DE LUZ A BAGNÈRES-DE-BIGORRE

I

Il faut subir ici de longues montées étouffantes; les chevaux vont au

pas ou soufflent; les voyageurs dorment ou suent; le conducteur

grommelle ou boit; la poussière tourbillonne, et, si vous sortez, votre

gosier sèche ou les yeux vous cuisent. Il n’y a qu’un moyen de passer

cette mauvaise heure; c’est de se conter quelque vieille histoire du

pays, par exemple celle que voici:

* * * * *

Bos de Bénac fut un bon chevalier, grand ami du roi saint Louis; il alla

en croisade dans la terre d’Égypte, et tua beaucoup de Sarrasins pour le

salut de son âme. Mais à la fin les Français furent défaits dans une

grande bataille, et Bos de Bénac laissé pour mort. On l’emmena

prisonnier le long du fleuve, du côté du soleil, dans un pays où la peau

des hommes était toute brûlée par la chaleur, et il y fut dix ans. On le

fit pâtre de troupeaux, et on le battait souvent, parce qu’il était

Franc et chrétien.

Un jour qu’il s’affligeait et se lamentait dans un lieu désert, il vit

paraître auprès de lui un petit homme noir, qui avait deux cornes au

front, un pied de chèvre, et l’air plus méchant que les plus méchants

Sarrasins. Bos était si accoutumé à voir des hommes noirs, qu’il ne fit

pas le signe de croix. C’était le diable qui lui dit en ricanant: «Bos,

à quoi t’a servi de combattre pour ton Dieu? Il te laisse valet de mes

valets de Nubie; les chiens de ton château sont mieux traités que toi.

On te croit mort et demain ta femme se marie. Va donc traire tes brebis,

bon chevalier.»

Bos poussa un grand cri et pleura, car il aimait sa femme; le diable

feignit d’avoir compassion de lui, et lui dit: «Je ne suis pas si

méchant que le disent tes prêtres. Tu t’es bien battu; j’aime les gens

braves; je ferai pour toi plus que le crucifié, ton ami. Cette nuit tu

seras dans ton beau pays de Bigorre. Donne-moi en échange un plat de

noix de ta table. Eh bien, te voilà embarrassé comme un théologien.

Crois-tu que les noix aient des âmes? Allons, décide-toi.»

Bos oublia que c’est péché mortel de donner quelque chose au diable, et

lui tendit la main. Aussitôt il fut emporté comme dans un tourbillon; il

aperçut au-dessous de lui un grand fleuve jaune, le Nil, qui

s’allongeait, ainsi qu’un serpent, entre deux traînées de sable; un

instant après, une ville étendue sur la grève comme une cuirasse; puis

des flots innombrables alignés d’un bout de l’horizon à l’autre, et sur

eux, des vaisseaux noirs pareils à des hirondelles; plus loin, une île à

trois côtés, avec une montagne creuse pleine de feu et un panache de

fumée fauve; puis encore la mer. La nuit tombait, quand une rangée de

montagnes se leva dans les bandes rouges du couchant. Bos reconnut les

cimes dentelées des Pyrénées et fut rempli de joie.

Le diable lui dit: «Bos, viens d’abord chez mes serviteurs de la

montagne. En bonne conscience, puisque tu rentres au pays, tu leur dois

une visite. Ils sont plus beaux que tes anges, et t’aimeront, puisque tu

es mon ami.»

Le bon chevalier eut horreur de penser qu’il était l’ami du diable et le

suivit à contre-cœur. La main du diable était comme une serre; il allait

plus vite que le vent. Bos traversa d’un élan la vallée de Pierrefitte,

et se trouva au pied du Bergonz, devant une porte de pierre qu’il

n’avait jamais vue. La porte s’ouvrit d’elle-même avec un bruit plus

doux qu’un chant d’oiseau, et ils entrèrent dans une salle haute de

mille pieds, toute en cristal, flamboyante comme si le soleil eût été

dedans. Bos vit trois petites femmes grandes comme la main, sur des

siéges d’agate; elles avaient les yeux clairs comme l’eau verte du Gave;

les joues avaient le vermillon de la rose sans épines; leur robe blanche

était aussi légère que la vapeur aérienne des cascades; leur écharpe

était de couleur de l’arc-en-ciel. Bos crut l’avoir vue autrefois

flottante au bord des précipices, lorsque la brume matinale s’évaporait

aux premiers rayons. Elles filaient, et leurs rouets tournaient si vite

qu’on ne voyait pas la roue. Elles se levèrent toutes ensemble, et

chantèrent de leur petite voix argentine: «Bos est revenu; Bos est l’ami

de notre maître; Bos, nous te filerons un manteau de soie en échange de

ton manteau de croisé.»

Un instant après, il était devant une autre montagne qu’il reconnut à la

clarté des étoiles. C’était celle de Campana, qui sonne lorsqu’il arrive

malheur au pays. Bos se trouva dedans, sans savoir comment cela s’était

fait, et vit qu’elle était creuse jusqu’au sommet. Une cloche énorme

d’argent bruni descendait de la plus haute voûte; un troupeau de chèvres

noires était attaché au battant. Bos comprit que ces chèvres étaient des

diables: leurs queues courtes frétillaient convulsivement; leurs yeux

étaient comme des charbons allumés; leur poil tremblait et se

recroquevillait comme les rameaux verts sur la braise; leurs cornes

étaient pointues et tortues comme des épées de Syrie. Quand elles

aperçurent Bos et le démon, elles vinrent sauter autour d’eux avec des

bonds si brusques et des yeux si étranges, que le bon chevalier sentit

le cœur lui manquer. Ces yeux formaient des figures cabalistiques et

dansaient à la façon des feux follets d’un cimetière; puis elles se

mirent sur une seule ligne et coururent en avant; le battant d’acier

heurta la paroi sonore, une voix immense sortit en roulant de l’argent

qui vibrait; Bos crut l’entendre jusqu’au fond de sa cervelle; les

palpitations du son coururent par tout son corps; il frémit d’angoisse

comme un homme en délire, et entendit distinctement la cloche qui

chantait: «Bos est revenu; Bos est l’ami de mon maître; Bos, ce n’est

point la cloche de l’église, c’est moi qui sonne ton retour.»

Il se sentit encore une fois enlevé dans l’air; les arbres enracinés

dans le roc pliaient devant son compagnon et lui, comme sous l’orage;

les ours hurlaient lamentablement; des troupeaux de loups fuyaient en

frissonnant sur la neige. De grands nuages roux couraient dans le ciel,

déchiquetés et tremblotants comme des ailes de chauves-souris. Les

malins esprits des vallées se levaient et tourbillonnaient dans la nuit.

Les têtes des rocs semblaient vivantes; il croyait voir l’armée des

montagnes s’ébranler et le suivre. Ils traversèrent un mur de nuages et

s’arrêtèrent sur le pic d’Anie. Au même instant, l’éclair fendit la

masse de vapeurs. Bos vit un fantôme haut comme un grand pin, la face

ardente comme une fournaise, enveloppé de nuées rouges. Des auréoles

violettes flamboyaient sur sa tête; la foudre rampait à ses pieds en

traînées éblouissantes; tout son corps resplendissait d’éclairs blancs.

Le tonnerre éclata, la cime voisine croula, les roches renversées

fumèrent, et Bos entendit une voix tonnante qui disait: «Bos est revenu;

Bos est l’ami de mon maître; Bos, j’illumine la vallée pour ton retour,

mieux que les cierges de ton église.»

Le pauvre Bos, trempé d’une sueur froide, fut porté tout d’un coup au

pied du château de Bénac, et le diable lui dit: «Bon chevalier, va donc

retrouver ta femme!» Puis il se mit à rire avec le bruit d’un arbre qui

craque, et disparut, laissant derrière lui une odeur de soufre.

Le matin paraissait, l’air était froid, la terre mouillée, et Bos

grelottait sous ses lambeaux, lorsqu’il vit venir une cavalcade superbe:

des dames en robes de brocart couturées d’argent et de perles; des

seigneurs en harnois d’acier poli, avec des chaînes d’or; de nobles

palefrois sous des housses écarlates, conduits par des pages en

justaucorps de velours noir; puis l’escorte des hommes d’armes, dont

les cuirasses luisaient au soleil. C’était le sire d’Angles qui venait

épouser la dame de Bénac. Ils défilèrent longuement sur la rampe et

s’enfoncèrent sous le porche obscur.

Bos courut à la porte, mais on le renvoya en lui disant: «Bonhomme,

reviens à midi, tu auras l’aumône avec les autres.»

Bos s’assit sur une roche, tourmenté de colère et de douleur. Il

entendait dans le château des fanfares de trompettes et le bruit des

réjouissances. Un autre allait lui prendre sa femme et son bien; il

serrait les poings et roulait des pensées de meurtre; mais il n’avait

pas d’armes: il prit patience, comme il avait tant fait de fois chez les

Sarrasins, et attendit.

Tous les pauvres du voisinage s’assemblèrent, et Bos se mit avec eux. Il

n’était pas humble comme le bon roi saint Louis, qui lavait les pieds

des mendiants; il eut grand honte de marcher parmi ces porte-besaces,

contrefaits, goîtreux, aux jambes torses, au dos voûté, mal couverts de

méchantes capes rapiécées et trouées et de guenilles en loques; mais il

eut bien plus de honte encore, lorsqu’en passant sur le fossé plein

d’eau claire il vit sa figure brûlée, ses cheveux hérissés comme le poil

d’une bête fauve, ses yeux sauvages, tout son corps maigri et meurtri;

puis il pensa qu’il n’avait pour vêtement qu’un sac déchiré et la peau

d’une grande chèvre, et qu’il était plus hideux que le plus hideux

mendiant. Ceux-ci criaient louange aux mariés, et Bos de fureur grinçait

les dents.

Ils suivaient le haut corridor, et Bos vit par la porte l’ancienne salle

du festin. Ses armures y pendaient; il reconnut les andouillers des

cerfs qu’il avait tués à coups de flèches, les têtes des ours qu’il

avait tués à coups d’épieu. La salle était pleine, et la joie du festin

montait haut sous les voûtes; le vin du Languedoc coulait largement dans

les coupes, les conviés portaient la santé des fiancés. Le sire d’Angles

causait bien bas avec la belle dame, qui souriait et tournait vers lui

son doux regard. Quand Bos vit ces lèvres roses sourire et ces yeux

noirs rayonner sous le capulet d’écarlate, il sentit son cœur mordu par

la jalousie, bondit dans la salle et cria d’une voix terrible: «Hors

d’ici, traîtres! je suis le maître d’ici, Bos de Bénac.

--Mendiant et menteur, dit le sire d’Angles. Nous avons vu Bos tomber

mort sur le bord du fleuve d’Égypte. Qui es-tu, vieux ladre? Ta figure

est noire comme celle des damnés Sarrasins. Vous êtes tous les amis du

diable; c’est le malin esprit qui t’a conduit ici. Chassez-le, et lâchez

les chiens sur lui.»

Mais la dame miséricordieuse demanda qu’on fît grâce au malheureux fou.

Bos, blessé par sa conscience, croyant que chacun savait son péché,

s’enfuit le visage dans ses mains, ayant horreur de lui-même, et ne

s’arrêta que dans une fondrière déserte. La nuit vint, et la cloche du

mont Campana se mit à tinter. Il entendit bourdonner les rouets des fées

du Bergonz. Le géant habillé de feu parut sur le pic d’Anie. Des images

étranges se levèrent en son cerveau comme les rêves d’un malade. Le

souffle du démon était sur lui. Une légion de visages fantastiques

chevauchait dans sa tête au bruissement des ailes infernales, et le

ravissant sourire de la belle dame le piquait au cœur comme une pointe

de poignard. Le petit homme noir parut près de lui et lui dit: «Comment,

Bos, tu n’es pas invité à la noce de ta femme? Le sire d’Angles l’épouse

tout à l’heure. Ami Bos, il n’est pas courtois!

--Maudit de Dieu, que viens-tu faire ici?

--Tu n’es pas reconnaissant; je t’ai tiré d’Égypte, comme Moïse ses

badauds d’Israélites, et je t’ai transporté, non pas en quarante ans,

mais en un jour, dans la terre promise. Pauvre sot qui t’amuses à

pleurer! Veux-tu ta femme? donne-moi ta foi, rien davantage. Au fait, tu

as raison; demain, si tu n’est pas gelé, et si tu pries bien humblement

le sire d’Angles, il te fera valet de chenil; c’est une belle place. Ce

soir, dors sur la neige, bon chevalier. Là-bas, où sont les lumières, le

sire d’Angles embrasse ta femme.»

Bos suffoquait et crut qu’il allait mourir. «Seigneur mon Dieu, dit-il

en tombant à genoux, délivrez-moi du tentateur!» Et il fondit en

larmes.

Le diable s’enfuit, chassé par cette prière ardente; les mains de Bos

jointes sur sa poitrine rencontrèrent son anneau de mariage qu’il

portait à son scapulaire. Il tressaillit de joie: «Merci, Seigneur, et

faites que j’arrive.»

Il courut comme s’il avait des ailes, franchit d’un saut la porte, et se

cacha derrière un pilier de la galerie. Le cortége s’avançait avec des

flambeaux. Quand la dame fut près de lui, Bos se leva, lui prit la main

et lui montra l’anneau. Elle le reconnut et se jeta dans ses bras. Il se

tourna vers l’assistance, et dit: «J’ai souffert comme Jésus-Christ, et

j’ai été renié comme lui. Hommes de Bigorre qui m’avez maltraité et

renié, je vous prie d’être mes amis comme autrefois.»

Le lendemain, Bos alla verser un plat de noix dans un gouffre noir, où

souvent on entendait la voix du diable; ensuite il partit pour se

confesser au pape. Au retour, il se fit ermite dans une caverne de la

montagne, et sa femme devint nonne dans un couvent de Tarbes. Tous deux

firent saintement pénitence, et méritèrent après leur mort de voir Dieu.

Voyage aux Pyrénées · 第 114 / 176 题