Les courses ne sont pas pour nous une institution nouvelle; elles
remontent au temps le plus reculé, au règne de Charles V.
Déjà, sous ce prince, Semur, petite ville de la Côte-d'Or, avait ses
courses. Dès 1350, le jeudi après la Pentecôte, il se distribuait des
prix, et, chose assez extraordinaire, cette tradition s'est conservée à
Semur. Tous les ans il y a course de chevaux, et, comme en 1350, les
prix sont encore une bague d'or aux armes de la ville, une écharpe de
taffetas blanc, une paire de gants garnis de franges d'or, et une somme
de 40 fr. L'exemple de Semur ne gagna aucune autre ville de France. En
1776 seulement, le duc de Chartres et le comte d'Artois mirent les
courses à la mode, et toute la jeunesse de cour se jeta avec fureur sur
ce spectacle nouveau.
Le 5 novembre 1776, une course était convenue entre le duc de Chartres
et le major anglais Banks. Elle n'eut pas lieu, on ne sait pourquoi;
mais le lendemain et les jours suivants, la plaine des Sablons, et un
hippodrome improvisé à Fontainebleau, regorgèrent de chevaux et de
seigneurs.
Les sportsmen de l'époque s'appelaient comte d'Artois et duc de
Chartres; puis, après eux, venaient le duc de Lauzun, le marquis de
Coullans, le prince de Guemenée. L'histoire a aussi conservé les noms
des chevaux qui s'illustrèrent alors sur le turf: _Barbary, Comus,
Pilgrim, Nip, l'Abbé_, coureur français, qui battit les meilleurs
chevaux venus d'Angleterre, étaient les _Nautilus_ et les _Annetta_ du
temps.
La course qui eut lieu en l'année 1777 mérite une mention particulière:
Une poule de 40 chevaux se courut à Fontainebleau; après la course, 40
ânes s'élancèrent dans la lice. Un chardon d'or était le prix réservé au
vainqueur.
[Illustration: (Courses de Lyon.)]
Le comte d'Artois et le duc de Chartres étaient à la tête de cette jeune
noblesse dont les plaisirs faisaient de l'opposition à la vieille cour.
Les restes octogénaires du siècle de Louis XV voyaient avec douleur
l'anglomanie qui s'était emparée de leurs fils; ils méprisaient et
décriaient cette mode nouvelle, ces paris ruineux, empruntés à leurs
voisins d'outre-mer. Quant à la ville, qui s'élevait toujours contre les
plaisirs de la cour, elle ne voyait dans les courses qu'une manie de
grand seigneur qui ne descendrait jamais jusqu'à la bourgeoisie, et elle
avait tort. Les courses, il est vrai, telles qu'elles étaient alors,
avec des chevaux achetés en Angleterre à grand prix, n'étaient guère
faites pour régénérer la race; mais ces premières folies, ces
prodigalités exagérées, introduisirent en France le goût des chevaux, et
aujourd'hui nous recueillons les fruits des excentricités de nos pères.
Ce n'est pas qu'il n'existât depuis longtemps des haras en France; ceux
de Pompadour et du Pin ne sont pas nés hier; mais une direction
intelligente manquait à ces deux établissements, et personne ne
comprenait encore quelle était l'utilité, l'importance des courses comme
preuve décisive du mérite des reproducteurs.
Il appartenait à l'empereur de donner aux courses une existence
officielle. Le 31 août 1805, il fonde des prix dans six départements; le
4 juillet, il rétablit les haras fondés par l'ancienne monarchie et
abandonnés par la Révolution de 89; il fonde trente dépôts d'étalons et
deux écoles d'expérience. Malgré les difficultés qui pesaient sur un
règne restauré, Louis XVIII augmenta le nombre des courses dans les
départements, et en 1819 on se trouva en face de courses régulières, où
figuraient les noms de M. Rieussec, du duc de Guiche, du duc d'Escars,
de M. de Royères, de M. de Labastide et de lord Seymour. On doit au duc
de Guiche, aujourd'hui duc de Grammont, la première bête de pur sang née
en France, Nell, qui ait paru sur l'hippodrome.
En décembre 1833, douze éleveurs se réunissent pour venir au secours de
la race chevaline: la Société d'Encouragement arbore sur ses bannières
l'infaillibilité du pur sang. Nous ne reviendrons pas sur les services
rendus par cette Société; aujourd'hui les courses sont naturalisées
françaises, et bientôt, il faut l'espérer, on pourra se livrer à l'élève
du cheval sans être entaché de futilité et d'élégance. Nous ne sommes
plus inquiets sur notre avenir chevalin; mais si nous avons des chevaux,
nous n'avons pas encore de jockeys; dans toutes les courses qui viennent
de passer sous nos veux, nous n'avons pas aperçu le nom d'un seul jockey
français. Serait-il donc plus difficile d'améliorer les hommes que les
bêtes? Vite, vite, messieurs les sportsmen, cotisez-vous, fondez un
conservatoire, un haras de jockeys, car vous ne pouvez toujours avoir
recours aux talents des jockeys anglais. Nous ne pouvons croire que la
disette de jockeys français tienne aux dangers et aux inconvénients de
la position; jamais un métier, quelque pénible qu'il soit, ne chômera,
s'il peut rapporter quelque argent, et le métier de jockey est parfois
très-positif; leur vie est bien presque toujours une vie de privations,
Qu'importe? elle a aussi ses jouissances, et un jockey oublie qu'il lui
est défendu de manger autant que son appétit le voudrait, quand,
vainqueur à Chantilly, il compte les 40 ou 50.000 fr. que sa victoire
lui a valus. Dès leur naissance ils sont allaités à l'eau-de-vie; plus
tard on resserre leurs membres, on s'oppose au développement de leur
taille; plus ils sont maigres et chétifs, plus les parents les aiment,
les choient et les caressent. En vieillissant ils finissent par aimer
leur état avec passion, par devenir de véritables artistes dans leur
genre. On a vu des jockeys, Vatels nouveaux, se tuer, désespérés d'avoir
perdu une course.
Un trait assez curieux se passait à Ascott en l'an 1829: le jockey Tom
montait un cheval sur lequel reposaient mille espérances et dix mille
guinées peut-être. _Antony_ était le favori des favoris, et Tom le roi
des jockeys. Cependant Tom perdit la course. Jamais consternation,
jamais douleur ne fut égale à celle de ce pauvre homme. Il se laissa
repeser sans presque savoir ce qu'il faisait; mais tout à coup il se
réveille, il bondit, il rugit; le peseur a prononcé un mot foudroyant:
Tom pèse une livre de plus que le poids légal, et une livre, c'est une
longueur de cheval, et une longueur de cheval, c'est dix fois plus qu'il
n'a fallu à Tom pour être battu. Le malheureux s'accuse, il a perdu par
sa faute; il vient de retrouver dans la poche sa casaque sa clef
d'écurie, oubliée par mégarde. On le calme on l'emporte, on l'enferme
dans sa chambre. Au bout d'une heure, on revient. Tom s'était pendu,
mais il respirait encore Il avait été trop lourd pour gagner le prix, il
fut trop léger pour mourir. La corde qu'il s'était passée autour du col
ne lui rendit pas le service qu'il lui avait demandé: Tom ne pesait pas
assez pour arriver à la strangulation et à la mort.
La vie des jockeys est pleine d'espérances trompées et de déceptions
cruelles. Pauvres jockeys!
Le Tourbillon de Neige.