Saint-Sauveur est une rue en pente, régulière et jolie, sans rien qui
sente l’hôtel improvisé et le décor d’Opéra, n’ayant ni la grossièreté
rustique d’un village ni l’élégance salie d’une ville. Les maisons
alignent sans monotonie leurs croisées encadrées de marbre brut: à
droite, elles s’adossent contre des roches à pic, d’où l’eau suinte; à
gauche, elles ont sous leurs pieds le Gave, qui tourne au fond du
précipice.
Les thermes sont un portique carré sous un double rang de colonnes, d’un
style élevé et simple; les marbres, d’un gris bleuâtre, ni éclatants ni
ternes, font plaisir à voir. Une terrasse plantée de tilleuls s’avance
au-dessus du Gave et reçoit les brises fraîches qui montent du torrent
vers les hauteurs; ces tilleuls répandent dans l’air une odeur délicate
et suave. Au-dessous du mur d’appui, l’eau de la source sort en gerbe
blanche et tombe entre les têtes des arbres dans une profondeur qu’on
n’aperçoit pas.
Au bout du village, les sentiers sinueux d’un jardin anglais descendent
jusqu’au Gave; un frêle pont de bois traverse ses eaux d’un bleu terni,
et l’on remonte le long d’un champ de millet jusqu’au chemin de Scia. Le
flanc de ce chemin s’enfonce à six cents pieds, rayé de ravines; au fond
de l’abîme, le Gave se tord dans un corridor de roches que le soleil de
midi n’atteint qu’à peine; la pente est si rapide qu’en plusieurs
endroits on ne l’aperçoit pas; le précipice est si profond que son
mugissement arrive comme un murmure. Le torrent disparaît sous les
corniches et bouillonne dans les cavernes; à chaque pas il blanchit
d’écume la pierre lisse. Son allure tourmentée, ses soubresauts furieux,
ses reflets noirs et livides, donnent l’idée d’un serpent écumant et
blessé. Mais le plus étrange spectacle est celui de la muraille de
roches qui fait face: la montagne a été fendue perpendiculairement comme
par une immense épée, et l’on dirait qu’ensuite des mains acharnées et
plus faibles ont mutilé cette première entaille. Du sommet jusqu’au
Gave, la roche a la couleur du bois mort écorcé; le prodigieux tronc
d’arbre, fendillé et déchiqueté, semble moisir là depuis des siècles;
l’eau suinte dans ses déchirures noircies comme dans celles d’un bloc
[Illustration: Saint-Sauveur. (Page 180.)]
vermoulu; il est jauni de mousses semblables à celles qui végètent dans
la pourriture des chênes humides. Ses blessures ont les teintes brunes
et veinées qu’on voit aux anciennes plaies des arbres. C’est vraiment
une poutre pétrifiée, débris de Babel.
Les géologues sont heureux; ils expriment tout cela, et bien d’autres
choses encore, en disant que le roc est schisteux.
Au bout d’une lieue, nous avons trouvé un bout de prairie, deux ou trois
chaumières assises sur la pente adoucie. Ce contraste repose. Et
pourtant le pâturage est maigre, parsemé de roches stériles, entouré de
débris tombés; sans un petit ruisseau d’eau glacée, le soleil brûlerait
l’herbe. Deux enfants dormaient sous un noyer; une chèvre, grimpée sur
une roche, poussait son bêlement plaintif et tremblant; trois ou quatre
poules furetaient au bord de la rigole, d’un air curieux et inquiet; une
femme puisait de l’eau à la source dans une écuelle de bois: voilà toute
la richesse de ces pauvres ménages. Ils ont parfois, à quatre ou cinq
cents pieds plus haut, un champ d’orge si escarpé qu’on s’attache à une
corde pour le moissonner.