Le bateau s’amarre à une estacade, sous un amas de maisons blanches:
c’est Royan.
Voici déjà la mer et les dunes; la droite du village est noyée sous un
amas de sable; là sont des collines croulantes, de petites vallées
mornes, où l’on est perdu comme dans un désert; nul bruit, nul
mouvement, nulle vie; de pauvres herbes sans feuilles parsèment le sol
mouvant et leurs filaments tombent comme des cheveux malades; de petits
coquillages blancs et vides s’y collent en chapelets, et craquent avec
un grésillement, partout où le pied se pose; ce lieu est l’ossuaire de
quelque misérable tribu maritime. Un seul arbre peut y vivre, le pin,
être sauvage, habitant des forêts et des côtes infécondes: il y en a ici
toute une colonie; ils se serrent fraternellement, et couvrent le sable
de leurs lamelles brunes; la brise monotone qui les traverse, éveille
éternellement leur murmure; ils chantent ainsi d’une façon plaintive,
mais avec une voix bien plus douce et bien plus harmonieuse que les
autres arbres; cette voix ressemble au bruissement des cigales,
lorsqu’en août elles chantent de tout leur cœur entre les tiges des blés
mûrs.
Un sentier tourne à gauche du village, au sommet d’un rivage rongé,
entre des flots de graminées qui s’étouffent. Le fleuve est si large
qu’on ne distingue point l’autre rive. La mer sa voisine lui donne son
reflux; les longues ondulations arrivent tour à tour contre la côte, et
versent leur petite cascade d’écume sur le sable; puis l’eau s’enfuit,
descendant la pente, jusqu’à la rencontre du nouveau flot qui monte et
la couvre; ces flots ne se lassent point, et leurs venues avec leurs
retours font penser à la respiration régulière d’un enfant endormi. Car
le soir est tombé, les teintes de pourpre brunissent et s’effacent. Le
fleuve se couche dans l’ombre molle et vague; à peine si, de loin en
loin, un reste de lueur part d’un flot oblique; l’obscurité noie tout de
sa poussière vaporeuse; l’œil assoupi cherche en vain dans ce brouillard
quelque point visible, et distingue enfin, comme une faible étoile, le
phare de Cordouan.