Encausse est tout près d’ici, au tournant de la route. Chapelle et
Bachaumont y vinrent pour rétablir leur estomac qui en avait besoin et
qui le méritait bien, car ils en usaient mieux que personne. Ils ont
écrit leur voyage, et leur style coule aussi aisément que leur vie. Ils
vont à petites journées, boivent, causent et font festin chez les amis
qu’ils ont partout, courtisent les dames, se moquent fort joliment des
provinciales. Ils boivent les santés des absents, goûtent du muscat
autant qu’ils peuvent, et badinent en prose et en vers. Ce sont les
épicuriens du temps, poëtes faciles qui n’ont souci de rien, pas même de
la gloire, effleurant tout ce qu’ils touchent et n’écrivant que pour
s’amuser.
«Encausse, disent-ils, est éloigné de tout commerce, et l’on n’y peut
avoir autre divertissement que celui de voir revenir sa santé. Un petit
ruisseau qui serpente à vingt pas du village, entre des saules et les
prés les plus verts qu’on puisse imaginer, était toute notre
consolation. Nous allions tous les matins prendre nos eaux en ce bel
endroit, et les après-dîners nous promener. Un jour que nous étions sur
les bords, assis sur l’herbe, sortit tout d’un coup d’entre les roseaux
les plus proches un homme qui nous avait apparemment écoutés; c’était
Un vieillard tout blanc, pâle et sec,
Dont la barbe et la chevelure
Pendaient plus bas que la ceinture,
Ainsi qu’on peint Melchisédech;
Ou plutôt telle est la figure
D’un certain vieux évêque grec
Qui, faisant la salamalec,
Dit à tous la bonne aventure;
Car il portait un chapiteau
Comme un couvercle de lessive,
Mais d’une grandeur excessive,
Qui lui tenait lieu de chapeau.
Et ce chapeau, dont les grands bords
Allaient tombants sur ses épaules,
Était fait de branches de saules,
Et couvrait presque tout son corps.
Son habit de couleur verdâtre
Était d’un tissu de roseaux,
Le tout couvert de gros morceaux
D’un cristal épais et bleuâtre.
«A cette apparition, la peur nous fit faire deux signes de croix et
trois pas en arrière. Mais la curiosité prévalut sur la crainte, et nous
résolûmes, bien qu’avec quelques petits battements de cœur, d’attendre
le vieillard extraordinaire, dont l’abord fut tout à fait gracieux, et
qui nous parla fort civilement de la sorte:
Messieurs, je ne suis pas surpris
Que de ma rencontre imprévue
Vous ayez un peu l’âme émue;
Mais lorsque vous aurez appris
En quel rang les destins ont mis
Ma naissance à vous inconnue,
Et le sujet de ma venue,
Vous rassurerez vos esprits.
Je suis le dieu de ce ruisseau,
Qui d’une urne jamais tarie,
Penchée au pied de ce coteau,
Prends le soin dans cette prairie
De verser incessamment l’eau
Qui la rend si verte et fleurie.
Depuis huit jours, matin et soir,
Vous me venez réglément voir
Sans croire me rendre visite.
Ce n’est pas que je ne mérite
Que l’on me rende ce devoir;
Car enfin j’ai cet avantage,
Qu’un canal si clair et si net
Est le lieu de mon apanage.
Dans la Gascogne, un tel partage
Est bien joli pour un cadet.»
Les deux voyageurs causaient des marées de la Garonne, et des raisons
qu’en donnaient Gassendi et Descartes. Ce Dieu fort obligeant leur conte
que Neptune punit par là une ancienne rébellion des fleuves. «Puis
l’honnête fleuve s’enfuit, et, au bout de vingt pas, le bonhomme s’est
fondu tout en eau.»
Aujourd’hui cette mythologie paraît vide, et cette pensée, plate.
Regardez aux environs, les alentours la sauvent. L’insouciance,
l’ivresse, sont à côté. Elle est née entre deux verres de bon vin bien
savourés, au milieu d’une lettre improvisée. Est-on si difficile à
table? C’est un refrain qu’on chantonne; plat ou non, il n’importe.
L’important est la bonne humeur et l’envie de rire. Je m’imagine de
braves bourgeois, bien vêtus, ayant un peu de ventre, les yeux encore
brillants du long dîner d’hier, des rubis sur la joue, très-disposés à
s’attabler à la première auberge et à lutiner la servante. La Fontaine
faisait ainsi, surtout en voyage. On s’arrêtait, on s’oubliait, les
gaudrioles trottaient. On ne traversait pas la France comme aujourd’hui,
à la façon d’un boulet de canon ou d’un avoué; on mettait cinq jours
pour aller à Poitiers, et le soir, au coucher, on sustentait le corps.
C’était le dernier âge de la bonne vie corporelle, et de cette grosse
bourgeoisie qui eut sa fleur et son portrait dans la peinture flamande.
Elle s’en allait déjà; la décence aristocratique et les saluts
nobiliaires occupaient la littérature; Boileau imposait les vers
sérieux, tous utiles et solides, comme des paires de pincettes.
Aujourd’hui que le bourgeois est philosophe, ambitieux, homme
d’affaires, c’est bien pis. Ne disons pas de mal des gens heureux: le
bonheur est une poésie; nous avons beau nous vanter, nous n’avons plus
celle-là.