I
Le fleuve est si beau, qu’avant d’aller à Bayonne, je suis descendu
jusqu’à Royan.
Des navires chargés de voiles blanches remontent lentement les deux
côtés du bateau. A chaque coup de la brise, ils se penchent, comme des
oiseaux paresseux, levant leur longue aile, et montrant leur ventre
noir. Ils courent obliquement, puis reviennent; on dirait qu’ils se
trouvent bien dans ce grand port d’eau douce; ils s’y attardent et
jouissent de sa paix au sortir des colères et de l’inclémence de
l’Océan.
Les rives, bordées de verdure pâle, glissent à droite et à gauche, bien
loin, au bord du ciel; le fleuve est large comme une mer; à cette
distance, on croirait voir deux haies; les arbres indistincts dressent
leur taille fine dans une robe de gaze bleuâtre; çà et là de grands pins
lèvent leurs parasols sur l’horizon vaporeux, où tout se confond et
s’efface; il y a une douceur inexprimable dans ces premières teintes du
jour si timides, attendries encore par la brume qui transpire hors du
fleuve profond. Pour lui, son eau s’étale joyeuse et splendide; le
soleil qui monte verse sur sa poitrine un long ruisseau d’or; la brise
le hérisse d’écailles; ses remous s’allongent et tressaillent comme un
serpent qui s’éveille, et, quand la vague les soulève, on croit voir les
flancs rayés, la cuirasse fauve d’un léviathan.
Certainement il semble qu’en de tels moments l’eau vive et sente;
lorsqu’elle vient s’étendre transparente et sombre sur un banc de
cailloux, elle a un regard étrange; elle tourne autour d’eux comme
inquiète et irritée; elle les bat de ses petits flots; elle les couvre,
puis elle s’en va, puis revient, avec une sorte de frétillement maladif
et d’amour mystérieux; ses remous sinueux, ses petites crêtes subitement
rabattues ou brisées, son onde penchée, luisante, puis tout d’un coup
noircie, ressemblent aux éclairs de passion d’une mère impatiente qui
tourne incessamment et anxieusement autour de ses enfants, et les couve,
ne sachant que désirer et que craindre. Tout à l’heure un nuage a
couvert le ciel, et le vent s’est levé. Le fleuve a pris à l’instant
l’aspect d’un animal sournois et sauvage. Il se creusait, et l’on voyait
son ventre livide; il arrivait contre la carène avec des soubresauts
convulsifs; il l’embrassait et la froissait comme pour essayer sa force;
aussi loin qu’on pouvait voir, ses flots se soulevaient et se
pressaient, comme des muscles sur une poitrine; des éclairs passaient
sur le flanc des vagues avec des sourires sinistres; le mât gémissait,
et les arbres pliaient en frissonnant, comme un peuple débile devant la
colère d’une bête redoutable. Puis tout s’est apaisé; le soleil s’est
dégagé, les flots se sont aplanis, on n’a plus vu qu’une nappe riante;
sur ce dos poli traînaient et jouaient follement mille tresses
verdâtres; la lumière s’y posait, comme un manteau diaphane; elle
suivait les mouvements souples et les enroulements de ces bras liquides;
elle ployait autour d’eux, derrière eux, sa robe azurée, rayonnante;
elle prenait leurs caprices et leurs couleurs mobiles. Lui cependant,
endormi dans son grand lit paisible, s’allongeait au pied des collines
qui le regardent, immobiles et éternelles comme lui.