La seconde variété comprend des êtres réfléchis, méthodiques,
ordinairement portant lunettes, doués d’une confiance passionnée en la
lettre imprimée. On les reconnaît au manuel-guide, qu’ils ont toujours à
la main. Ce livre est pour eux la loi et les prophètes. Ils mangent des
truites au lieu qu’indique le livre, font scrupuleusement toutes les
stations que conseille le livre, se disputent avec l’aubergiste
lorsqu’il leur demande plus que ne marque le livre. On les voit aux
sites remarquables, les yeux fixés sur le livre, se pénétrant de la
description et s’informant au juste du genre d’émotion qu’il convient
d’éprouver. La veille d’une excursion, ils étudient le livre et
apprennent d’avance l’ordre et la suite des sensations qu’ils doivent
rencontrer: d’abord la surprise, un peu plus loin une impression douce,
au bout d’une lieue l’horreur et le saisissement, à la fin
l’attendrissement calme. Ils ne font et ne sentent rien que pièces en
main et sur de bonnes autorités. En arrivant dans un hôtel, leur premier
soin est de demander à leur voisin de table s’il y a un lieu de réunion,
à quelle heure on s’y rassemble, comment on emploie les différentes
heures du jour, sur quelle promenade on va dans l’après-midi, sur quelle
autre le soir. Le lendemain, ils suivent tous ces renseignements en
conscience. Ils sont vêtus à la mode des eaux, ils changent de toilette
autant de fois que l’usage des eaux le juge convenable; ils font toutes
les excursions qu’on doit faire, à l’heure où il faut les faire, dans
l’équipage avec lequel il faut les faire. Ont-ils un goût? on n’en sait
rien: le livre et l’opinion publique ont pensé et décidé pour eux. Ils
ont la consolation de penser qu’ils ont marché dans la grande route et
qu’ils
[Illustration: Lac d’Oo. (Page 284.)]
sont les imitateurs du genre humain. Ce sont les touristes _dociles_.