voilà le général Duroc!
S'écria le marin en se débattant comme un requin dans un filet:
--Laissez-moi parler au citoyen Duroc! Nom d'un tonnerre! vous dis-je;
je suis Sidore Brémond, un loup de mer de La Seyne, pilote de la gabarre
_la Junon_, boiteux du pied gauche par la faute des Turcs! Vous avez mon
signalement; laissez-moi passer, tas de Ponantais d'eau douce, ou je
vous rase comme des pontons!
À cette menace, Duroc arriva devant le rassemblement, délivra le marin
par un signe de bienveillance, et lui dit:
--Dans une heure, le premier consul te recevra aux Tuileries. Demande
le général Duroc, là... au concierge de cet escalier.
Un cercle respectueux se fit autour de Sidore Brémond, qui releva
fièrement la tête, croisa les bras, cambra son torse, et promena des
regards insolents sur les hommes de police et sur les curieux.
Quelques paroles vives, échangées sous la voûte du guichet, firent
subitement diversion à cette scène, et la foule se porta de ce côté.
À toutes les époques d'agitation politique, la foule ne cesse d'accourir
çà et là.
Le poète observateur Virgile, qui vivait dans une époque semblable à la
nôtre, a répété à l'infini ces deux mots, _concurrit populus_, le peuple
accourt.
Nous continuons d'accourir depuis ce temps-là.
Cette fois il s'agissait, pour la foule, d'écouter une discussion que
l'histoire du mémorable 3 nivôse n'a pas accueillie dans sa gravité,
trop ennemie des humbles détails.
Mais le roman, qui se pique d'être plus vrai que l'histoire, est friand
des incidents subalternes, car ce sont eux qui déterminent les grands
événements et les présentent sous leur véritable jour.
Il n'y avait pas à cette époque, à tous les coins de Paris, ce luxe
d'affiches qui annoncent trente spectacles à la fois, et tapissent une
colonne ou un pan énorme de mur public.
Quatre modestes placards suffisaient alors pour annoncer les soirées de
la Comédie-Française, du Théâtre de la République et des Arts, du
Vaudeville et de Feydeau.
Or, le 3 nivôse, l'affiche du Théâtre des Arts, placardée sur un coin
du Carrousel, était ainsi conçue:
--_Première exécution de_ LA CRÉATION DU MONDE, _oratorio d'Haydn,
parodié en vers français par le citoyen Ségur jeune._
_--Le citoyen premier consul assistera à cette solennité musicale._
--Eh bien! moi,--disait un membre de la foule,--si j'étais le premier
consul, je n'irais pas à cet oratorio.
--Citoyen, tu manquerais au public!--criait un autre.
--Le premier consul est bien respectable, c'est vrai; mais le public est
aussi respectable que lui: il ne faut pas lui manquer, dit un troisième.
--Oh!--poursuivait le premier,--si c'était le citoyen Bonaparte qui eût
autorisé le directeur du théâtre des Arts à composer ainsi cette
affiche, je n'aurais rien à dire, mais le directeur a pris cela sur lui;
c'est une spéculation: il veut faire recette, voilà tout.
--Ce directeur n'a pas tort, citoyen; les recettes ne sont pas fortes
par le temps qui court; on en fait comme on peut.
--Ah! oui, citoyen! et si le premier consul, qui a bien d'autres
affaires que la _Création du monde_ sur les bras, ne va pas au théâtre
ce soir?
--La recette sera faite; c'est l'essentiel pour le directeur.
--Moi, je dirais mieux que tout cela,--interrompit un nouvel
interlocuteur.
--_Choeur de curieux_.--Ah! voyons ce que dirait ce citoyen!
--Je dirais que le premier consul ne devrait jamais compromettre sa vie
en public, surtout depuis le 18 vendémiaire dernier. Ce jour-là, au
théâtre, si le général Lannes n'avait pas veillé sur son ami Bonaparte,
le premier consul était assassiné dans sa loge, par Demerville, Aréna,
Ceracchi, Topino-Lebrun et bien d'autres encore...
--C'est vrai! murmura la foule.
Nous serions dans un joli gâchis demain si le premier consul était tué
ce soir d'un coup de poignard.
--Ou de toute autre manière, dit une bouche invisible.
--Oui,--dit un jeune homme en baissant la voix,--il y a des gens bien
informés qui m'ont dit qu'un baril de poudre avait été découvert par le
machiniste de l'Opéra dans un souterrain du théâtre!...
--Mon Dieu! nous ne serons donc jamais tranquilles!--crièrent plusieurs
personnes à la fois.
--Les affaires avaient un peu repris,--dit un homme d'un certain âge.
--Voilà que le complot du 18 vendémiaire a fait encore émigrer les écus
de six francs! J'en sais quelque chose, moi; je suis doreur sur métaux,
rue Bourg-l'Abbé.
Encore un attentat contre le citoyen premier consul, et le commerce ne
se relève plus.
Un _par file à gauche_, exécuté par le 2e de carabiniers, divisa
brutalement en quatre parties ce club en plein air.
Les divers corps de troupes regagnaient leurs quartiers, et le premier
consul rentrait aux Tuileries, escorté par les fanfares militaires et
les acclamations du peuple.
La foule s'écoula par trois colonnes, vers la rue Saint-Nicaise, le
Louvre et le quai; partout ce monde enthousiaste exaltait le nom et la
gloire du vainqueur de Marengo.
Un jeune homme qui s'était mêlé à tous les groupes, avait observé tous
les visages et écouté tous les discours, traversa la place du Carrousel
après la revue, et entra dans une maison de la rue de Rohan.
Il monta péniblement jusqu'à l'étage des mansardes, donna un léger coup
de l'ongle du doigt à une porte fêlée, et entra quand une voix
intérieure eût répondu:
--Entrez!
C'était une de ces chambres comme il en existe sous les ardoises de tous
les toits de Paris.
On y trouvait l'absence de tout ce qui est nécessaire à la vie
domestique, et pour tout meuble, le seul qui manque rarement.
Un grabat de paille pour mourir.
Une jeune femme était assise sur un escabeau, dans cette attitude
d'heureuse insensibilité qui est le privilège de ceux qui ont abusé de
la douleur.
Elle se leva pour recevoir l'étranger et serrer affectueusement sa main.
--Eh bien! comment sommes-nous aujourd'hui?
Demanda le visiteur à voix basse, et en désignant d'un signe de tête le
grabat sur lequel un homme était étendu.
La jeune femme répondit par une pantomime désolante, et elle dit
ensuite:
--Et vous, citoyen Maurice Dessains, souffrez-vous un peu moins
aujourd'hui?
--Un peu moins, répondit machinalement Maurice, le jeune homme que nous
avons déjà vu rue Mesnars.
Et il s'avança vers le grabat.
Le malade de la mansarde souleva péniblement la tête, et montra un
visage couvert d'une pâleur humide.
Un visage d'agonisant.
Il balbutia quelques mots d'une voix rauque, et Maurice appuya son
oreille sur le chevet pour écouter ce que disait le malade.
--J'entends très bien ce que tu me demandes, mon pauvre Genest, dit
Maurice; je suis monté tout exprès pour te dire qu'il n'y a rien de
nouveau jusqu'à présent.
Bonaparte a passé quelques soldats en revue; l'enthousiasme a été froid
comme le temps. Je n'ai pas entendu un seul cri; les soldats avaient des
visages mornes; le peuple semblait n'attendre qu'une occasion pour
s'insurger contre Monk ou Cromwell. Malheureusement, nos chefs n'ont pas
paru!...
--Nous sommes trahis! dit d'une voix sépulcrale le pauvre agonisant.
--Je le crois,--dit naïvement Maurice.
--Et mourir! mourir, sans savoir si nous triompherons demain! murmura
le malade.
--Au nom de Dieu! donne-toi un peu de calme, mon ami,--dit la jeune
femme, avec une voix douce comme une consolation.
--Pauvre Louise! dit l'agonisant.
Et le regard éteint qui tomba sur elle se ralluma un moment et s'éclaira
d'un rayon d'amour et de pitié.
Louise, dont le costume et le visage étaient dévastés par la misère et
la douleur, conservait encore pourtant ce charme divin que la jeunesse
donne à une femme, même dans la mansarde démeublée par la pauvreté.
Une coiffe à dentelles flottantes couvrait ses cheveux d'or fluide,
comme un nuage cache des gerbes de rayons.
Un fichu d'indienne se croisait sur son sein avec un relief charmant.
L'exquise perfection de son corps dissimulait l'indigence de sa robe, et
la grâce innocente de sa figure faisait oublier la mansarde et le
grabat.
Le malade fit un signe imperceptible, et Maurice se rapprocha du lit,
avec une nonchalance affectée, pour ne pas attirer l'attention de
Louise, qui paraissait absorbée dans un muet et sombre désespoir.
--Il y a une réflexion qui me tue bien mieux que la maladie: dit
l'agonisant avec un effort suprême: qui viendra au secours de cette
pauvre Louise, lorsque?...
Il ne put achever cette phrase de désolation; la fin de la demande
expira dans un soupir.
Maurice n'osa point hasarder une formule de consolation banale que le
malade n'aurait pas acceptée.
Il était, lui aussi, dans une de ces positions désespérées où il est
impossible de s'offrir comme protecteur.
Pauvre, souffrant, compromis dans les éventualités et les incertitudes
d'un complot, il ne pouvait donner à un ami que l'heure présente; le
lendemain ne lui appartenait pas.
Il feignit donc de n'avoir pas entendu ou compris les dernières paroles
du malade, et prenant un ton moins triste:
--Mon ami, dit-il, l'espoir a été inventé au ciel pour des êtres comme
nous; espérons. Si la liberté triomphe aujourd'hui, elle nous rendra
forts et heureux. Pour des hommes comme nous, la vie a des ressources et
la liberté a des miracles. Espérons.
Le malade fixa ses yeux au plafond, et tendit la main à Maurice, qui la
serra en ajoutant:
--Adieu, je vais à mon destin et au tien.
Il salua respectueusement la jeune femme et sortit.
Aux Tuileries.