III.

Il a plu toute la nuit; mais le matin, un vent sec a séché la terre, et

je suis allé à Saint-Jean-de-Luz en longeant la côte.

Partout des falaises rongées plongeant à pic; des tertres mornes, des

sables qui s’écoulent; de misérables herbes qui enfoncent leurs

filaments dans le sol mouvant; des ruisseaux qui se plient en vain et

s’engorgent refoulés par la mer; des anses tourmentées, des grèves nues.

L’Océan déchire et dépeuple sa plage. Tout souffre par le voisinage du

vieux tyran. En contemplant ici son aspect et son œuvre, on trouve

vraies les superstitions antiques. C’est un Dieu lugubre et hostile,

toujours grondant, sinistre, aux caprices subits, que rien n’apaise, que

nul ne dompte, qui s’irrite d’être exclu de la terre, qui l’embrasse

impatiemment, et la tâte, et l’ébranle, et demain peut la reprendre ou

la briser. Ses vagues violentes sursautent convulsivement, et se tordent

en se heurtant comme les têtes d’un grand troupeau de chevaux sauvages;

une sorte de crinière grisonnante traîne au bord de l’horizon noir; les

goëlands crient; on les voit s’enfoncer dans la vallée qui se creuse

entre deux lames, puis reparaître; ils tournoient et vous regardent

étrangement de leurs yeux pâles. On dirait qu’ils se réjouissent de ce

tumulte et attendent une proie.

Un peu plus loin, une pauvre chaumière se cache dans une anse. Trois

enfants jouaient là, dans un ruisseau débordé, en haillons, jambes nues.

Un gros phalène, alourdi par la pluie, était tombé dans un trou. Ils y

amenaient l’eau avec leurs pieds, et barbotaient dans la bourbe froide;

le flot tombait par averses sur la pauvre bête, qui battait en vain des

ailes; ils riaient aux éclats en trébuchant et en s’accrochant les uns

aux autres de leurs mains rouges. A cet âge et dans cette misère, il ne

leur en fallait pas davantage pour être heureux.

La route monte et descend en tournoyant sur de hautes collines qui

marquent le voisinage des Pyrénées. A chaque tournant la mer reparaît,

et c’est un spectacle singulier que cet horizon subitement abaissé, et

ce triangle verdâtre qui va s’élargissant du côté du ciel. Deux ou trois

villages s’allongent échelonnés de haut en bas sur la route. Les femmes

sortent de leurs maisons blanches, en robe noire, avec un voile noir

pour aller à la messe. Cette sombre couleur annonce l’Espagne. Les

hommes, en vestes de velours, s’entassent au cabaret et boivent du café

sans rien dire. Pauvres maisons, pauvre pays; j’ai vu cuire, en guise de

pain, dans une sorte de hangar, des galettes de maïs et d’orge. Cette

misère fait toujours peine. Qu’est-ce qu’un journalier a gagné à nos

trente siècles de civilisation? Il y a gagné pourtant, quand nous nous

accusons, c’est que nous oublions l’histoire. Il n’a plus la petite

vérole, ni la lèpre; il ne meurt plus de faim comme au seizième siècle,

sous Montluc; il n’est plus brûlé comme sorcier, ce qui arriva encore

sous Henri IV ici même; il peut, s’il est soldat, apprendre à lire,

devenir officier; il a du café, du sucre, du linge. Nos fils diront que

c’est peu; nos pères auraient dit que c’est beaucoup.

Saint-Jean-de-Luz est une vieille petite ville aux rues étroites,

aujourd’hui silencieuse et déchue; ses marins jadis combattaient les

Normands pour le roi d’Angleterre; trente ou quarante navires en

sortaient chaque année pour pêcher la baleine. A présent le port est

vide; cette terrible mer de Biscaye a trois fois brisé sa digue. Contre

la houle grondante amoncelée depuis l’Amérique, nul ouvrage d’homme ne

tient. L’eau s’engouffrait dans le chenal et arrivait comme un cheval de

course aussi haut que les quais, fouettant les ponts, secouant ses

crêtes, creusant sa vague; puis elle clapotait lourdement dans les

bassins, quelquefois avec des bonds si brusques qu’elle retombait

par-dessus les parapets comme une écluse, et noyait le pied des maisons.

Un pauvre bateau dansait dans un coin au bout d’une corde; point de

marins; point d’agrès, de filets, voilà ce port célèbre. On dit pourtant

qu’à une demi-lieue de là, il y a cinq ou six barques dans une crique.

De la digue, on voyait le tumulte de la marée haute. Un mur massif de

nuées noires cernait l’horizon; le soleil flamboyait par une crevasse,

comme un feu par la gueule d’une forge, et dégorgeait sur la houle son

incendie de flammes ferrugineuses. La mer sautait comme une folle à

l’entrée du port, heurtée par une bande de roches invisibles, et

joignait de sa traînée blanche les deux cornes de la côte. Les vagues

arrivaient hautes de quinze pieds contre la plage, puis, minées au pied

par l’eau descendante, s’abattaient la tête la première, désespérées,

avec un hurlement affreux; elles revenaient pourtant à l’assaut, et à

chaque minute montaient plus haut, laissant sur la plage leur tapis de

mousse neigeuse, et s’enfuyant avec le petit frissonnement d’une

fourmilière qui fourrage dans les feuilles sèches. A la fin, l’une

d’elles vint mouiller les pieds des gens qui regardaient du haut de la

digue. Heureusement, c’était la dernière; la ville est à vingt pieds

plus bas, et ne serait qu’un tas de ruines si quelque grande marée était

poussée par un ouragan.

Voyage aux Pyrénées · 第 37 / 176 题