III.

Comme toutes les jeunes femmes qui affectent une grande gaîté devant des

témoins, Lucrèce redevint profondément triste quand elle se retrouva

seule.

Le bruit sourd que fait une voiture, en roulant sur un pavé couvert de

neige, la fit tressaillir au milieu de ses réflexions.

Elle se leva vivement, courut à la fenêtre et prêta l'oreille au dehors.

Cette fois, Tullie ouvrit la porte du salon, et n'annonça personne.

Un jeune homme entra, fit un salut respectueux et prit place au fauteuil

désigné.

C'était Maurice Dessains; sa figure pâle et sérieuse traduisait les

souffrances de l'âme et du corps; l'abattement se peignait dans tous ses

membres; la vie semblait s'être réfugiée dans ses yeux noirs, où elle

flamboyait de cet éclat désespéré dont brille le feu qui va s'éteindre.

Ses cheveux, taillés jusqu'à la racine, laissaient à découvert cette

forme de tête séraphique, où fermente l'exaltation; il portait le

costume sévère des puritains du jour.

L'étroite houppelande brune, à large collet, boutonnée jusqu'au menton.

Une distinction suprême accompagnait chaque mouvement et chaque geste de

ce jeune homme, qu'une sensibilité trop précoce et les terribles

émotions d'une période de sang avaient changé en vieillard.

--Vraiment, je ne vous attendais pas ce soir, Maurice, dit la jeune

femme en activant le feu de la cheminée. Le temps est horrible... c'est

bien imprudent à vous de sortir... Comment vous trouvez-vous

aujourd'hui?

Un sourire triste comme un rayon d'automne traversa le visage de

Maurice.

--Je vais de mieux en mieux, dit-il d'une voix altérée; je sens que ma

guérison approche. On ne souffre pas longtemps quand on souffre

beaucoup... On meurt, c'est la plus sûre des guérisons.

--Peut-on parler ainsi, à votre âge!--dit Lucrèce, avec une voix qui

s'efforçait de vaincre son émotion.

--Chez vous, l'âme est en lutte avec le corps; le docteur Broussais vous

l'a dit: l'une est forte, l'autre faible. Rétablissez l'équilibre par le

repos et le calme. Affaiblissez l'esprit, et vous fortifierez le corps.

La médecine a souvent raison.

--C'est mon avis... elle m'a condamné.

--Vous mentez, Maurice!... Hier, j'ai encore consulté pour vous le

docteur Rigal qui a étudié votre état, et qui connaît très-bien votre

organisation. Il m'a fait beaucoup de demandes sur le genre de vie que

vous meniez. J'ai répondu à tout, avec franchise, comme un témoin devant

un tribunal. Je tenais à être éclairée, et je ne voulais pas provoquer,

par des mensonges, une réponse rassurante qui ne m'aurait point rassurée

du tout. Or, le docteur Rigal pense, comme le docteur Broussais, que

votre jeunesse est pleine de généreuses ressources qui vous sauveront,

si quelque désespoir mystérieux n'a pas intérêt à changer votre maladie

en suicide... Maurice, je n'admettrai jamais cette dernière et horrible

supposition.

--Vous avez raison, Lucrèce,--dit le jeune homme, avec un ton ironique;

--moi, vouloir sortir de la vie par la porte d'un suicide que la nature

a la bonté de m'ouvrir! quelle aberration! les hommes qui portent sur

eux des mains violentes sont des infortunés qui fléchissent sous le

fardeau de la vie, et tombent, avec l'espoir de se relever dans un monde

meilleur, ou de savourer, à leur dernier soupir, l'éternité du néant;

mais, moi, quelle raison me conseillerait un suicide! Je suis orphelin,

pauvre, souffrant, déshérité; j'ai ouvert mes lèvres d'adolescent à

l'air de la liberté, et la liberté meurt ou va mourir; j'ai rempli ma

tête de rêves et d'illusions sublimes, et l'ouragan venu d'Égypte a

balayé ce mirage, devant moi, le 18 brumaire, à l'orangerie de

Saint-Cloud! j'ai cherché mon père dans les préaux de toutes les

prisons, dans l'égout sanglant de tous les échafauds, dans les herbes de

tous les cimetières, et je n'ai trouvé partout que des ossements ou des

cadavres sans nom! et vous voudriez que j'abandonne follement les

douceurs d'une pareille vie! Moi! un déserteur de la félicité! oh! je

ne commettrais pas ce crime d'ingratitude envers le destin; je laisse

le suicide aux malheureux; mes béatitudes rejettent bien loin la

consolation de la mort.

--L'ironie de l'enfer est peinte sur votre figure!--dit Lucrèce en

regardant, avec épouvante, le visage de Maurice.--L'imprudent! il se

poignarde en parlant ainsi!

Et prenant cette voix d'or où vibrent toutes les tendresses de la femme,

elle ajouta:

--Maurice, vous n'aimez donc plus personne dans ce monde... pas même

ceux qui vous aiment?... Le suicide est le dernier effort de l'égoïsme.

Celui qui se tue volontairement s'est habitué à se croire seul ici-bas;

il ne voit personne autour de son orgueil; il ne s'informe point si

l'arme qui le tue ne peut tuer que lui du même coup... Maurice, est-vous

ainsi fait?

--Lucrèce,--dit le jeune homme d'un ton lent et mélancolique,--vous

attribuez toujours ma tristesse incurable à des causes qui n'existent

pas. Je mourrai, si Dieu le veut, mais je ne commettrai pas le crime

d'accélérer ma mort... Toutefois, si je la rencontre, je ne la fuirai

pas...

--Vous partez donc pour l'armée, Maurice?--demanda vivement Lucrèce, en

saisissant les mains du jeune homme.

--Plût à Dieu! Lucrèce... Heureux les vaillants qui sont tombés pour la

République à côté du noble Desaix ou de Dupetit-Thouars, vainqueurs ou

vaincus, toujours glorieusement, à Marengo ou à Aboukir!.. Moi... cela

m'est refusé!... A la première étape, mes pieds fléchiraient sous

l'armure du soldat! Avant le champ de bataille, je trouverais

l'Hôtel-Dieu...

--Alors, Maurice, vous avez un duel:--dit la jeune femme, en jetant ses

bras autour du col du jeune homme, et avec un accent ineffable de

sensibilité--vous avez un duel?

--Non, Lucrèce, non.

--Ce _non_ est bien timide, Maurice; les femmes devinent tout, quand les

hommes se taisent. Vous avez un duel, avec quelque chouan du 13

vendémiaire, avec quelque fils de thermidorien, avec quelque soldat de

l'orangerie de Saint-Cloud? On n'entend parler que de cela dans Paris!

C'est la guerre civile en détail...

--Vous vous trompez, Lucrèce,--interrompit Maurice avec un sourire

forcé,--si vous êtes assez bonne pour prendre quelque souci d'un pauvre

malade, ne cherchez point le péril là où il n'est pas.

--Et où est le péril?

--Le péril!...--répondit Maurice avec un embarras mal déguisé... il y

a toujours du péril quelque part, au temps où nous vivons... le péril

court les rues depuis dix ans...

--Si cela est ainsi,--dit la jeune femme en se levant, vous ne sortirez

pas de chez moi; je vous garde à vue; vous êtes mon prisonnier.

À cette menace, Maurice ne put réprimer un mouvement involontaire qui

n'échappa point à Lucrèce, et justifia ses soupçons.

--Écoutez-moi, Lucrèce,--dit Maurice en affectant du calme,--vous saurez

toute la vérité.... Mais attendez un jour encore... Demain soir, je vous

apprendrai tout..... Maintenant, j'ai de grands devoirs à remplir, et...

--De grands devoirs!--interrompit Lucrèce,--je n'attendrai pas demain

pour les connaître. Je les connais.

--Impossible!--dit Maurice en fixant ses regards sur le visage de

Lucrèce.

--Impossible, dites-vous, Maurice? Eh bien! vous allez voir!.... Vous

conspirez contre le premier Consul!...

Maurice bondit sur son fauteuil, et une rougeur vive colora sa pâle

figure d'agonisant.

--Ah!--poursuivit Lucrèce,--pauvre jeune homme, vous ne savez pas

tromper, vous ne savez pas mentir! Vos lèvres tremblent et ne parlent

pas: vous avez des paroles toutes prêtes pour la franchise, vous n'en

trouvez point pour la dissimulation... Il conspire, ce malheureux!

Maurice garda un silence morne, et sa tête s'inclina sur sa poitrine.

L'homme le plus fort devant les hommes est toujours le plus faible

devant les femmes, et _vice-versa_.

--Sommes-nous folles quelquefois!--ajouta Lucrèce avec un rire faux,

--on aime un homme, non pas parce qu'il est pauvre, malade, orphelin;

on l'aime pour l'accabler de soins, pour veiller à sa vie, pour être son

infirmière, sa soeur de charité; voilà la récompense! On prend souci

d'une tête qui doit passer des mains d'une femme aux mains du bourreau!

--Lucrèce! Lucrèce!--dit Maurice d'un ton déchirant,--vous me tuez avant

lui!

--Maurice, parlez-moi, contez-moi tout,--dit Lucrèce, en mettant dans

son organe toutes ces notes caressantes qui arrachent les plus

dangereuses confidences de l'abîme du coeur.

--Maurice, comment vous est-elle venue cette fatale idée? quels faux

amis, vous ont attiré dans ces repaires où se forgent les armes de

l'assassinat?

Une plainte stridente sortit de la poitrine du jeune homme.

Il mit sa main sur la bouche de Lucrèce pour arrêter sa parole, et,

faisant un violent effort:

--Lucrèce, dit-il, vous ne pouvez comprendre ces choses-là... Vous ne

souffrez pas comme nous des malheurs du temps!... quand la liberté,

payée par le sang de nos pères va périr, le devoir des hommes...

--Oh! ne parlez pas ainsi aux femmes--interrompit vivement Lucrèce;

--elles ne vous comprennent pas. Toujours du sang pour payer du sang!

des morts pour venger des morts! Cela ne finira donc jamais! Comment

voulez-vous que les femmes comprennent cette logique qui perpétue à

l'infini le deuil et le sang au nom de la fraternité? Notre intelligence

ne s'élève pas si haut. Plaignez-nous.

--Lucrèce! Lucrèce! il faut frapper un coup, et ce sera le dernier!

--Maurice! Caïn disait la même chose, il y a six mille ans!... Tout

meurtrier sème un vengeur.

--Adieu, Lucrèce,--dit le jeune homme en se levant;--adieu, nous nous

reverrons demain.

Lucrèce courut à la porte, la ferma vivement et retira la clé.

--Vous ne sortirez pas, vous dis-je; vous ne sortirez pas,--dit-elle

d'un ton de reine.--Voyons, que comptez-vous faire demain?

--Lucrèce, je vous jure que j'ignore les secrets de la conspiration; ce

que je sais seulement, le voici: Demain, un grand coup se frappera; le

parti vaincu au 13 vendémiaire et le parti vaincu au 9 thermidor doivent

se soulever dans une commune insurrection contre l'ennemi commun, et,

après la bataille, nous verrons qui règnera du chouan ou du républicain.

--Folie atroce! À quelle monstrueuse combinaison vous associez-vous,

Maurice?

--Que nous importe la couleur de nos auxiliaires, si la liberté triomphe

demain!

--Triomphe par l'assassinat du premier consul?... Achevez donc votre

confidence; allez jusqu'au bout!

Maurice fit un geste plein de dignité, et dit:

--Lucrèce, nous livrerons une bataille; nous n'assassinerons pas! Si je

savais qu'un lâche poignard dût se lever contre Bonaparte, mon bras

désarmerait l'assassin, ou ma poitrine recevrait le coup.

--Ce malheureux enfant!--dit Lucrèce en tordant ses bras sur sa tête,

--voilà le calme qu'il se donne pour guérir! Maurice, prends pitié de

toi; ta vie n'a plus qu'un souffle, et...

--Et je le sais bien! interrompit le jeune homme; aussi veux-je donner

ce dernier souffle à la République. J'étais né avec de nobles idées,

avec une vocation pour les grandes choses, Dieu m'a refusé la force du

corps sans laquelle il n'y a point de héros. Eh bien! une occasion se

présente, pour moi, de résumer en un seul jour une longue vie glorieuse,

je saisirai cette occasion. J'offre mon agonie à la République, et je

meurs, le sourire au front, en songeant que la République vivra.

La jeune femme, assise, et la tête appuyée sur ses mains, semblait

absorbée dans une mystérieuse méditation.

Maurice la regarda quelque temps avec un intérêt tendre; puis, son

regard s'étant arrêté sur la pendule, il tressaillit, comme un homme qui

vient d'être averti par l'heure qu'un rendez-vous solennel est manqué.

Il s'approcha lentement de la fenêtre, sans que le bruit de ses pieds,

amorti par le tapis, excitât l'attention de Lucrèce, et ouvrant la vitre

avec une dextérité prompte, il s'élança dans la rue, en criant son

adieu!

Lucrèce se leva, tendit ses mains vers la fenêtre, et réprima un cri,

par une inspiration de prudence.

Tout-à-coup ses yeux s'illuminèrent de l'éclair d'une pensée; elle fit

de la main un geste énergique, comme si elle eût répondu à un invisible

contradicteur, et s'asseyant devant un guéridon, elle écrivit un billet

de deux lignes, et le cacheta.

L'adresse écrite, elle ouvrit sa porte et sonna.

--Tullie,--dit-elle à sa femme de chambre qui entrait,--les fenêtres du

rez-de-chaussée servent de porte au besoin; Maurice vient de sortir par

là pour économiser mon portier... Fermez, cette fenêtre, Tullie...

Bien!... Écoutez, Tullie, croyez-vous que mon portier sache lire?

--Quelle idée!--dit Tullie en riant aux éclats,--est-ce qu'il serait

portier, s'il savait lire? [2]

[Note 2: Cela ne regarde que les portiers de 1800, comme on le pense bien.]

--C'est juste, Tullie. Alors, il n'y a pas de danger d'indiscrétion...

donnez ce billet au portier, et dites-lui d'aller le jeter tout de suite

à la petite poste du Palais-National... Tout de suite, entendez-vous

bien.

--Le citoyen Georges Flamant vous a fait une seconde visite,--dit Tullie

en prenant le billet et marchant vers la porte.

--Il a demandé des nouvelles de votre santé.

--Bien, Tullie! ne perdez pas de temps; portez cette lettre, et rentrez

tout de suite pour me déshabiller.

Cette lettre historique était adressée à la femme du premier consul, à

Joséphine, et elle était ainsi conçue:

«Une grande conspiration doit éclater.

Que la garde consulaire veille!»

(Sans signature. )

La nuit du 23 au 24 décembre est ordinairement la plus longue de toutes

les nuits, mais cette fois, elle eut les proportions de l'éternité dans

l'alcôve où la belle Lucrèce attendit vainement le repos ou le sommeil.

Une revue du premier consul.

Le transporté (1/4) · 第 12 / 23 题