Luz fut autrefois la capitale de ces vallées, qui formaient une sorte de
république; chaque commune délibérait sur ses intérêts particuliers;
quatre ou cinq villages formaient un vic, et les députés des quatre vics
se réunissaient à Luz.
«Le rôle des impositions se faisait de temps immémorial sur des morceaux
de bois, qu’ils appelaient _totchoux_, c’est-à-dire bâtons. Chaque
communauté avait son _totchou_, sur lequel le secrétaire faisait avec un
couteau des chiffres romains dont eux seuls connaissaient la valeur.
L’intendant d’Auch, qui ne se doutait pas de ces usages, ordonna en 1784
à un des employés du gouvernement de lui apporter les anciens registres;
il arriva suivi de deux charretées de totchoux.»
Pays pauvre, pays libre. Les États du Bigorre se composaient de trois
chambres qui opinaient séparément; celle du clergé, celle de la
noblesse, celle du tiers État, qui comprenaient des consuls ou officiers
principaux des communes, et des _députés des vallées_. Dans ces
assemblées, on répartissait les impôts et l’on discutait toutes les
affaires importantes. Une vallée est une cité naturelle et fermée,
inspirant l’association, défendue contre l’étranger. On pouvait arrêter
l’ennemi au passage, l’écraser sous les roches; en hiver, la neige et
les torrents lui fermaient toute entrée. Les chevaliers en armure
pouvaient-ils poursuivre les pâtres dans leurs fondrières?
Qu’auraient-ils pris, sauf quelques maigres chèvres! Les hardis
grimpeurs, chasseurs d’ours et de loups, auraient volontiers fait cette
partie, sûrs d’y gagner des habits chauds, des armes et des chevaux.
Ainsi dura l’indépendance en Suisse.
Pays libre, pays pauvre. Je l’ai déjà vu dans la vallée d’Ossau. Les
plaines ne sont que des défilés entre les pieds de deux chaînes. Quand
la pente n’est pas trop roide, la culture monte. S’il est entre deux
roches un morceau de terre, on l’ensemence. L’homme prend au désert tout
ce qu’il peut lui arracher: ainsi s’échelonnent des étages de prés et de
moissons sur le versant bariolé de bandes vertes et de carreaux jaunes.
Les granges et les étables le parsèment de taches blanches; il est rayé
d’un long sentier grisâtre. Mais cette robe trouée de roches saillantes
s’arrête à mi-côte, et le sommet n’est vêtu que de mousses stériles.
La récolte se fait en juillet, bien entendu sans chevaux ni charrettes.
L’homme seul peut, sur ces pentes, faire le métier de cheval: on enferme
les gerbes dans de grandes pièces de toiles qu’on serre avec des cordes;
le moissonneur charge sur sa tête cette botte énorme, et remonte pieds
nus entre les tiges perçantes et les pierres, sans faire un faux pas.
On trouve ici des ordonnances qui réduisent de moitié le nombre des
hommes d’armes auquel le pays est taxé, se fondant sur ce que les grêles
et les gelées détruisent chaque année ses récoltes. Plusieurs fois
pendant les guerres religieuses, il fut désert. En 1575, Montluc déclare
«qu’il est maintenant si pauvre que les habitants d’iceluy sont forcés
d’abandonner leurs maisons et d’aller mendier.» En 1592, les gens de
Comminge, ayant dévasté la contrée, «les paysans de Bigorre
abandonnèrent la culture des terres par manque de bétail, et la plus
grande partie d’iceux prit la route d’Espagne.» Il n’y a pas cent ans,
on n’y connaissait que trois chapeaux et deux paires de souliers.
Aujourd’hui encore les montagnards sont obligés de remonter chaque année
leur champ incliné, que la pluie d’hiver entraîne. «Ils s’éclairent avec
des morceaux de pins huileux et ne mangent presque jamais de viande.»
Que de misères en ce peu de mots! qu’il en a fallu pour rompre l’attache
par laquelle l’homme s’accroche au sol natal! Un vieux texte d’histoire,
une phrase de statistique indifférente, rassemblent dans leur enceinte
des années de souffrance, des milliers de morts, la fuite, les
séparations, l’abrutissement. Certainement, il y a trop de mal dans le
monde. L’homme ôte chaque siècle une ronce et une pierre dans le mauvais
chemin où il avance; mais qu’est-ce qu’une ronce et une pierre? Il en
reste et il en restera toujours plus qu’il n’en faut pour le déchirer et
le meurtrir. D’ailleurs, d’autres cailloux retombent, d’autres épines
repoussent. Son bien-être grandit sa sensibilité; il souffre autant pour
de moindres maux; son corps est mieux garanti, mais son âme est plus
malade. Les bienfaits de la Révolution, les progrès de l’industrie, les
découvertes de la science, nous ont donné l’égalité, la vie commode, la
liberté de penser, mais en même temps l’envie haineuse, la fureur de
parvenir, l’impatience du présent, le besoin du luxe, l’instabilité des
gouvernements, les souffrances du doute et de la recherche. Un bourgeois
de l’an dix-huit cent cinquante est-il plus heureux qu’un bourgeois de
l’an seize cent cinquante? Moins opprimé, plus instruit, mieux fourni de
bien-être, cela est certain; mais plus gai, je ne sais. Une seule chose
s’accroît, l’expérience, et avec elle la science, l’industrie, la
puissance. Dans le reste, on perd autant que l’on gagne et le plus sûr
progrès est de s’y résigner.