III.

Encausse est tout près d’ici, au tournant de la route. Chapelle et

Bachaumont y vinrent pour rétablir leur estomac qui en avait besoin et

qui le méritait bien, car ils en usaient mieux que personne. Ils ont

écrit leur voyage, et leur style coule aussi aisément que leur vie. Ils

vont à petites journées, boivent, causent et font festin chez les amis

qu’ils ont partout, courtisent les dames, se moquent fort joliment des

provinciales. Ils boivent les santés des absents, goûtent du muscat

autant qu’ils peuvent, et badinent en prose et en vers. Ce sont les

épicuriens du temps, poëtes faciles qui n’ont souci de rien, pas même de

la gloire, effleurant tout ce qu’ils touchent et n’écrivant que pour

s’amuser.

«Encausse, disent-ils, est éloigné de tout commerce, et l’on n’y peut

avoir autre divertissement que celui de voir revenir sa santé. Un petit

ruisseau qui serpente à vingt pas du village, entre des saules et les

prés les plus verts qu’on puisse imaginer, était toute notre

consolation. Nous allions tous les matins prendre nos eaux en ce bel

endroit, et les après-dîners nous promener. Un jour que nous étions sur

les bords, assis sur l’herbe, sortit tout d’un coup d’entre les roseaux

les plus proches un homme qui nous avait apparemment écoutés; c’était

Un vieillard tout blanc, pâle et sec,

Dont la barbe et la chevelure

Pendaient plus bas que la ceinture,

Ainsi qu’on peint Melchisédech;

Ou plutôt telle est la figure

D’un certain vieux évêque grec

Qui, faisant la salamalec,

Dit à tous la bonne aventure;

Car il portait un chapiteau

Comme un couvercle de lessive,

Mais d’une grandeur excessive,

Qui lui tenait lieu de chapeau.

Et ce chapeau, dont les grands bords

Allaient tombants sur ses épaules,

Était fait de branches de saules,

Et couvrait presque tout son corps.

Son habit de couleur verdâtre

Était d’un tissu de roseaux,

Le tout couvert de gros morceaux

D’un cristal épais et bleuâtre.

«A cette apparition, la peur nous fit faire deux signes de croix et

trois pas en arrière. Mais la curiosité prévalut sur la crainte, et nous

résolûmes, bien qu’avec quelques petits battements de cœur, d’attendre

le vieillard extraordinaire, dont l’abord fut tout à fait gracieux, et

qui nous parla fort civilement de la sorte:

Messieurs, je ne suis pas surpris

Que de ma rencontre imprévue

Vous ayez un peu l’âme émue;

Mais lorsque vous aurez appris

En quel rang les destins ont mis

Ma naissance à vous inconnue,

Et le sujet de ma venue,

Vous rassurerez vos esprits.

Je suis le dieu de ce ruisseau,

Qui d’une urne jamais tarie,

Penchée au pied de ce coteau,

Prends le soin dans cette prairie

De verser incessamment l’eau

Qui la rend si verte et fleurie.

Depuis huit jours, matin et soir,

Vous me venez réglément voir

Sans croire me rendre visite.

Ce n’est pas que je ne mérite

Que l’on me rende ce devoir;

Car enfin j’ai cet avantage,

Qu’un canal si clair et si net

Est le lieu de mon apanage.

Dans la Gascogne, un tel partage

Est bien joli pour un cadet.»

Les deux voyageurs causaient des marées de la Garonne, et des raisons

qu’en donnaient Gassendi et Descartes. Ce Dieu fort obligeant leur conte

que Neptune punit par là une ancienne rébellion des fleuves. «Puis

l’honnête fleuve s’enfuit, et, au bout de vingt pas, le bonhomme s’est

fondu tout en eau.»

Aujourd’hui cette mythologie paraît vide, et cette pensée, plate.

Regardez aux environs, les alentours la sauvent. L’insouciance,

l’ivresse, sont à côté. Elle est née entre deux verres de bon vin bien

savourés, au milieu d’une lettre improvisée. Est-on si difficile à

table? C’est un refrain qu’on chantonne; plat ou non, il n’importe.

L’important est la bonne humeur et l’envie de rire. Je m’imagine de

braves bourgeois, bien vêtus, ayant un peu de ventre, les yeux encore

brillants du long dîner d’hier, des rubis sur la joue, très-disposés à

s’attabler à la première auberge et à lutiner la servante. La Fontaine

faisait ainsi, surtout en voyage. On s’arrêtait, on s’oubliait, les

gaudrioles trottaient. On ne traversait pas la France comme aujourd’hui,

à la façon d’un boulet de canon ou d’un avoué; on mettait cinq jours

pour aller à Poitiers, et le soir, au coucher, on sustentait le corps.

C’était le dernier âge de la bonne vie corporelle, et de cette grosse

bourgeoisie qui eut sa fleur et son portrait dans la peinture flamande.

Elle s’en allait déjà; la décence aristocratique et les saluts

nobiliaires occupaient la littérature; Boileau imposait les vers

sérieux, tous utiles et solides, comme des paires de pincettes.

Aujourd’hui que le bourgeois est philosophe, ambitieux, homme

d’affaires, c’est bien pis. Ne disons pas de mal des gens heureux: le

bonheur est une poésie; nous avons beau nous vanter, nous n’avons plus

celle-là.

Voyage aux Pyrénées · 第 141 / 176 题