Vers la fin de l'année 1814, cette année si mémorable dans l'histoire
russe, vivait auprès de Nenaradowo un brave seigneur dont l'hospitalité
était renommée dans tous les environs. Chaque jour ses voisins venaient
chez lui, ceux-ci pour boire et pour manger, ceux-là pour jouer au
boston avec sa femme, et d'autres, en plus grand nombre, pour voir sa
fille Marie, dont on aimait la figure pâle et mélancolique et la taille
élancée. Elle avait alors dix-sept ans; on savait qu'elle posséderait un
jour de riches domaines, et plusieurs gentilshommes pensaient à elle
pour leur fils.
Marie avait lu une quantité de romans français, et, par suite de ses
lectures, s'était très-promptement éprise d'un rêve d'amour. Elle avait
prêté l'oreille aux paroles galantes d'un pauvre enseigne qui était venu
passer quelques jours de congé dans sa famille. Il va sans dire qu'il
était lui-même très-amoureux de Marie, et les parents de la jeune fille,
remarquant cette inclination mutuelle, traitèrent l'officier plus mal
qu'on ne traite un fonctionnaire en disgrâce, et défendirent à Marie de
jamais songer à l'épouser.
Cependant les deux amants s'écrivaient et se donnaient de mystérieux
rendez-vous dans la forêt du sapins et près d'une chapelle en ruines.
La, tout en accusant la rigueur du destin, ils se juraient un éternel
amour et formaient toutes sortes de projets. Leurs lettres, leurs
entretiens, les conduisirent enfui à une résolution décisive: «Comme
nous ne pouvons vivre l'un sans l'autre, se dirent-ils, et qu'une
volonté cruelle entrave notre bonheur, il faut que nous surmontions
nous-mêmes les obstacles qu'on nous oppose.» Ce fut le jeune officier
qui le premier exprima cette idée, et Marie, avec son imagination
romanesque, l'accepta immédiatement.
On était à l'entrée de l'hiver; les rendez-vous ne pouvaient plus avoir
lieu, mais la correspondance n'en devint que plus active. Dans chaque
lettre, Wladimir conjurait sa bien-aimée de s'abandonner à lui, de se
marier secrètement avec lui. Tous deux passeraient quelque temps dans la
retraite, puis ils viendraient se jeter aux pieds des parents de Marie,
qui, touchés sans doute d'une telle constance, diraient aux jeunes
époux: «Enfants, nous vous pardonnons, venez dans nos bras.»
Tout en accueillant ce projet. Marie hésitait cependant à le mettre à
exécution. Plusieurs plans de fuite lui furent proposés; enfin elle en
accepta un. Certain jour elle devait prétexter un mal de tête et se
retirer dans son appartement, à l'heure du souper. Sa femme de chambre
était dans le complot: toutes deux devaient descendre par un escalier
dérobé dans le jardin, à la porte duquel elles trouveraient un traîneau
qui les conduirait à cinq werstes de là, à l'église de Dschadrino, où
Wladimir les attendrait.
Toute la nuit qui précéda ce jour décisif, Marie fut sur pied. Elle
prépara son bagage, ses vêtements, ses bijoux, puis elle écrivit une
longue lettre à une de ses amies et une autre à ses parents. Elle leur
disait adieu dans les termes les plus expressifs, rejetait sur la
violence de sa passion la démarche qu'elle allait faire, et terminait en
les assurant que l'instant où elle pourrait venir se jeter à leurs pieds
et obtenir leur pardon serait le plus heureux moment de sa vie. Après
avoir scellé ces deux lettres avec un cachet représentant deux coeurs
enflammés, et portant une inscription analogue aux circonstances, elle
se jeta sur son lit et s'endormit. Bientôt elle se réveilla effrayée par
des rêves affreux: il lui sembla qu'au moment où elle allait partir pour
l'église, son père l'enlevait d'une main courroucée et la précipitait
dans un ténébreux abîme; puis elle voyait devant elle son fiancé, pâle
et ensanglanté, qui, d'une voix mourante, la conjurait de s'unir au plus
tôt à lui. Le matin elle se leva plus pâle que de coutume et avec un
véritable mal de tête; ses parents l'interrogèrent avec une tendre
sollicitude, et leurs questions affectueuses lui déchiraient le coeur.
Elle essaya de les tranquilliser, de paraître gaie, et ne put y
parvenir: le soir, elle se sentit l'âme cruellement oppressée en
songeant que c'était là le dernier jour qu'elle devait passer sous le
toit paternel, et elle dit adieu en silence, avec douleur, à tout ce qui
l'entourait. Lorsqu'on servit le souper, elle annonça d'une voix
tremblante qu'elle était forcée de se retirer, et souhaita le bonsoir à
ses parents; ils l'embrassèrent en lui donnant comme de coutume leur
bénédiction. Elle était prête à fondre en larmes, et, lorsqu'elle rentra
dans son appartement, elle se jeta sur un siège et pleura longtemps. Sa
femme de chambre la pria de se calmer, de reprendre courage. Tout était
prêt: une demi-heure plus tard, Marie devait quitter la demeure de son
pére et dire adieu à sa paisible vie de jeune fille. Dans ce moment un
tourbillon de neige s'éleva; le vent gémissait et faisait trembler les
portes et les fenêtres; c'était pour elle comme un présage sinistre.
Bientôt tout reposa dans la maison. Marie s'enveloppa dans une pelisse,
prit sa cassette de bijoux et descendit l'escalier, suivie de sa femme
de chambre, qui portait une partie de son trousseau. Le tourbillon ne
s'apaisait point; le vent soufflait avec violence, comme s'il voulait
arrêter la jeune fille coupable; elle parvint avec peine à l'extrémité
du jardin. Le traîneau était là; les chevaux, saisis par le froid,
piétinaient avec impatience, et le cocher de Wladimir s'efforçait de les
contenir. Il aida Marie et la femme de chambre à monter en voiture, puis
il saisit les rênes et partit.
Laissons-le continuer sa course, et voyons ce que devient le jeune
enseigne.
Wladimir avait été en course tout le jour; d'abord chez le prêtre, pour
convenir avec lui de la cérémonie du mariage, puis chez des voisins,
pour les amener à l'église comme témoins. Le premier auquel il s'adressa
était un cornette, retiré du service, qui accepta avec joie la
proposition qui lui fut faite, disant qu'elle lui rappelait ses folies
de jeune homme. Il engagea Wladimir à dîner, et promit de lui procurer
deux autres témoins: en effet, dans l'après-midi arrivèrent un
sous-officier et un jeune homme qui était entré récemment dans un
régiment de uhlans; tous deux déclarèrent qu'ils étaient prêts
non-seulement à servir de témoins à Wladimir, mais même à exposer leur
vie pour le seconder dans son entreprise. Wladimir les embrassa et
retourna chez lui pour faire ses derniers préparatifs. Après avoir
envoyé son fidèle Michel avec son traîneau à la porte du jardin de sa
bien-aimée, il prit pour lui un traîneau plus léger, attelé d'un seul
cheval, et se dirigea vers Dschadrino, où quelques heures après Marie
devait se rendre: il connaissait le chemin et comptait le faire en vingt
minutes.
A peine était-il en pleine campagne, que l'orage éclata et que le
tourbillon de neige obscurcit ses regards. En un instant la route fut
couverte de neige, l'horizon enveloppé d'un voile sombre, à travers
lequel on ne distinguait plus ni ciel ni terre. Wladimir s'aperçut qu'il
s'était écarté du chemin, et chercha à y revenir, mais son cheval
tombait d'un ravin dans un autre, et à tout moment le traîneau était
renversé. Le jeune officier était en marche depuis plus d'une
demi-heure, et n'avait pas encore atteint la forêt de Dschadrino; il
continua sa route à travers un champ coupé par de profondes crevasses.
Le tourbillon était toujours aussi violent, le ciel aussi sombre, et le
cheval commençait à être très-fatigué.
Wladimir reconnut qu'il avait encore pris une fausse direction. Il
s'arrêta, réfléchit, chercha à recueillir ses souvenirs, et, enfin, se
dit qu'il devait tourner à droite; il s'en alla ainsi pendant une heure
encore sans apercevoir une seule habitation, tombant sans cesse
d'ornière en ornière, culbutant, se relevant, et cherchant à ranimer
l'ardeur de son cheval, qui pouvait à peine marcher.
Enfin il aperçut, à quelque distance, une ligne noire, se dirigea de ce
côte, et vit une forêt. «Dieu soit loué! dit-il; à présent je ne suis
pas éloigné du but de ma course;» et il s'avança le long du bois,
espérant retrouver son vrai chemin. Bientôt, en effet, il atteignit une
route où le vent, arrêté par les arbres, cessait de mugir; cette route
était large et unie; le cheval reprit courage, et Wladimir, en proie à
une violente sollicitude, se tranquillisa. Mais il allait, il allait
toujours en avant et ne voyait point de village, et ne pouvait atteindre
la fin de cette forêt. Alors il vit avec effroi qu'il se trouvait dans
un lieu qui lui était totalement inconnu. Le désespoir le saisit, il
frappa avec fureur son cheval, qui, faisant un dernier effort, se mit à
galoper, et bientôt reprit un pas pénible, car il était hors d'état
d'aller plus vite.
Quelques instants après, Wladimir sortit de cette longue forêt; mais il
eut beau regarder de côté et d'autre, il ne vit pas le village de
Dschadrino. Il était déjà près de minuit, des larmes coulèrent de ses
yeux; il continua sa route sans savoir où il allait. Cependant l'orage
commençait à s'apaiser, les nuages se dispersèrent, le ciel s'éclaircit,
et le jeune enseigne vit une large plaine couverte de neige, au milieu
de laquelle s'élevait un misérable hameau, composé de quatre à cinq
cabanes. Il se dirigea vers celle qui était le plus près de lui, et
frappa à la fenêtre; quelques minutes après, un vieillard lui apparut
avec sa barbe blanche, et lui dit: «Que veux-tu?--Suis-je encore loin de
Dschadrino?--De Dschadrino!....--Oui, oui; est-ce loin d'ici?--Pas
très-loin, environ dix werstes.» A ces mots. Wladimir fit un geste de
désespoir, et resta immobile comme un homme frappé par la foudre.
«Et d'où viens-tu donc?» reprit le vieillard. Sans répondre à cette
question. Wladimir lui demanda s'il ne pourrait pas lui procurer des
chevaux pour aller à Dschadrino. «Où veux-tu que j'en prenne? dit ce
paysan.--Mais, reprit Wladimir, pourrais-tu, au moins, me donner un
guide; je le paierai généreusement.--Attends, dit le vieillard, je vais
t'envoyer mon fils; tu t'entendras avec lui.» Et il disparut. Quelques
minutes après. Wladimir frappa de nouveau à la fenêtre, «Que veux-tu
encore? dit le vieillard.--Ton fils ne viendra-t-il pas?--Il s'habille
et va venir. Si tu as froid, entre et viens te réchauffer.--Non, non,
merci! Envoie-moi ton fils.»
La porte s'ouvrit; un jeune homme s'avança tenant à la main un grand
bâton avec lequel il sondait de côté et d'autre la neige qui couvrait le
chemin. «Quelle heure est-il? dit Wladimir.--Le jour va paraître
bientôt.» répondit le paysan. Wladimir resta muet.
Lorsqu' ils arrivèrent à Dschadrino, le jour commençait à poindre et les
coqs chantaient. L'église était fermée; le jeune enseigne paya son guide
et courut à la maison du prêtre. Quelle nouvelle allait-il apprendre?
Mais retournons aux bons habitants de Nenaradowo et voyons ce qui se
passe dans leur demeure. Les parents de Marie entrèrent le matin dans la
salle à manger; la théière fut apportée sur la table, et le père envoya
demander par un domestique des nouvelles de la santé de la jeune fille.
Le domestique revint annoncer que mademoiselle Marie avait mal dormi,
mais qu'elle se trouvait mieux et qu'elle allait descendre. Un instant
après elle entra dans la chambre et s'avança vers ses parents pour leur
baiser la main.
«Comment te trouves-tu, mon enfant? dit le père.
--Je suis mieux, répondit Marie.
--C'est sans doute la chaleur du poêle qui l'aura indisposée hier.
--Peut-être.»
Le soir, Marie tomba malade; le médecin, qu'on envoya chercher en toute
hâte, déclara qu'elle avait la fièvre, et pendant plus de quinze jours
la jeune fille fut, pour ainsi dire, aux portes du tombeau.
Personne dans la maison ne connaissait la résolution qu'elle avait prise
de fuir la maison de son père. Les lettres qu'elle avait écrites, elle
les avait brûlées. Sa femme de chambre avait gardé sur toute cette
aventure un silence profond; le prêtre et les témoins de Wladimir
avaient été aussi fort discrets et par de bons motifs; enfin, le cocher
lui-même n'avait pas trop parlé dans les cabarets. Ce secret fut ainsi
fidèlement gardé par une demi-douzaine de complices. Mais Marie le
trahit dans ses accès de fièvre. Elle dit des choses si étranges, que sa
mère, assise au chevet de son lit, la crut profondément éprise de
Wladimir et attribua à l'excès de cet amour la maladie de son enfant.
Elle en parla à son mari et à quelques amis qui déclarèrent qu'il ne
fallait point désoler plus longtemps la jeune fille, et qu'après tout la
pauvreté de celui qu'elle aimait n'était point un vice si condamnable.
Lorsqu'elle commença à reprendre ses forces, ses parents résolurent
d'écrire à Wladimir et de lui annoncer qu'ils donnaient leur
consentement à son mariage avec leur fille. Quelle fut leur surprise en
recevant de lui une lettre incompréhensible, où il leur disait que
jamais il ne remettrait les pieds dans leur demeure, et que son unique
espérance était de mourir. Quelques jours après ils apprirent qu'il
était parti pour l'armée. C'était en 1812.
Pendant longtemps on n'osa faire connaître cette nouvelle à Marie;
elle-même ne parlait jamais de Wladimir. Mais un jour elle trouva son
nom parmi les noms de ceux qui s'étaient distingués à la bataille de
Borodino et qui avaient été gravement blessés. Elle s'évanouit en lisant
ces détails; heureusement cet accident n'eut pas de suites.
Quelque temps après son père mourut; il lui laissa une grande fortune
qui ne put la consoler de cette perte douloureuse. Elle abandonna, avec
sa mère, la demeure qui leur rappelait de trop pénibles souvenirs, et se
retira dans un autre gouvernement.
Là, sa jeunesse et sa fortune attirèrent de nouveaux prétendants, mais
elle ne donna à aucun d'eux la moindre espérance. Sa mère l'engageait
cependant à se choisir un époux. Marie alors secouait la tête d'un air
triste et ne répondait rien. Wladimir était mort; sa mémoire semblait
être sacrée pour Marie; elle conserva avec soin tout ce qu'elle avait
reçu de lui: morceaux de musique, vers et dessins. Tout le monde
s'étonnait d'une telle constance, et attendait impatiemment celui qui
devait vaincre la fidélité de cette nouvelle Arthémise.
La guerre venait de se terminer glorieusement; nos soldais rentraient en
triomphe dans leurs foyers, au milieu d'une foule enthousiaste de leurs
succès et empressée de les voir. De tous côtés résonnaient des fanfares
militaires; les officiers qu'on avait vus partir tout jeunes pour les
camps, revenaient avec une figure virile et la poitrine couverte de
décorations.
Les femmes russes étaient en ce moment-là incomparables: leur froideur
habituelle avait fait place à une véritable exaltation, et elles
saluaient avec des cris de joie les bataillons qui entraient dans les
villes au bruit des trompettes, les étendards déployés. Marie ne fut pas
témoin des fêtes solennelles qui animaient alors les grandes villes,
mais il n'y avait pas moins d'enthousiasme dans les bourgs et les
villages. Là, l'arrivée d'un officier était un grand événement: on le
recevait en triomphe, et c'était à qui lui donnerait le plus éclatant
témoignage de sympathie.
Nous avons déjà dit que Marie, malgré sa froideur, était entourée de
prétendants; mais ils durent tous abdiquer leur ambition, lorsqu'on vit
venir dans la demeure de la jeune fille un colonel de hussards nommé
Burmin, qui portait la croix de Saint-Georges à sa boutonnière, et
avait, au dire des femmes du district, une pâleur intéressante. C'était
un homme de vingt-six ans environ, qui venait dans ses propriétés,
voisines du domaine de Marie, pour se reposer de ses fatigues et se
guérir de ses blessures. La jeune fille le traita avec une distinction
particulière. Auprès de lui elle n'était point silencieuse et réservée
comme elle l'était avec tout autre; il eût été injuste de dire qu'elle
exerçait sur lui quelque coquetterie; mais le poète, remarquant sa
conduite, aurait eu le droit de demander: _Se amor non è, che dunque è
quel?..._
Burmin était réellement un aimable jeune homme, doué précisément des
qualités d'esprit qui plaisait le plus aux femmes. Sa conduite envers
Marie était simple et sans contrainte; maïs ses yeux et son âme
semblaient la suivre dans tous ses mouvements et s'attacher à toutes ses
paroles. Il paraissait être d'un caractère paisible et réservé;
cependant on assurait qu'il avait vécu jadis d'une vie assez étourdie,
et cette assertion ne lui faisait aucun tort dans l'esprit de Marie,
disposée comme toutes les femmes à pardonner les étourderies qui
annoncent un caractère ardent. Ce qui intéressait Marie, ce n'était pas
seulement la conversation attrayante du jeune officier, sa pâleur, ses
blessures, c'était surtout son silence. Elle ne pouvait se dissimuler
que cet homme lui plaisait beaucoup, et avec sa perspicacité et son
expérience, il devait avoir remarqué l'effet qu'il produisait. Pourquoi
donc ne s'était-il pas encore jeté aux pieds de Marie pour lui faire
l'aveu de son amour? Quel motif le retenait? Etait-ce cette timidité
inséparable du véritable amour, ou la coquetterie d'un galant habile?
Après y avoir longtemps réfléchi, elle se dit qu'une telle réserve ne
pouvait être attribuée qu'à la timidité, et résolut d'encourager
elle-même le jeune nomme par ses prévenances. Elle entrevoyait déjà,
dans sa pensée, les incidents les plus romanesques, et en attendait avec
impatience le dénouement.
Ces ruses de guerre eurent tout le succès qu'elle désirait. Burmin
devint de plus en plus sérieux, et ses yeux noirs se fixaient sur Marie
avec une telle ardeur, que le moment décisif ne pouvait être loin. Les
voisins parlaient du mariage de la jeune fille comme d'une affaire
décidée, et sa mère s'en réjouissait. Un jour qu'elle était assise toute
seule dans sa chambre, très-occupée à chercher l'avenir dans les cartes,
Burmin entra et demanda où était Marie. «Elle est dans le jardin,
répondit la mère; allez la rejoindre, je vous attends ici.» Burmin
descendit au jardin, et la bonne mère se disait, en le voyant aller:
«J'espère qu'aujourd'hui tout se décidera.»
Burmin trouva Marie assise auprès d'une pièce d'eau, un livre à la main,
comme une vraie héroïne de roman. Après lui avoir adressé quelques mots,
la jeune fille suspendit elle-même l'entretien, afin d'embarrasser le
jeune officier et d'arriver plus promptement à une explication. En
effet. Burmin, ne sachant comment reprendre son attitude ordinaire,
déclara à Marie qu'il cherchait depuis longtemps une occasion de lui
ouvrir son coeur, et qu'il la priait de vouloir bien lui accorder
quelques minutes d'entretien. Marie ferma son livre et baissa les yeux.
«Je vous aime, dit Burmin, je vous aime avec passion. (La jeune fille
rougit et pencha la tête un peu plus bas.) J'ai commis une grande
imprudence en me laissant aller à la douce habitude de vous voir et de
vous entendre chaque jour. Maintenant, je ne puis plus résister à ma
destinée Votre souvenir, votre image adorée, fera le tourment et la joie
de ma vie. Il me reste cependant un grand devoir à remplir. Il faut que
je vous révèle un secret fatal qui établit, entre nous une barrière
infranchissable.
Marie le regarda d'un air stupéfait.
«Je suis marié, reprit Burmin, marié depuis plus de trois ans, et je ne
sais qui est ma femme, où elle est, et si jamais je la reverrai.
--Que dites-vous? s'écria Marie. Quelle étrange chose! Continuez, je
vous en prie. Je vous raconterai ensuite ce qui m'est arrivé. Mais
parlez.
--Au commencement de l'année 1812, reprit Burmin, je m'en allais
rejoindre mon régiment à Wilna. En arrivant un soir très-tard au relais,
je demandai qu'on attelât sur-le-champ les chevaux. Au même instant, il
s éleva un tourbillon de neige terrible. Le maître de poste et ses gens
me conseillèrent d'attendre. Je me rendis d'abord à leur avis, puis,
impatient de continuer ma route, je voulus tout braver et je partis. Le
postillon, pour abréger la route de quelques werstes, voulut traverser
une rivière couverte de glace; il se trompa de chemin, et bientôt nous
nous trouvâmes dans une plaine qu'il ne reconnaissait pas. Je vis de
loin briller une lumière et lui ordonnai de se diriger de ce côté. Nous
arrivâmes dans un village, où je vis l'église éclairée, les portes
ouvertes, et quelques traîneaux devant lesquels se promenaient plusieurs
personnes. «Par ici! par ici!» s'écrièrent quelques voix. J'avançai. «Au
nom du ciel, me dit un inconnu, pourquoi donc es-tu si en retard? La
fiancée s'est évanouie, le prêtre ne sait ce qu'il doit faire, et nous
allions nous retirer. Allons, hâte-toi!» Je descendis de ma kibitka,
enveloppé dans mon manteau, et j'entrai dans l'église. Une jeune fille
était assise dans l'obscurité sur un banc, une autre, debout devant
elle, lui frottait les tempes. «Dieu soit loué! dit celle-ci, vous voilà
enfin. Ma pauvre maîtresse allait mourir.» Le prêtre s'approcha de moi
et me dit: «Voulez-vous que je commence?--Oui.» lui répondis-je,
l'esprit distrait. On aida la jeune fille malade à se relever. Elle me
parut assez belle. Une légèreté incompréhensible et impardonnable
m'entraîna; je m'avançai vers l'autel. Le prêtre fit quelques pas; les
témoins et la femme de chambre n'étaient occupés que de la jeune fille.
Un instant après nous étions mariés. «Embrassez-vous,» nous dit-on. Ma
femme tourna vers moi son visage pâle; je voulus l'embrasser. «Grand
Dieu! s'écria-t-elle, ce n'est pas lui!» Et elle tomba évanouie. Les
témoins me regardèrent d'un air effaré. Je sortis de l'église, je
remontai dans ma voiture et m'éloignai en toute hâte.
«Dieu du ciel! dit Marie, et vous ne savez pas ce qu'est devenue votre
femme.
--Je ne sais pas même, reprit Burmin, le nom du village où cette
cérémonie s'est faite. J'attachais alors si peu d'importance à ce
sacrilège, que je m'endormis peu d'instants après être sorti de
l'église, et que je ne me réveillai que le lendemain matin à trois
relais plus loin. Le domestique qui m'accompagnait mourut pendant la
campagne. Ainsi, il ne me reste nul espoir de retrouver la pauvre fille
envers laquelle, je me suis rendu si follement coupable, et qui se venge
si cruellement aujourd'hui.
--Dieu! Dieu! s'écria Marie en lui prenant la main. C'était donc vous?
Et vous ne me reconnaissez pas?»
Burmin pâlit et se jeta aux pieds de sa femme.
Théâtres.
THÉÂTRE-FRANÇAIS. _Les Petits et les Grands_, comédie en cinq actes, de
M. HAREL.--THÉÂTRE DE L'ODÉON: _Mademoiselle Rose; La Famille
Renneville; l'Hameçon de Phénice._--THÉÂTRE DU PALAIS-ROYAL: _La Fille
de Figaro_.--THÉÂTRE DE L'AMBIGU: _Eulalie Pontois_.
M. Harel a raison, la part n'est pas égale entre les petits et les
grands; les choses changent de nom, les faits de valeur et d'importance,
selon qu'ils viennent d'en haut ou d'en bas. Faites commettre la même
action par un millionnaire ou par un porte-besace, par un homme puissant
ou par un pauvre diable sans crédit, l'opinion publique aura deux poids
et deux mesures pour les peser; la loi et trop souvent la justice
prendront deux balances et rendront deux arrêts différents. Il va sans
dire que c'est presque toujours le petit qui paie l'amende et le grand
qui échappe. L'aigrette et le plumet ne sont pas ici, comme dans la
bataille des rats de la fable, une cause de ruine et de mort. Cette
inégalité est trop évidente et trop fréquemment constatée par les
événements de tous les jours, pour qu'on la puisse nier. Il vaut bien
mieux chercher à la faire disparaître, si un tel changement dans les
choses humaines est jamais possible. C'est là le devoir et la tâche des
moralistes et des philosophes, et sous ce double point de vue, il faut
reconnaître que les poètes comiques ont droit de se mêler de
l'entreprise. Aussi féliciterons-nous volontiers M. Harel de l'avoir
tentée avec courage et avec hardiesse; malheureusement l'exécution de
l'oeuvre et le succès n'ont pas complètement répondu à l'honnêteté de
l'idée.
M. Harel ne prend pas de détour et aborde la question franchement,
mettant le petit et le grand face à face, et les faisant marcher et agir
simultanément sur une ligne parallèle, dans des circonstances et pour
des intérêts analogues.
Le petit s'appelle Fabricio: il est pauvre et malheureux; le grand
s'appelle le comte de Ferrari: il est riche, heureux, et jouit d'un
grand crédit à la cour d'un duc souverain, du duc de Modène. Fabricio a
une charmante soeur; Ferrari est le mari d'une femme brillante et belle.
Fabricio a vu la grande dame passer dans tout l'éclat de son rang et de
sa beauté, et il en a été ébloui; Ferrari a rencontré plusieurs fois la
sieur de Fabricio, et ses désirs se sont éveillés. Fabricio est
sérieusement amoureux; Ferrari veut satisfaire une fantaisie, et voilà
tout.
Déjà les situations sont jugées différemment, suivant la différence des
personnages: on trouve très-impertinent qu'un pauvre graveur s'avise
d'adorer une comtesse; on trouve tout simple qu'un grand seigneur
cherche à déshonorer une pauvre jeune fille. Voici bien d'autres
différences: Fabricio se contente d'aimer à distance et
respectueusement; Ferrari prend ses mesures pour se satisfaire. Il s'est
rendu propriétaire d'une créance contre Fabricio, et le fait arrêter,
afin d'agir impunément contre sa soeur.
Tant de malheurs et de persécutions réduisent Fabricio à la dernière
extrémité. Il vivait du produit de son travail; tout travail et tout
crédit cessant, à la suite de cette invasion d'huissiers, Fabricio est
obligé de se mettre en faillite. Il offre quarante pour cent à ses
créanciers: grand scandale dans la ville! Chacun en parle avec colère ou
avec mépris. Ferrari ne cache pas son indignation; le duc de Modène
lui-même s'exprime sévèrement sur le compte de Fabricio: Quoi! tromper
ainsi la confiance d'autrui, dépouiller d'honnêtes créanciers; c'est une
action abominable!» Que font cependant, au même moment, monseigneur le
duc et son premier ministre? ils rendent, de complicité, une ordonnance
qui enlève aux créanciers de l'État un tiers de leur revenu. La même
opposition du petit et du grand se poursuit d'acte en acte, et de scène
en scène; et ce parallélisme minutieux et continuel n'est pas un des
moindres défauts de la comédie de M. Harel; il finit par engendrer la
monotonie.
Par la protection d'un ami qui est bien en cour, Fabricio a obtenu sa
grâce et sa liberté. Le premier usage qu'il en fait n'est pas le
meilleur, à mon avis, qu'il en pourrait faire; Fabricio vient, en
présence du duc de Modène et de tous les grands de l'État, provoquer
Ferrari et lui demander réparation l'épée à la main. «Un duel!
s'écrie-t-on de toutes parts: un duel! du fer! du sang! Horreur!»
Ferrari refuse de commettre son nom avec un homme de rien; et le duc de
Modène n'entend pas qu'on se fasse justice soi-même, ni qu'on emploie,
pour un tel usage, la force et la violence. Tout à l'heure, cependant,
le duc de Modène précipitait son peuple dans une guerre périlleuse pour
satisfaire une rancune contre un prince voisin et lui prendre une
province.
L'incartade de Fabricio mérite châtiment: on renferme dans un cachot
bien noir, et pour le reste de sa vie. La peccadille commise par le
Ferrari contre la jeune soeur ayant fait scandale, le prince condamne le
délinquant à huit jours de retraite dans une jolie prison tout à fait
semblable à un boudoir; Fabricio se désespère et gèle sous les verrous;
le comte de Ferrari est bien nourri, bien chauffé, visité par ses amis
et caressé par son médecin.
Fabricio mourrait là de désespoir, si la comtesse de Ferrari ne lui
ouvrait les portes. Caprice de grande dame! Madame la comtesse a su que
cet homme de rien l'aimait; elle veut voir ce qui pourra en arriver;
cela l'amuse.
Fabricio se réfugie à Venise, où précisément Ferrari vient d'arriver en
qualité d'ambassadeur du duc de Modène. Il s'agit de déjouer les
complots d'un prétendant. Fabricio, réduit à la misère, implore la
protection de Ferrari: la pauvreté a tout à fait abattu sa fierté.
Ferrari, qui n'a pas oublié la petite soeur, accueille le frère pour se
rapprocher d'elle, et fait le bon apôtre; bien plus, il donne de
l'emploi à Fabricio dans ses affaires diplomatiques. Fabricio prend sa
part des intrigues, et des manoeuvres souterraines; Fabricio passe pour
un homme sans foi, et l'ambassadeur pour un grand politique. L'un a les
profits et la gloire du succès, l'autre n'en récolte que la honte.
Tous deux reviennent à Modène, le comte chargé d'honneurs, le graveur
plus misérable que jamais. Ferrari, ne sachant plus qu'en faire, a jeté
Fabricio sur le pavé, et la comtesse s'est divertie de son amour. Que
vous dirai-je? Fabricio n'a plus qu'à se pendre; il ne se pend pas,
malheureusement, et va jusqu'au crime. De faux billets de banque
circulent à Modène: on cherche le coupable et l'on découvre Fabricio. Le
voici devant le duc et devant Ferrari, honteux, pris en flagrant délit
et confessant sa faute, «Misérable! lui crie-t-on de tous côtés.» Et
tandis que le duc et Ferrari s'indignent, ils émettent un papier-monnaie
d'une valeur fictive pour combler le déficit du trésor ducal.
Enverra-t-on Fabricio aux galères? Non, pas cette fois: Fabricio possède
un secret qui le sauve. Ce secret est celui de la connivence de Ferrari
avec le prétendant, ayant la faveur du comte et son ambassade à Venise.
Ferrari obtient du prince la grâce d'un homme qui peut le perdre d'un
mot.
Telle est l'idée de la comédie de M. Harel. Nous n'en avons donné qu'un
rapide aperçu. Accompagner pas à pas l'auteur dans le sentier tortueux
de toutes ses combinaisons, souvent obscures et insaisissables, c'était
s'engager dans un labyrinthe L'idée, en effet, est du domaine de la
comédie philosophique mais M. Harel l'a malheureusement égarée en des
routes incertaines où il est difficile de la suivre sans se perdre avec
elle Souvent aussi il la dénature en poussant l'analogie entre les
petites choses et les grandes, et jusqu'au paradoxe, jusqu'à
l'exagération--Beaucoup d'esprit, un esprit amer et triste, d'un ton
mordant et âpre, a tenu le public en éveil pendant les deux premiers
actes; des scènes plaisantes, des traits de satire et de caractère, se
sont fait vivement applaudir; mais le parterre a perdu patience pour le
reste, trouvant que l'esprit des trois dernier; actes ne suffisait pas
pour amnistier les embarras de la composition. M. Harel n'a pas été
homme sans protestations et sans résistance.
Les acteurs ont vaillamment combattu pour sa cause, et au premier rang.
MM Samson, Provost. Régnier et Geoffroy. Il fut nommer aussi
mademoiselle Denain pour son bon goût et sa grâce simple et naturelle.
Mademoiselle Rose est une vieille fille de province. Comment
mademoiselle Rose est-elle vieille tille? comment n'a-t-elle pas trouvé
vingt maris pour un? Mademoiselle Rose a cinquante mille livres de
rente. Un gâteau de miel de deux millions, quel appât pour attirer les
mouches, c'est-à-dire les prétendants! Mademoiselle Rose a fait la
difficile et la fière, voilà le fin mot de l'histoire, et la jeunesse a
fui, et les quarante ans ont sonné; voir la fable de La Fontaine.
Mademoiselle Rose sera-t-elle réduite à épouser un malotru? faudra-t-il
qu'elle se contente d'un limaçon, comme la commère la carpe? Nous allons
voir.
Malgré ses cinquante ans (j'avais dit quarante par galanterie)
mademoiselle Rose est pourchassée par un notaire de la ville; ce notaire
est une espèce de prud'homme, gros et important, solennel et grand
parleur; il n'est pas jeune, et il a une gouvernante; cependant
mademoiselle Rose le voit d'un oeil clément et favorable, car
mademoiselle Rose a envie d'en finir et de devenir madame. Le notaire
s'insinue donc peu à peu dans le coeur de mademoiselle Rose et en fait
la conquête, quand un jeune homme arrive de Paris; celui-là a vingt-cinq
ans: il vient visiter mademoiselle Rose jour lui demander la main de sa
nièce, qu'il aime, et dont il est aimé, Par un quiproquo de vieille
fille impatiente de ne plus l'être, mademoiselle Rose prend la demande
pour elle-même. Jugez de sa joie! avoir un jeune mari! Aussi, quelle
gaieté! quels transports! tout s'anime dans la maison de la mademoiselle
Rose, si longtemps silencieuse et morne.
Le plus embarrassé, c'est notre jeune homme. S'il détrompe mademoiselle
Rose, il perdra son amitié et sa nièce avec elle: s'il l'épouse, la
nièce est encore plus sûrement perdue; donc il agit d'adresse; et à
force de ruses, de ménagements et de précautions oratoires il se
débarrasse de mademoiselle Rose sans trop la fâcher. De guerre lasse, la
vieille fille se rejette sir le notaire.
Diable! si elle épouse le notaire, le mal sera grand! la nièce y perdra
l'héritage, et cinquante mille livres de rentes sont bonnes à garder.
Notre jeune Parisien vient d'échapper à un premier danger, au danger de
devenir le mari d'une fille de cinquante ans. Il se met en garde contre
cet autre péril, non moins grand, d'épouser une nièce sans héritage et
sans dot. Le voici à la manoeuvre; il va, il vient, il se démène, pousse
les valets, agite les servantes, met en jeu la gouvernante du vieux
tabellion, et le harcèle, le malmène, le mystifie si bien lui-même, qu'à
la fin il est obligé d'abandonner sa proie. Mademoiselle Rose restera
fille; elle ne veut plus entendre parler ni des vieux ni des jeunes, et
dote richement sa nièce, que le vainqueur épouse.
Cette histoire de vieille fille est vive, leste, plaisante, bien menée
et d'une gaieté de bon aloi; elle a fait rire le public, ravi du premier
mot au dernier. Les auteurs sont MM. Alphonse Royer et Gustave Vaez.
On ne rit guère avec la famille Renneville, ou plutôt l'on ne rit pas du
tout; mais en revanche vous pouvez pleurer, pour peu que la chose vous
fasse plaisir. La famille Renneville est une famille parfaitement
malheureuse: le fils aîné est mort de chagrin, victime de l'infidélité
et de l'abandon d'une femme coupable: le grand-père, resté seul avec
l'enfant de ce mariage malheureux, se désole. Le temps aidant, la jeune
fille atteint ses dix-huit ans; il s'agit de la marier. Le grand-papa la
destine à son neveu, un assez pauvre personnage: mais la petite aime M.
Jules Delmas. Le père Renneville s'emporte; Delmas est un nom odieux
pour lui: c'est un Delmas qui a tué son fils, déshonoré sa bru et jeté
ainsi la honte et le désespoir dans sa famille, Caroline n'épousera
jamais un Delmas:
Ou insiste et l'on résiste: ce ne sont plus que menaces, larmes et
évanouissements. Enfin, une femme intervient; cette femme, inconnue
d'abord, est l'épouse coupable, la mère de Caroline: elle verse de tels
torrents de pleurs, elle a de si beaux accès de repentir, que tout le
ressentiment du vieux Renneville s'en va peu à peu, et finit par
s'éteindre complètement. Une fois décidé à pardonner, il ne regarde pas
à un pardon de plus ou de moins, et en donne à tout le monde, à sa
petite-fille, à la femme coupable, et aux Delmas! Le tout est couronné
d'une bénédiction nuptiale. MM Moleri et Léonce ont fait là une bien
honnête pièce; c'est tout ce qu'on peut en dire.
Lope de Vega a prêté à M. Hippolyte Lucas _l'Hameçon de Phénice_; gare à
qui s'avise de se prendre à cet hameçon! Phénice aussitôt le happe et le
dépouille; puis, quand la traîtresse n'a plus rien à dérober, elle
chasse le crédule et le met à la porte; l'hameçon de Phénice, vous le
devinez, est un hameçon qui a pour perfide amorce un sourire scélérat et
deux beaux yeux.
Le jeune Fantasio y mord avec l'insouciance et la légèreté de ses vingt
ans, et bientôt Fantasio est perdu; il y laisse son or, son coeur et ses
diamants; puis Phénice le traite comme vous savez, et le remplace par
un autre. Un vieux serviteur de Fantasio se trouve là heureusement et le
venge, par mille soins et mille ruses, il reprend à Phenice l'or et les
bijoux de son jeune maître, et quand la perfide cherche son trésor, elle
ne trouvé plus qu'un sac de coquillages ramassés le matin sur les bords
de la mer.
Le tableau est poussé par Lope de Vega jusqu'à la plus extrême
hardiesse. M. Hippolyte Lucas n'étant pas Lope de Vega, s'est contenu
dans les bornes permises.--M. Hippolyte Lucas est un juge trop indulgent
envers autrui pour qu'on ne le complimente pas sur l'élégance et
l'esprit de cette petite galanterie en un acte et en vers.
Parlez-moi de _la Fille de Figaro!_ A la bonne heure, celle-là a tous
les talents et tous les mérites: du coeur et de l'esprit, de la gaieté
et de la sensibilité: elle plaît, elle amuse et elle intéresse; quel
charmant cumul!
Pour le coeur, la fille de Figaro le prouve en se dévouant au bonheur
d'une jeune fille qui lui a sauvé la vie; pour l'esprit et la gaieté,
nous avons aussi à fournir de bons certificats. Voyez la fille de Figaro
s'occupant de marier sa bienfaitrice au jeune amant qu'elle aime: mille
obstacles, mille dangers se jettent à la traverse... qu'importe à la
fille de Figaro? elle n'est pas pour rien la fille de cet illustre père.
Faut-il encourager nos jeunes amoureux? la fille de Figaro est là;
faut-il déjouer les projets d'un méchant tuteur, gagner les ministres,
attendrir les impératrices et les empereurs eux-mêmes? la fille de
Figaro est toujours là. Elle est partout, en tous lieux, sous tous les
noms et sous tous les habits, femme ou homme, usant de ruse ou d'audace,
allant à ses fins de front ou de biais.
La fille de Figaro est habile et intrépide, surtout au plus fort de la
mêlée. Par exemple, vous la croyez prise; l'empereur a donné l'ordre de
l'arrêter; la crosse des fusils heurte à la porte; on entre, on va la
saisir; c'en est fait, la fille de Figaro est perdue, et les amours de
nos jeunes gens succomberont du même coup. Ah! que vous connaissez peu
la fille de Figaro! C'est dans l'extrême péril que son génie brille; une
autre se laisserait prendre: elle, d'une main hardie, déchire ses
vêtements féminins, et sort, comme une chrysalide de son enveloppe,
fièrement vêtue d'un uniforme d'officier des guides: «Place à un
officier de l'empereur!» s'écrie-t-elle; et on lui fait place, et les
soldats venus pour l'arrêter la saluent respectueusement du salut
militaire.
[Illustration: (Théâtre du Palais-Royal.--La Fille de Figaro. 4e
acte.--Mademoiselle Fargueuil et madame Pernon.)]
Maintenant qu'elle est libre, les choses vont aller bon train: elle
s'élance au combat avec une nouvelle ardeur, renverse tout ce qui lui
fait obstacle, saute par-dessus les tuteurs, escalade les
secrétaires-généraux, prend d'assaut le coeur impérial lui-même, et
marie sa protégée, pour dénouement à ce brillant bulletin des batailles
et conquêtes de la fille de Figaro.
Mille imbroglios charmants se compliquent et se dénouent agréablement
dans cette joie comédie de M. Mélesville; Figaro n'est pas malheureux
père; mademoiselle Fargueuil est une fille gracieuse et spirituelle,
dont le mari de Suzanne peut se vanter.
Vous savez la méthode: on fait un roman; puis on prend le roman, on le
dépèce, et on l'accommode en drame, servant chaud si l'on peut. C'est de
la littérature dramatique d'après la méthode de _la Cuisinière
bourgeoise_. M. Frédéric Soulié vient de mettre cette recette en
pratique pour _Eulalie Pontois_; de roman-feuilleton qu'elle était, il
en a fait un mélodrame en cinq actes: M. Frédéric Soulié a du moins, le
mérite d'avoir usé de son propre bien. L'auteur du mélodrame et du roman
est la seule et même personne, _una et cadem persona._ Il n'y a rien à
dire.
On sait l'histoire d'Eulalie Pontois; le roman l'a contée à tous les
cabinets de lecture. Eulalie Pontois est une de ces cent mille victimes
de l'erreur qui pullulent à l'Ambigu-Comique. On l'accuse d'un crime
dont elle est innocente: voilà Eulalie Pontois arrêtée, et partant
poursuivie par l'horrible calomnie; enfin, elle a trouvé le repos dans
le coeur d'un homme dont elle est aimée; mais la calomnie veille encore
et la chasse de ce refuge; Eulalie Pontois n'a plus qu'à mourir. Un
instant on la croit morte en effet; elle renaît tout à coup pour faire
enfin triompher son innocence et jouir d'un bonheur qu'elle a bien payé
par tant d'infortunes.
Les sanglots et les crispations de nerfs accompagnent, chaque soir, ce
drame de M. Frédéric Soulié.