Cette vallée est toute rafraîchie et fécondée par les eaux courantes.
Sur le chemin de Pierrefitte, deux ruisseaux rapides gazouillent à
l’ombre des haies fleuries: ce sont les plus gais compagnons de route.
Des deux côtés, de toutes les prairies, arrivent des filets d’eau qui se
croisent, se séparent, se réunissent et sautent ensemble dans le Gave.
Les paysans arrosent ainsi toutes leurs cultures; un champ a cinq ou six
étages de ruisseaux qui courent serrés dans des lits d’ardoises. La
troupe bondissante s’agite au soleil, comme une bande folle d’écoliers
en liberté. Les gazons qu’ils nourrissent sont d’une fraîcheur et d’une
vigueur incomparable; l’herbe se presse sur leurs bords, trempe ses
pieds dans l’eau, se couche sous l’élan des petites vagues, et ses
rubans tremblent dans un reflet de perle, sous les remous argentés. On
ne fait pas dix pas sans rencontrer une chute d’eau; de grosses cascades
bouillonnantes descendent sur des blocs; des nappes transparentes
s’étalent sur les feuillets de roche; des filets d’écume serpentent en
raies depuis la cime jusqu’à la vallée; des sources suintent le long des
graminées pendantes et tombent goutte à goutte; le Gave roule sur la
droite et couvre tous ces murmures de sa grande voix monotone. De beaux
iris bleus croissent sur les pentes marécageuses; les bois et les
cultures montent bien haut entre les roches. La vallée sourit, encadrée
de verdure; mais, à l’horizon, les pics crénelés, les crêtes en scie et
les noirs escarpements de monts ébréchés, montent dans le ciel bleu,
sous leur manteau de neige.
Derrière Luz est un mamelon nu, appelé Saint-Pierre, qui porte un reste
de ruines grisâtres et d’où l’on voit toute la vallée. Quand le ciel
était brumeux, j’y ai passé des heures entières sans un moment d’ennui:
l’air est tiède sous son rideau de nuages. Des échappées de soleil
découpent sur le Gave des bandes lumineuses, ou font briller les
moissons suspendues à mi-côte. Les hirondelles volent haut, avec des
cris aigus, dans la vapeur traînante; le bruit du Gave arrive adouci par
la distance, harmonieux, presque aérien. Le vent vient, puis s’abat; un
peuple de petites fleurs s’agite sous ses coups d’aile; les boutons d’or
s’alignent en files; de petits œillets frêles cachent dans l’herbe leurs
étoiles purpurines; les graminées penchent leurs tiges grêles sur les
grandes plaques ardoisées; le thym est d’une odeur pénétrante. Ces
plantes solitaires, abreuvées de rosée, aérées par les brises, ne
sont-elles pas heureuses? Le mamelon est désert, personne ne les foule;
elles croissent selon leur caprice, dans les fentes de la pierre, par
familles, libres, inutiles, sous le plus beau soleil. Et l’homme, serf
de la nécessité, mendie et calcule sous peine de vie! Trois enfants
arrivaient, tous en guenilles: «Qu’est-ce que vous cherchez ici?
--Des papillons.
--Pour quoi faire?
--Pour les vendre.»
Le plus jeune avait une sorte de bouton au front: «Un sou, monsieur,
pour le petit qui est malade.»
[Illustration: Vallée de Luz. (Page 178.)]