EAUX-BONNES

I

Je comptais trouver ici la campagne: un village comme il y en a tant, de

longs toits de chaume ou de tuiles, des murs fendillés, des portes

branlantes, et dans les cours un pêle-mêle de charrettes, de fagots,

d’outils, d’animaux domestiques, bref, tout le laisser aller pittoresque

et charmant de la vie rustique. Je rencontre une rue de Paris et les

promenades du bois de Boulogne.

Jamais campagne ne fut moins champêtre; on longe une file de maisons

alignées comme des soldats au port d’armes, toutes percées régulièrement

de fenêtres régulières, parées d’enseignes et d’affiches, bordées d’un

trottoir, ayant l’aspect désagréable et décent des hôtels garnis. Ces

bâtisses uniformes, ces lignes mathématiques, cette architecture

disciplinée et compassée, font un contraste risible avec les croupes

vertes qui les flanquent. On trouve grotesque qu’un peu d’eau chaude

ait transporté dans ces fondrières la cuisine et la civilisation. Ce

singulier village essaye tous les ans de s’étendre, et à grand’peine,

tant il est resserré et étouffé dans son ravin; on casse le roc, on

ouvre des tranchées sur le versant, on suspend des maisons au-dessus du

torrent, on en colle d’autres à la montagne, on fait monter leurs

cheminées jusque dans les racines des hêtres, on fabrique ainsi derrière

la rue principale une triste ruelle qui se creuse ou se relève comme

elle peut, boueuse, à pente précipitée, demi-peuplée d’échoppes

provisoires et de cabarets en bois, où couchent des artisans et des

guides; enfin, elle descend jusqu’au Gave, dans un recoin tout pavoisé

du linge qui sèche, et qu’on lave au même endroit que les cochons.

De tous les endroits du monde, les Eaux-Bonnes sont le plus déplaisant

un jour de pluie, et les jours de pluie y sont fréquents; les nuages

s’engouffrent entre les deux murs de la vallée d’Ossau, et se traînent

lentement à mi-côte; les sommets disparaissent, les masses flottantes se

rejoignent, s’accumulent dans la gorge sans issue, et tombent en pluie

fine et froide. Le village devient une prison; le brouillard rampe

jusqu’à terre, enveloppe les maisons, éteint le jour déjà offusqué par

les montagnes; les Anglais se croiraient à Londres. On regarde à travers

les carreaux les formes demi-brouillées des arbres, l’eau qui dégoutte

des feuilles, le deuil des bois frissonnants et humides; on écoute le

galop des promeneuses attardées qui rentrent les jupes collées et

pendantes, semblables à de beaux oiseaux dont la pluie a déformé le

plumage; on essaye un whist avec découragement; quelques-uns descendent

au cabinet de lecture, et demandent les œuvres les plus sanglantes de

Paul Féval ou de Frédéric Soulié; on ne peut lire que des drames noirs;

on se découvre des envies de suicide, et l’on fait la théorie de

l’assassinat. On regarde l’heure, et l’on se souvient que trois fois par

jour le médecin ordonne de boire; alors, avec résignation, on boutonne

son paletot et l’on monte la longue pente roide de la chaussée

ruisselante; les files de parapluies et de manteaux trempés sont un

spectacle piteux; on arrive, les pieds clapotant dans l’eau, et l’on

s’installe dans la salle de la buvette. Chacun va prendre son flacon de

sirop à l’endroit numéroté, sur une sorte d’étagère, et la masse

compacte des buveurs fait queue autour du robinet. Au reste, la patience

ici s’acquiert vite; dans cette oisiveté l’esprit s’endort, le

brouillard éteint les idées, on suit machinalement la foule; on n’agit

plus que par ressort, et l’on regarde les objets sans en recevoir le

contre-coup. Le premier verre bu, on attend une heure avant d’en prendre

un autre; cependant on marche en long et en large, coudoyé par les

groupes pressés qui se traînent péniblement entre les colonnes. Il n’y

a point de siège, sauf deux bancs de bois où les dames s’asseyent, les

pieds posés sur la pierre humide: l’économie de l’administration suppose

qu’il fait toujours beau temps. Les figures ennuyées et mornes passent

devant les yeux sans intéresser. On regarde pour la vingtième fois les

colifichets de marbre, la boutique de rasoirs et de ciseaux, une carte

de géographie pendue au mur. De quoi n’est-on pas capable un jour de

pluie, obligé de tourner une heure entre quatre murs, parmi les

bourdonnements de deux cents personnes? On étudie les affiches, on

contemple avec assiduité des images qui prétendent représenter les mœurs

du pays: ce sont d’élégants bergers roses, qui conduisent à la danse des

bergères souriantes encore plus roses. On allonge le cou à la porte pour

voir un couloir sombre où des malades trempent leurs pieds dans un

baquet d’eau chaude, rangés en file comme des écoliers le jour de

propreté et de sortie. Après ces distractions, on rentre chez soi, et

l’on se retrouve en tête-à-tête et en conversation intime avec sa

commode et sa table de nuit.

Voyage aux Pyrénées · 第 52 / 176 题