Nous nous proposons de donner quelquefois les biographies et les
portraits des étrangers célèbres qui viennent visiter Paris. Parmi les
personnes remarquables qui s'y trouvent en ce moment, nous ne saurions
laisser en oubli l'illustre quakeresse, mistress Fry.
[Illustration: Mistress Fry.]
Mistress Fry est née en 1780, d'une famille originaire de la Normandie.
Étant enfant, son père la conduisit un jour, à sa prière, dans une
prison. L'impression que lui laissa cette visite ne s'effaça jamais de
son esprit, et elle résolut de se consacrer à l'amélioration morale des
femmes détenues.--Encore jeune fille, elle fonda dans la maison de son
père une école pour quatre-vingts enfants pauvres. En 1809, elle épousa
M. Fry, quaker dont la fortune égalait la charité. Peu d'années après,
elle visita pour la première fois la prison de Newgate, à Londres.
Malgré les conseils du directeur, elle pénétra hardiment dans ce repaire
du vice et de la débauche, et y trouva des centaines de femmes entassées
dans des salles infectes, sans distinction de condamnées ou de
prévenues. Leur grossièreté et leur cynisme ne l'effrayèrent pas: elle
leur parla avec douceur, s'informa avec sollicitude de leurs besoins, et
finit par se faire religieusement écouter. Avant de les quitter, elle
leur proposa de lire ensemble un chapitre de l'Écriture-Sainte: elle
choisit le quinzième chapitre de l'Évangile selon saint Luc, et
produisit un effet surprenant sur ces malheureuses qui, dès lors,
prirent confiance en elle et la regardèrent comme une amie. Cette visite
se renouvela plusieurs fois; le bien qu'elle faisait grandissait chaque
jour, et madame Fry organisa un comité de dames qui s'engageront à se
rendre alternativement dans la prison.
Le premier soin de ce comité fut d'établir une école pour les enfants.
Persuadée que le sentiment de la tendresse maternelle est le dernier à
s'éteindre dans le coeur de la femme la plus corrompue, madame Fry
voulut prendre les mères elles-mêmes pour institutrices; mais, voulant
en même temps éviter tout ce qui pourrait sentir l'autorité et éveiller
la défiance des détenues, elle leur laissa le soin de choisir
elles-mêmes la plus capable pour maîtresse d'école. Le gouvernement fit
disposer un local convenable, et l'école fut fondée.
Un grand pas était fait; ce n'était pas encore assez: il fallait trouver
les moyens d'arracher les détenues à la paresse. Le comité se réunit
dans la prison: une des dames parla aux détenues des avantages de la
tempérance et du travail, leur vanta les joies d'une vie consacrée à la
religion et à la vertu; et, après leur avoir déclaré que le comité
n'avait aucune autorité légale, qu'il ne voulait tenir ses pouvoirs que
d'elles-mêmes, elle lut un projet de règlement qui fut discuté, mis aux
voix et adopté par les détenues. Ce règlement statuait sur
l'établissement d'une directrice, sur la division de plusieurs classes,
sur le choix des monitrices, à raison d'une pour douze détenues, sur
l'ordre du travail, sur la lecture périodique de l'Écriture-Sainte. Le
jeu, l'ivresse, la mendicité, les mauvais livres, les jurements, étaient
défendus.
La réforme ainsi commencée fut poursuivie avec la patience et la
persévérance naturelles aux Anglais. Le succès dépassa toute attente: au
tumulte, aux imprécations, à la paresse, succédèrent la paix, la
décence, le travail. Pour compléter cette bonne oeuvre, madame Fry
obtint du gouvernement d'établir des maisons de refuge pour soustraire
au mauvais exemple que pourrait offrir la prison les détenues qui
avaient donné des marques d'un sincère repentir. Etonnée du changement
opéré parmi ces femmes, la ville de Londres voulut prendre à sa charge
toutes les dépenses du comité, et donna à madame Fry des pouvoirs
discrétionnaires de diminuer ou d'étendre l'emprisonnement.
Les soins de ce comité ne se bornent pas aux détenues de Newgate, ils
suivent jusque sur les vaisseaux les condamnées à la déportation. Une
chambre du navire est disposée pour leur servir d'école; une des
déportées est choisie pour institutrice, et le comité lui accorde un
salaire. Du travail est préparé pour toute la traversée, et les
vêtements confectionnés sont distribués, au moment du débarquement, à
celles qui se sont bien conduites. Ces mesures ont déjà produit les plus
heureux résultats.
La sollicitude de mistress Fry a cherché les détenues même de la France:
plusieurs fois elle est venue à Paris, et elle a visité la prison de
Saint-Lazare. Ici comme à Newgate, les malheureuses détenues ont été
étonnées de l'intérêt qu'on leur témoignait. Elle lit quelques versets
de l'Écriture-Sainte et les accompagne de courtes réflexions. Son air de
dignité, sa figure calme et douce, commandent le respect et l'amour, et
ses paroles empruntent à la charité qui l'anime une expression
irrésistible.
Assurément mistress Fry est un des plus beaux caractères de notre temps.
Pleine de confiance en Dieu, on l'a vue jeune, belle, riche, dédaigner
les plaisirs du monde pour aller s'enfermer dans les prisons avec le
rebut de son sexe, et s'efforcer de ramener au bien ces âmes dégradées
par le vice. L'âge même n'a pas ralenti son zèle. Malgré les soins
qu'exige d'elle sa nombreuse famille, on la voit chaque vendredi aller
porter des paroles de paix et de consolation aux prisonnières de
Newgate.
Amusements des Sciences.