I.

Saint-Sauveur est une rue en pente, régulière et jolie, sans rien qui

sente l’hôtel improvisé et le décor d’Opéra, n’ayant ni la grossièreté

rustique d’un village ni l’élégance salie d’une ville. Les maisons

alignent sans monotonie leurs croisées encadrées de marbre brut: à

droite, elles s’adossent contre des roches à pic, d’où l’eau suinte; à

gauche, elles ont sous leurs pieds le Gave, qui tourne au fond du

précipice.

Les thermes sont un portique carré sous un double rang de colonnes, d’un

style élevé et simple; les marbres, d’un gris bleuâtre, ni éclatants ni

ternes, font plaisir à voir. Une terrasse plantée de tilleuls s’avance

au-dessus du Gave et reçoit les brises fraîches qui montent du torrent

vers les hauteurs; ces tilleuls répandent dans l’air une odeur délicate

et suave. Au-dessous du mur d’appui, l’eau de la source sort en gerbe

blanche et tombe entre les têtes des arbres dans une profondeur qu’on

n’aperçoit pas.

Au bout du village, les sentiers sinueux d’un jardin anglais descendent

jusqu’au Gave; un frêle pont de bois traverse ses eaux d’un bleu terni,

et l’on remonte le long d’un champ de millet jusqu’au chemin de Scia. Le

flanc de ce chemin s’enfonce à six cents pieds, rayé de ravines; au fond

de l’abîme, le Gave se tord dans un corridor de roches que le soleil de

midi n’atteint qu’à peine; la pente est si rapide qu’en plusieurs

endroits on ne l’aperçoit pas; le précipice est si profond que son

mugissement arrive comme un murmure. Le torrent disparaît sous les

corniches et bouillonne dans les cavernes; à chaque pas il blanchit

d’écume la pierre lisse. Son allure tourmentée, ses soubresauts furieux,

ses reflets noirs et livides, donnent l’idée d’un serpent écumant et

blessé. Mais le plus étrange spectacle est celui de la muraille de

roches qui fait face: la montagne a été fendue perpendiculairement comme

par une immense épée, et l’on dirait qu’ensuite des mains acharnées et

plus faibles ont mutilé cette première entaille. Du sommet jusqu’au

Gave, la roche a la couleur du bois mort écorcé; le prodigieux tronc

d’arbre, fendillé et déchiqueté, semble moisir là depuis des siècles;

l’eau suinte dans ses déchirures noircies comme dans celles d’un bloc

[Illustration: Saint-Sauveur. (Page 180.)]

vermoulu; il est jauni de mousses semblables à celles qui végètent dans

la pourriture des chênes humides. Ses blessures ont les teintes brunes

et veinées qu’on voit aux anciennes plaies des arbres. C’est vraiment

une poutre pétrifiée, débris de Babel.

Les géologues sont heureux; ils expriment tout cela, et bien d’autres

choses encore, en disant que le roc est schisteux.

Au bout d’une lieue, nous avons trouvé un bout de prairie, deux ou trois

chaumières assises sur la pente adoucie. Ce contraste repose. Et

pourtant le pâturage est maigre, parsemé de roches stériles, entouré de

débris tombés; sans un petit ruisseau d’eau glacée, le soleil brûlerait

l’herbe. Deux enfants dormaient sous un noyer; une chèvre, grimpée sur

une roche, poussait son bêlement plaintif et tremblant; trois ou quatre

poules furetaient au bord de la rigole, d’un air curieux et inquiet; une

femme puisait de l’eau à la source dans une écuelle de bois: voilà toute

la richesse de ces pauvres ménages. Ils ont parfois, à quatre ou cinq

cents pieds plus haut, un champ d’orge si escarpé qu’on s’attache à une

corde pour le moissonner.

Voyage aux Pyrénées · 第 83 / 176 题