J’ai vu Dax en passant, et je ne me rappelle que deux files de murs
blancs, d’un éclat cru, où çà et là des portes basses enfonçaient leur
cintre noir avec un relief étrange. Une vieille cathédrale, toute
sauvage, hérissait ses clochetons et ses dentelures au milieu du luxe de
la nature et de la joie de la lumière, comme si le sol crevé eût jadis
poussé hors de sa lave un amas de soufre cristallisé.
Le postillon, bon homme, prend une pauvresse en route, et la met à côté
de lui sur son siège. Quels gens gais! Elle chante en patois, le voilà
qui chante, le conducteur s’en mêle, puis un des gens de l’impériale.
Ils rient de tout leur cœur; leurs yeux brillent. Que nous sommes loin
du Nord! Dans tous ces méridionaux il y a de la verve; de temps en temps
la pauvreté, la fatigue, l’inquiétude l’écrasent; à la moindre
ouverture, elle jaillit comme une eau vive en plein soleil.
Cette pauvresse m’amuse. Elle a cinquante ans, point de souliers, des
vêtements en lambeaux, pas un sou dans sa poche. Elle adresse
familièrement la parole à un gros monsieur bien vêtu, qui est derrière
elle. Point d’humilité; elle se croit l’égale de tout le monde. La
gaieté est comme un ressort qui rend l’âme élastique; les gens plient,
mais se relèvent. Un Anglais serait scandalisé. Plusieurs m’ont dit que
la nation française n’avait point le sentiment du respect. Voilà
pourquoi nous n’avons plus d’aristocratie.
La chaîne des montagnes ondule à gauche, bleuâtre et pareille à une
longue assise de nuées. La riche vallée ressemble à une grande coupe,
toute regorgeante d’arbres fruitiers et de maïs. Des nuages blancs
planent lentement au plus haut du ciel comme une volée de cygnes
tranquilles. L’œil se repose sur le duvet de leurs flancs, et tourne
avec volupté sur les rondeurs de leurs nobles formes. Ils voguent en
troupe, poussés par le vent du sud, d’un essor égal, comme une famille
de dieux bienheureux, et de là-haut ils semblent regarder avec tendresse
la belle terre qu’ils protégent et vont nourrir.