ÉLOGE DE DAUNOU PAR M. MIGNET.

Entre l'Académie Française et l'Académie des Sciences est venue se

placer, pour compléter l'édifice élevé par la Révolution Française à

l'esprit humain, une autre académie, l'Académie des Sciences morales et

politiques, qui emprunte à l'une la solidité et l'unité de ses

investigations, à l'autre l'éclat et le coloris de la forme. Quelle plus

noble mission, en effet, pour une assemblée de personnages célèbres dans

la science et dans la pratique des affaires, que celle qui, par la

philosophie, cherche la raison des choses et des êtres, par la

législation les organise, par l'histoire les raconte et les évoque du

passé pour les enseignements de l'avenir, par l'économie politique les

féconde et les enrichit, par la morale les sanctifie et règle par le

développement des lois innées ce qui échappe aux prescriptions de la

loi écrite! Aussi, bien que d'une date beaucoup plus récente, l'Académie

des Sciences morales et politiques a déjà grandi au niveau de ses

aînées.

La séance publique annuelle du samedi 27 mai a eu lieu cette année sous

la présidence de M. le comte Portalis, qui prête un concours si actif et

si éclairé aux travaux de l'Académie. Après un discours dans lequel

l'honorable académicien a fait ressortir l'importance et l'utilité des

sciences morales et politiques. M. Mignet, secrétaire perpétuel de

l'Académie, a donné lecture d'une notice sur la vie et les travaux de M.

Daunou.

M. Mignet est bien connu comme historien et comme publiciste; son beau

livre sur la Révolution Française, bien que conçu et exécuté sur un plan

différent de l'_Histoire de la révolution_ par M. Thiers, a obtenu la

même popularité. Si les événements y sont racontés avec moins de détail,

les conclusions que l'on doit en tirer, les principes et les

conséquences qui en découlent, y sont peut-être plus nettement formulés.

D'autres travaux, et notamment la vaste collection des documents sur

l'histoire des négociations relatives à la succession d'Espagne,

assurent à M. Mignet une place notable dans la grande famille des

historiens. Comme secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences

morales et politiques, M. Mignet montre chaque jour, dans la direction

des travaux de la compagnie qu'il représente, un tact et une sûreté de

jugement également éloignés d'une timidité méticuleuse et d'une

hardiesse peu compatible avec les habitudes calmes et tranquilles d'un

corps savant. Sans autre autorité que celle attachée à son influence

personnelle. M. Mignet compte cependant pour beaucoup dans l'excellente

impulsion donnée aux études et aux recherches de l'Académie. Il y a en

lui quelque chose de d'Alembert, par la généralité de ses connaissances,

l'urbanité de ses manières, la grâce et l'éclat de son style. M. Mignet

ne borne pas ses soins aux vivants; chaque année il est l'interprète de

l'Académie, dans l'expression de ses regrets pour ceux de ses membres

qu'elle a perdus. A l'Académie des Sciences morales et politiques plus

qu'à l'Académie Française on va au fond des choses: il s'agit moins de

louer que d'interroger, de connaître et de juger après une enquête

impartiale et complète. L'éloge admet des réserves, et chacun comparait

tel qu'il a été, et non pas nécessairement dans son costume d'apparat.

La diversité et la spécialité des talents n'arrêtent pas la plume et le

zélé du secrétaire perpétuel, qui s'est montré successivement publiciste

avec Sieyès, Roederer, Livingston et de Talleyrand, jurisconsulte avec

Merlin, physiologiste avec Broussais, philosophe avec Destutt de Tracy.

Cette fois. M. Mignet avait à s'occuper de M. Daunou qui, dans sa longue

carrière, a reçu des hommes d'opinions les plus différentes la double

consécration de savant distingué, d'homme politique intègre et habile.

[Illustration: (M. Mignet.)]

M. Daunou appartient au siècle dernier par les premières années de sa

vie et la direction de ses études. Né en 1761, à Boulogne-sur-Mer, de

parents adonnés de génération en génération aux études médicales, il

refusa d'étudier la médecine, et ne pouvant obtenir de son père de se

vouer au barreau, il entra chez les oratoriens, qui avaient le rare

mérite de substituer, dans l'intérêt même du catholicisme, l'esprit

d'examen à l'esprit d'obéissance, et il se livrait à l'enseignement

lorsque la Révolution française éclata. M. Daunou, qu'avaient fait

connaître plusieurs succès académiques, partagea le sort de tous les

hommes de coeur et de talent appelés à fournir leur contingent aux

exigences de l'époque; il accueillit d'abord les nouveaux principes avec

une raison calme, et présenta en plusieurs circonstances l'apologie des

mesures de l'Assemblée Constituante à l'égard du clergé; mais lorsque

plus lard il fut appelé, par le suffrage des électeurs de

Boulogne-sur-Mer, à faire partie de la Convention, sa courageuse

conduite dans le cours du procès de Louis XVI, son dévouement à la

personne et aux principes des Girondins, ne tardèrent pas à le signaler

aux vengeances des Montagnards. Il fut jeté en prison, et ne reparut à

la Convention qu'après thermidor, pour préparer, avec plusieurs de ses

collègues, la Constitution de l'an III et organiser l'Institut national,

qui, suivant ses expressions, «devait être en quelque sorte l'abrégé du

monde savant et l'assemblée représentative des gens de lettres.» Comme

savant, M. Daunou a reçu, sous les divers régimes, la récompense de son

aptitude et de ses travaux; il a été tour à tour ou simultanément

professeur aux écoles centrales, au Collège de France, directeur des

Archives générales du royaume membre de deux Académies et secrétaire

perpétuel de l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Comme homme

politique, et après les orages de la Convention. M. Daunou a fait partie

du Conseil des Anciens, du Tribunal, de la Chambre des Députés sous la

Restauration et depuis 1830. Il est mort pair de France.

C'est cette vie si remplie et mêlée à de si grands événements que M.

Mignet avait à retracer dans son ensemble. Il l'a fait en évitant un

accueil qui se présente à tout écrivain chargé de présenter la

biographie d'un personnage mêlé à l'histoire du demi-siècle qui vient de

s'écouler. Au milieu des faits généraux, il a vu surtout le modèle qui

posait devant lui: il ne leur a emprunté que ce qui était nécessaire

pour l'intelligence de son sujet, sans rien lui enlever de sa

personnalité. Au milieu de beaucoup de réflexions également vives et

saisissantes, il en est deux qui ont surtout paru faire impression sur

l'assemblée. En se séparant du premier Consul et en poursuivant en lui

la réalisation de ses projets de commandement et d'empire. M. Daunou n'a

pas assez compris qu'au moment ou le vainqueur de Marengo reconstitua

les pouvoirs publics, il le fit plutôt au profit de tous qu'a son profit

personnel. Il n'a pas vu qu'en l'an VIII il était convenable, pour

faciliter la liberté politique future de la France, de lui donner

d'abord une forme civile stable, et que pour éviter à la société moderne

le retour aux formes du Moyen-Age. Il convenait de sauver la Révolution

du reproche de stérilité.

Dans la première partie de sa Notice M. Mignet montra d'une façon neuve

et vraie comment tous les essais de constitution émanés des différentes

assemblées qui se succédèrent aux premiers temps de la Révolution,

furent frappés d'impuissance dès leur début:

«En général, dit M Mignet, jusqu'au dix-huitième siècle, les

constitutions des États s'étaient formées lentement; sorties des

entrailles mêmes des sociétés, et se développant avec elles, ces

constitutions avaient été le produit de leurs éléments, la manifestation

de leurs forces, l'expression de leurs besoins; oeuvres des choses et du

temps, elles n'avaient pas été fondées sur des conceptions purement

abstraites de l'intelligence. Mais à l'époque extraordinaire où l'esprit

humain, parvenu à une entière indépendance, et même à une sorte de

souveraineté, se fit le juge des croyances, le contempteur des

traditions et le superbe adversaire d'un passé dont il devait

méconnaître le mérite pour en détruire la puissance, l'organisation des

États fut conçue sur un modèle admirablement régulier, mais purement

idéal. Alors une génération hardie, inexpérimentée, généreuse,

confiante, toute remplie de lumière et d'ignorances, parce quelle avait

beaucoup pensé et peu pratiqué, s'éprit noblement des droits des hommes

et des peuples, et crut qu'il était aussi facile de les réaliser que de

les découvrir. Elle espéra les établir dans toute leur étendue,

s'imaginant que tout ce qui lui paraissait philosophiquement vrai était

politiquement praticable. Élevée pour opérer une révolution et pour

faire de grandes choses, elle ne jugea rien impossible d'abord à ses

idées, comme plus tard à ses armes, et elle compta tour à tour sur la

solidité des établissements prescrits par la loi, et des arrangements

imposés par la conquête. Le pouvoir des conceptions humaines lui sembla

sans bornes. Au nom de la pensée; au moyen de sa force, elle tenta

d'annuler toutes les pensées et toutes les forces des générations

écoulées que représentait le passé du monde. La confiance qui l'anima

dans ses audacieuses et gigantesques entreprises prit sa source dans ce

principe commun aux philosophes du dix-huitième siècle, aux législateurs

de la Révolution, au fondateur de l'Empire et au conquérant de l'Europe,

à savoir: que pour l'homme, l'éducation peut tout; que pour la société,

l'institution fait tout.»

Nous sommes heureux d'ajouter à cette première citation les dernières

pages de la Notice.

«M. Daunou, continue M. Mignet, ne se reposa qu'à la mort. Le travail

était à la fois pour lui une habitude, un besoin, une consolation. Il

avait perdu tous ces amis d'un autre siècle, disciples de la même école,

partisans des mêmes systèmes, compagnons des mêmes vicissitudes. Il

restait seul de cette brillante société d'Auteuil, où l'on avait tant

aimé la philosophie et la liberté, la patrie et l'esprit humain. Il

avait vu successivement disparaître Cabanis, dont il avait partagé les

sentiments et admiré les ouvrages; Chénier, auquel l'avait uni la plus

inaltérable amitié, malgré les contrastes de leur caractère et de leur

vie; Ginguené, son collaborateur dans un grand nombre de journaux

sérieux et de savantes collections; Laromiguiére, qu'il a loué avec un

talent si ferme; Thurot, Jacquemont, objets d'une estime si ancienne et

si affectueuse; Tracy, sur la tombe duquel il a fait entendre des

paroles d'une si tendre admiration et d'une si touchante douleur. Après

la perte de ces douces et fortes amitiés, entretenues par le besoin

d'éclairer les hommes pour les rendre meilleurs, éprouvées à travers les

grandes inconstances de deux siècles, M. Daunou s'était retiré de plus

en plus dans la tristesse de sa solitude, en attendant de rejoindre à

son tour ces chers et illustres morts.

[Illustration: M. Daunou, décédé le 19 juin 1840.]

«Ce jour arriva dans l'été de 1840. La santé de M. Daunou était restée

inaltérable et son esprit n'avait subi aucun déclin, lorsqu'il fut

soudainement atteint d'une maladie douloureuse, qui, à son âge, devait

être mortelle. Il en supporta les longues et cruelles angoisses avec une

sérénité stoïque. Malgré ses souffrances, il ne cessa pas de porter sa

vigilante sollicitude sur l'administration des archives, sur les travaux

de l'Académie, et c'est de son lit de mort qu'il corrigea les dernières

feuilles du vingtième volume des historiens de France. Après deux mois

de douleurs croissantes et d'affaiblissement successif, lorsqu'il sentit

que sa fin approchait, il appela, au milieu de la nuit, le dépositaire

de ses dernières volontés, qui a consacré des soins si éclairés et si

pieux à sa mémoire, pour régler lui-même ses funérailles. Il se fit

dresser sur son lit, et, d'une voix affaiblie, mais avec un esprit

résolu, il lui dicta ses désirs suprêmes et il prescrivit qu'on le

transportât sans avertissement, sans pompe, sans cortège, sans discours,

dans le lieu où devaient reposer ses restes mortels. Quand il eut

achevé, il demanda à voir ce qu'il venait de dicter, le lut de ses yeux

presque éteints, le signa avec peine de sa main mourante, et après cet

effort d'une volonté, qui resta ferme jusque sous les étreintes de la

mort, il retomba, et peu d'heures après il expira, le 19 juin 1840. Ses

voeux furent remplis: il sortit de ce monde sans bruit, comme il aurait

voulu y vivre.

«Ainsi finit l'un des hommes, sinon les plus considérables, du moins les

plus rares de ce temps-ci, par la conduite, le talent et l'honnêteté. M.

Daunou a parcouru deux carrières avec éclat, parce qu'il a eu deux

sentiments d'une force et d'une constance égale: l'amour des lettres et

l'amour de la patrie. Sans être un savant original et un écrivain du

premier ordre, il a possédé les connaissances les plus vastes et les

plus variées, le goût le plus fin et le plus sûr, un style chaste,

ferme, élégant, noble dans sa correction, brillant dans sa simplicité,

et il s'est servi de la langue des maîtres avec le naturel du talent et

la perfection de l'art. Fidèle aux traditions en littérature, il s'est

prononcé pour les innovations en politique, et il a été l'un des

fondateurs de notre ordre social. L'influence de sa double éducation l'a

suivi pendant tout le cours de sa vie, et ce religieux de l'Oratoire, en

même temps disciple du dix-huitième siècle, ami de la règle et partisan

de l'émancipation, a su toujours allier la modération du caractère à la

hardiesse de l'esprit. Il a porté dans le monde les habitudes d'un

solitaire et les opinions d'un philosophe. A la fois timide et

inflexible, courageux dans les conjonctures graves, embarrassé dans les

relations ordinaires, opiniâtrement attaché à ses idées, étranger à

toute ambition, il a mieux aimé les droits des hommes que leur commerce,

et il a cherché bien plus à les éclairer qu'à les conduire.

«M. Daunou a été du petit nombre des hommes qui ont traversé un

demi-siècle de variations sans changer, qui ne se sont ni courbés sous

le souffle impétueux des désirs populaires, ni soumis à la parole

impérieuse d'un maître tout-puissant, qui n'ont toléré les violences

dans aucun parti, concédé l'arbitraire à aucun gouvernement. Il a passé

les temps de péril avec courage, les temps d'excès avec modération, les

temps de dépendance avec dignité, et, gardant jusqu'au bout sa foi dans

la raison humaine et la liberté politique, il est mort en 1840 dans les

nobles croyances de 1789. Cette constance de l'âme, ce dévouement au

devoir, cette inflexibilité des convictions, font la gloire comme la

grandeur de M. Daunou; elles lui ont valu le respect de ses

contemporains, et elles lui obtiendront l'estime durable de la

postérité.»

Courrier de Paris.

Je connais en ce moment quelqu'un qui est plus maltraité et plus maudit

qu'un régent de collège ou qu'un premier ministre tout-puissant: c'est

le mois de mai, vous ne passez pas dans la rue, vous n'entrez pas

quelque part, vous ne faites pas une rencontre, sans être salué de cette

exclamation: «Quel triste mois! quel horrible mois! quel maudit mois!»

Croirait-on, à entendre ces rudes paroles, qu'il s'agit du mois

charmant, si longtemps chanté par les poètes, de ce mai riant et doux de

qui nos aïeux disaient: «Joli mois de mai, quand reviendras-tu?»

Aujourd'hui, tout le monde lui crie «Vilain mois de mai, quand t'en

iras-tu?»

Encore si cet air maussade du mois de mai n'était que le caprice d'un

moment, une bourrasque passagère; mais non, il en a pris l'habitude.

Depuis longtemps et d'année en année, mai se montre désagréable,

fantasque, de mauvaise foi, vous trompant çà et là, par de traîtres

sourires et quelques échappées de soleil, pour vous abîmer bientôt de

vent, de sombres nuages et de pluie.

D'abord, on avait pu croire à une fantaisie; mais comment s'y tromper

davantage? En vieillissant avec le monde, le mois de mai est devenu

difficile et quinteux; ce n'est plus par boutade qu'il a de l'humeur,

mais par un caractère bien arrêté. Le même changement qui s'est fait

dans nos moeurs et dans notre littérature semble s'être accompli dans

les saisons. A quoi bon, en effet, les préparations, les ménagements et

les nuances? nous brusquons tout: les affaires, les oeuvres d'esprit et

la politesse: passer violemment du froid au chaud, voilà la vie

actuelle. Dans un pareil monde, il est évident que le mois de mai, mois

de précautions habiles, mois de fusion entre l'hiver et la canicule,

devenait un hors-d'oeuvre et un embarras. C'était trop fin, trop

délicat, trop aimable pour une société qui fume, lit _les Mystères de

Paris_ et ne se fait plus la barbe. Mai, aux tièdes haleines, passerait

en 1843 pour ridicule, et le zéphyr caressant a dû être supprimé.

Les victimes les plus à plaindre de cette révolution atmosphérique, les

connaissez-vous? Vous allez me parler des amoureux, des fauvettes et des

marchands d'asperges et de petits pois; j'avoue que la conduite actuelle

du mois de mai ne leur est pas favorable: les amoureux ne sauraient plus

s'égarer dans les bois sans en revenir trempés jusqu'aux os; les

fauvettes et les rossignols chantent à contre-coeur, dans les bosquets

qu'une bise maussade attaque et contrarie de tous côtés; les petits pois

et les asperges souffrent, je le confesse, et viennent mal, faute de

doux rayons et de fécondes rosées. Mais d'autres infortunes sont plus

dignes de pitié; les véritables martyrs du mois de mai, tel que le ciel

aujourd'hui nous l'envoie, sont.... les loueuses de chaises.

L'autre jour je me suis convaincu de cette grande vérité. C'était

l'heure où l'élégant Paris, libre de tous soins, met le nez à l'air et

se répand sur ses boulevards et dans ses promenades; je traversais d'un

pied rapide un de nos jardins publics les plus coquets et les plus

fréquentés, alors silencieux et désert; de froides bouffées de pluie

hargneuse et de vent l'avaient dépeuplé; seule ou presque seule, une

loueuse de chaises était debout, les bras croisés, immobile, et

regardant d'un oeil contrit la longue file de ses chaises empilées:--Eh

bien! que faites-vous la? lui dis-je.--Eh! monsieur, que voulez-vous

qu'on fasse? c'est fini; il n'y a plus de printemps.»

Cette bonne femme avait un air véritablement désolé, et de sa main

gauche plongée dans la poche de son jupon semblait me dire que les

galions n'arrivaient pas aisément par cette maudite saison.

Certes, oui; à cette douleur de mon héroïne en plein vent, l'intérêt

mercantile contribuait pour sa grosse part. Toute proportion gardée,

elle éprouvait, pour la prospérité de son commerce et de ses affaires la

même terreur qu'un Rothschild qui verrait son crédit s'écrouler. Mais

dans cette exclamation; «Il n'y a plus de printemps!» je crus apercevoir

autre chose encore, un de ces regrets mélancoliques qui s'échappent des

âmes à certains moments, même des moins éclairées et des plus

grossières. La pauvre loueuse mêlait, sans le savoir, au chagrin de ses

petits calculs trompés, la douleur instinctive d'une illusion perdue;

autrefois, elle croyait au mois de mai, elle n'y croit plus maintenant!

La loueuse de chaises est en effet une espèce rétrospective: les plus

jeunes n'ont pas moins de cinquante ans, et se rappellent M. Delille

assis sous les ombrages des Tuileries et marmottant des vers du poème

des _Jardins_; les plus vieilles ont fourni des chaises à Gentil-Bernard

et à Desmahis; il y avait un mois de mai, dans ce temps-la, qui

s'épanouissait au ciel et dans les rimes! C'était le siècle des petits

vers et des billets doux échangés derrière le dos des chaises, passant

d'une main hardie dans une main palpitante: on ne s'assied plus

maintenant que pour se reposer. Mai est bien mort. Est-il mort tout

seul? j'ai peur que non. En voyant tant de jeunes filles sérieuses et

savantes comme des femmes, tant de Machiavel et de don Juan éclos d'hier

des bancs de l'école, n'est-on pas tenté de dire, comme la loueuse de

chaises: «Il n'y a plus de printemps!»

Que faire, cependant, puisque la saison inclémente nous empêche d'errer

le soir sous les frais marronniers des Tuileries? Que faire, puisque ce

ciel rigoureux nous défend de nous adosser aux murs de Tortoni ou aux

vieux ormes des Champs-Elysées pour voir nonchalamment passer la foule

bigarrée? Paris nous enseigne le remède: il reprend ses habitudes

d'hiver, rouvre ses tables de whist et va au spectacle. Les théâtres

profitent de cette disgrâce forcée des Tuileries, du boulevard et des

Champs-Elysées; ils abritent les promeneurs déconcertés, et leur offrent

un parapluie contre les surprises des subites ondées; tel lion à tous

crins est sorti sur la pointe de sa botte vernie, pour aller étaler sa

personne dans la _grande allée_ ou devant le _café de Paris_, qui se

sauve en rugissant, et se réfugie dans une stalle ou dans une

avant-scène; telle calèche s'est lancée au galop de ses chevaux

piaffants, pour faire une promenade _au bois_, qui rebrousse chemin tout

à coup, et rentre à _l'hôtel_, ou jette ses maîtres désoeuvrés aux lazzi

d'Arnal et à l'ut de Duprez.

Les théâtres sont tout surpris de se voir si recherchés dans une saison

qui les livre ordinairement à l'abandon et à la solitude. Ne comptant

pas sur cette bonne fortune, ils n'ont rien préparé de curieux ni de

rare; les restes de l'hiver défraient le printemps. Ainsi un hôte

surpris inopinément par des convives qu'il n'attendait pas, leur sert

les débris de son repas de la veille.

La tragédie, l'opéra, le drame, le vaudeville, la comédie, le mélodrame,

sont d'ailleurs en proie à une autre invasion: les débutants s'abattent

sur eux de tous côtés. Dès le mois d'avril, les ténors, les

basses-tailles, les Oreste, les Clitandre, les Célimène, les Orgon, le

niais, le tyran, la vertu persécutée, sortent de leurs nids enfumés de

Pontoise ou de Brives-la-Gaillarde, et étendent leurs ailes du côtés de

Paris; ils y viennent par volées, convaincus qu'ils vont ressusciter

Talma, Nourrit, Malibran, Potier, Ellevion ou M. Tautin.--Depuis

quelques jours, on s'aperçoit de l'arrivée de ces peuplades, armées,

pour tout bagage, d'alexandrins, de cavatines, de tirades, de coups de

tam-tam et de poignards postiches. Traversez, de midi à six heures, le

jardin du Palais-Royal, vous les reconnaîtrez aisément à certaines

allures excentriques, à la bizarrerie du costume, à la fatigue du

visage, pâli par le fard du comédien et dévoré par le soleil de la

rampe. Le jardin du Palais-Royal est leur quartier-général; là, ils

s'ameutent par bandes, se content leurs projets, leurs désespoirs, leurs

espérances, et regardent à chaque instant, vers l'horizon, du côté de

l'Opéra-Comique, du Gymnase, de la Gaieté, de l'Opéra ou du

Théâtre-Français, croyant toujours y voir poindre un ordre de début:

«Anne, ma soeur Anne, ne vois-tu rien venir?»

Hélas! mes pauvres gens, que de peines perdues, que d'attentes trompées,

que de beaux rêves détruits! Vous êtes partis pleins d'espérance pour

notre Babylone éclatante: le bruit de ses renommées vous tentait; en

passant la barrière, en sautant du haut de l'impériale dans la cour des

Messageries, vous avez cru mettre le pied sur la gloire, le talent et la

fortune. Eh bien! voyez ce qui vous arrive; les uns s'en retournent

Gros-Jean, comme devant; les autres voient l'édifice de leurs songes

s'écrouler sous un coup de sifflet. Heureux ceux qui, venus pour

remplacer Talma, obtiennent un emploi de comparse! Trois fois heureux

ceux-là qui arrivent jusqu'aux honneurs du récit de Théramène!... Mais

dans ce monde, en fait de rêves d'argent, d'amour, de succès et de

renommée, sauf quelques privilégiés, ne sommes-nous pas tous, plus ou

moins, des comédiens de province?

Que voulez-vous? tout le monde n'a pas le bonheur de mademoiselle Rachel

qui nous a fait, jeudi dernier, des adieux chargés de bravos frénétiques

et de couronnes. Tout le monde n'est pas mademoiselle Adèle Dumilâtre

que Londres a fêtée dernièrement à l'égal d'une déesse. Jamais la

Grande-Bretagne ne s'était montrée plus galante et plus prodigue

d'enthousiasme et de bank-notes. Il n'y a rien de tel que d'être une

jolie danseuse, dans ce siècle d'entrechats et de sauteurs; Marie

Taglioni. Fanny Eissler, Céritto, Adèle Dumilâtre, Carlotta Grisi,

ameutent les peuples et triomphent de la perfide Albion. Si le ministère

du 1er mars avait traité la question par ces charmants ambassadeurs en

jupe et en maillot, la flotte anglaise n'eût peut-être pas bombardé

Beyrouth. Les plus féroces baronnets, les lords les plus sauvages ont

fléchi le genou devant Adèle Dumilâtre. On raconte qu'un des fiers et

intraitables Hippolyte de l'aristocratie, oubliant Diane, a lui-même

sacrifié aux beaux yeux de cette Aririe du ballet-pantomime. «Vôloir vô,

a-t-il dit, accepter, if you please, my heart et mon main extrêmement

garnis de beaucoup considérablement de livres sterling?--Pardon, milord,

aurait répondu mademoiselle Dumilâtre, je verrai cela plus tard; il faut

que je retourne à Paris pour danser un pas de deux avec quelqu'un.»

Voilà ce qui s'appelle de l'amour national!

Il faut le reconnaître, l'étranger a toujours été plein de soins et de

galanterie pour ces demoiselles de notre opéra. Si nous n'avions pas

vaincu l'Europe, souvent par nos armes, toujours par nos idées, nous

l'aurions comprise certainement par nos cantatrices et nos danseuses.

Mademoiselle Falcon, notre touchante Valentine, notre admirable donna

Anna, que vous croyiez perdue depuis longtemps et ensevelie dans le

linceul de sa voix éteinte prématurément, devinez ce qu'elle fait à

l'heure où j'ai l'honneur de vous parler? elle soumet la Russie et règne

à Saint-Pétersbourg. L'Italie aux brises favorables, l'Italie au doux

ciel, n'avait pu rendre à ce merveilleux gosier son accent et sa force.

Qui aurait pensé que la froide Russie dût opérer le miracle?

Mademoiselle Falcon chante et chante si bien, qu'elle met les hetmans de

cosaques et les boyards à ses pieds. Tandis que mademoiselle Dumilâtre

subjuguait un descendant de Canut ou de Guillaume le Roux, mademoiselle

Falcon enchaînait un Romanoff. Elle nous a quittés, il y a deux ans,

triste et sans voix, pleurant sa couronne lyrique: elle pourrait bien

incessamment nous revenir heureuse, armée de pied en cap pour le duo et

la cavatine, et portant au front une couronne de princesse moscovite,

cousine germaine de la couronne impériale de Pierre le Grand. Plus d'une

cantatrice s'est alliée au corps diplomatique, à l'exemple de l'adorable

prima donna du Théâtre-Italien, devenue comtesse de Rossi; mais aucune

encore n'avait approché l'empire de si près.

Rien, a dit Molière quelque part, n'est devenu à si bon marché que le

bel esprit; rien, dirait-il aujourd'hui, n'est à si bon marché que le

génie. Regardez aux vitres des étalagistes, inspectez les magasins de

Susse, et vous serez convaincus: les hommes de génie pullulent; on les

grave, on les lithographie, on les arrange en plâtre, on les moule en

statuettes. Les arts, les lettres, la politique en fournissent par

centaines. Alceste se fâchait de voir son valet de chambre mis dans la

Gazette; il verrait, de notre temps, son portier coulé en bronze.

S'approche-t-on de ces bustes immortels pour connaître le dieu dont ils

représentent l'image, et lui offrir l'encens; que lit-on sur le

piédestal? des noms aussi fameux que ceux-ci: M. Dufour, M. Ducroc, M.

Larissole, M. Dutromblon, M. Faniferluche. Quels talents et quelles

renommées!

Ainsi le bronze lui-même, le bronze est devenu un drôle et un

mystificateur. La statue et la croix d'honneur ne servent plus guère

qu'à divertir les grands enfants. Tout caporal de garde nationale a la

sienne en pied et l'autre à la boutonnière.

A peine en reste-t-il encore çà et là pour quelques hommes d'esprit et

pour quelques grands hommes.

Aujourd'hui, Molière ne serait pas décoré; Béranger ne l'est pas; mais

du moins. Molière va bientôt avoir sa statue. Celle-là compensera les

autres: dans quelques semaines le voile qui recouvre le marbre immortel

tombera aux yeux des passants, et leur montrera Molière! Déjà la rue où

se dresse le monument s'est parée de ce grand nom, et s'appelle rue

Fontaine-Molière; elle avoisine le Théâtre-Français. En passant devant

l'image de l'auteur du _Tartufe_ et du _Misanthrope_, les fidèles qui

iront le soir en pèlerinage à la Comédie-Française ne manqueront pas de

se découvrir et de se signer.

Pour Marivaux, un buste suffisait: ce buste a tout récemment pris sa

place au milieu de cette spirituelle famille de marbre qui peuple le

foyer du Théâtre-Français de ses tragiques et de ses riants génies,

depuis Corneille jusqu'à Ducis, et de Molière à Beaumarchais et à

Picard. Le fin profil de Marivaux manquait à cette réunion; c'était un

oubli bien voisin de l'ingratitude: le Théâtre-Français n'a pas eu un

fils plus élégant, plus spirituel, plus délicat que Marivaux; un peu de

manière et d'afféterie n'y gâtent rien; les qualités des hommes de

talent se complètent souvent de leurs défauts. On a donc bien fait de

tailler le marbre pour le peintre galant et subtil du boudoir

d'Araminthe et de Sylvia. J'aurais voulu seulement qu'on inscrivît à la

base ces mots qu'il a dits de lui-même: «J ai guetté dans le coeur

humain toutes les niches où peut se cacher l'amour.» On aura beau faire,

jamais buste ou statue ne ressemblera à Marivaux autant que ces paroles

de Marivaux peint par lui-même.

L'autre jour, nous avons jeté le cri d'alarme à l'armée virile, lui

conseillant de croiser baïonnette pour défendre son territoire contre

l'invasion de l'armée en cotillon; chaque instant nous révèle

l'imminence du danger, quelque nouvelle défaite du côté de la barbe,

quelque nouveau triomphe remporté par le corset et la collerette, à la

pointe de la plume. Dernièrement, madame Collet-Revoil nous battait à

plates coutures dans le champ clos de l'Académie; le lendemain, madame

Gaillard cueillait, à notre nez masculin, une couronne, dans les luttes

du congrès européen; fait remarquable, et qui prouve que les gaillards

commencent à ne plus être de notre côté. Enfin, vous le dirai-je? hier,

dans une société moitié littéraire, moitié agronomique, une des plus

jolies femmes du faubourg Saint-Germain, longs cheveux, corps frêle,

oeil fin et fin minois, madame D... a lu, avec beaucoup de grâce et de

force, une dissertation de sa composition sur l'amélioration des races.

Un homme cependant a planté de son mieux l'étendard viril sur la brèche

de l'Académie Française; tel le dernier Aboucerrage combattait encore

aux murs de Grenade abattue. Ce dernier des soldats académiques

s'appelle M. Blanchemain; mais, tandis que madame Revoil avait le prix,

M. Blanchemain n'obtenait que l'accessit: on dit même que les Quarante

n'ont admis M. Blanchemain que sur son nom et comme une rareté à

l'Institut.

On joue au théâtre des Variétés _le Mariage au Tambour_; il vient

d'arriver, à un de nos romanciers le plus justement en crédit, une

aventure qui contient le sujet d'une autre comédie qu'on pourrait

intituler _le Mariage au Feuilleton_. Le fait est authentique; j'ai eu

les preuves sous les veux.

Dans une famille riche et distinguée, un certain feuilleton de notre ami

le romancier obtenait, depuis quelques jours, un succès colossal. La

femme l'enlevait au mari, la fille à la mère, le petit frère à la soeur,

et la femme de chambre le prenait dans la chiffonnière et le dévorait en

cachette, quand les maîtres étaient absents.--Un soir, au milieu de

l'attendrissement général, au moment où mademoiselle *** souriait de son

plus charmant sourire, ou pleurait de ses plus beaux yeux aux fictions

de l'heureux romancier, un jeune homme, tout récemment admis dans la

maison, déclara, comme vaincu par son propre sucres, qu'il était

l'auteur de ce feuilleton si admiré; le nom qui servait de signature à

l'écrit n'était qu'un pseudonyme à l'abri duquel l'écrivain cachait

depuis longtemps sa _pudeur littéraire._--Quoi! c'était vous?--Oui,

c'était moi!--Et tous ces délicieux romans apostillés du même nom, vous

en étiez l'auteur?--Oui, l'auteur!--Tant de talent, et si modeste!» Et

la maman de sourire plus agréablement, et le père de quitter son air

maussade et la demoiselle de jeter sur l'inventeur de tant de charmants

écrits, un regard langoureux de Marianne ou de Malvina. Huit jours

après, notre homme formait une demande en mariage; la famille y donnait

son consentement à l'unanimité, et mademoiselle *** rougissait et

baissait les yeux, de cet air qui dit oui. Le notaire était prévenu, le

maire mettait son écharpe.

«Eh bien! me dit Adolphe de J..... en me rencontrant rue de Rivoli, nous

marions demain ton ami de La... Comment, vous le mariez? sa femme a mis

hier deux charmants jumeaux au monde.--Pas possible! Il est donc veuf

depuis vingt-quatre heures, ou aspire à devenir bigame, bien que le cas

soit pendable?» On s'explique: le noeud se débrouille, l'aventure

s'écaircit, et nous arrivons à temps au logis de l'honnête famille pour

empêcher le mariage et arrêter le dénouement. Le futur, atteint et

convaincu de n'avoir jamais composé de sa vie que le roman qui venait

d'échouer si honteusement pour lui, s'esquiva comme les Pasquins de

comédie pris en flagrant délit. Nous venons de conter mot à mot cette

aventure véridique; l'auteur, s'il nous en croit, n'en fera pas une

seconde édition.

Voici qui est beaucoup moins plaisant: c'est le drame après la comédie,

deux voleurs se sont introduits, la semaine dernière, chez un riche

banquier de la Chaussée-d'Antin. Il faisait nuit: éveillés par le

cliquetis des serrures, le banquier et son domestique sautèrent à bas du

lit, et arrivèrent droit aux larrons. L'un eut le temps de se cacher

sous un lit sans être vu, l'autre, saisi en flagrant délit par le maître

et le valet, deux hommes vigoureux, se laissa lier à triples cordes à la

rampe de l'escalier. Tandis que nos deux victorieux descendaient à la

hâte pour chercher main-forte, bien certains que le bandit ne briserait

pas ses liens, l'autre voleur saisit le moment de leur absence, sortit

de sa cachette, et se mit à l'oeuvre pour délivrer son complice. Mais la

corde était si dure et les noeuds si compliqués, qu'il y perdît sa

peine. Le drôle cependant n'était plus retenu que par un bras; un bruit

de pas annonçant qu'il fallait se hâter, le voleur tira un

couteau-poignard qu'il portait à sa ceinture, coupa ce bras de son

compagnon, et prenant celui-ci sur ses épaules, s'échappa par la fenêtre

et disparut avant de pouvoir être atteint. Le banquier et son domestique

arrivèrent sur le théâtre de ce drame horrible, et ne trouvèrent plus,

au lieu du voleur enchaîné, qu'un bras sans corps et tout sanglant.

Ce bras a été déposé chez le commissaire de police du deuxième

arrondissement.

L'Illustration, No. 0013, 27 Mai 1843 · 第 5 / 22 题