1813
SOMMAIRE.--Hésitations du roi de Saxe.--Passage de l'Elbe à
Priesnitz.--Reddition de Torgau.--Combat de Bichofswerda (12
mai).--Combats de Grossenheim, de Koenigswerth et de Weissig.--Positions
de l'armée devant Bautzen.--Bataille de Bautzen (20 mai).--Bataille de
Wurtzen (21 mai).--Retraite de l'ennemi sur Weissenberg.--Combat de
Reichenbach.--Mort du général Bruyère.--Mort de Duroc: son
portrait.--Passage de la Niesse par le septième corps.--Surprise et
déroute de la division Maison à Haynau.--Combat de Jauer.--Armistice de
Pleiswig.--Ligne de démarcation des deux armées.--Retour de l'Empereur à
Dresde (10 juin).--Établissement du sixième corps à Buntzlau.--Situation
de l'armée française pendant l'armistice.--Haine des Prussiens pour les
Français.--Rôle de l'Autriche.--Travaux de défense à Buntzlau.--Arrivée
de M. de Metternich à Dresde.--Paroles de l'Empereur.--Ouverture du
congrès de Prague.--Dénonciation de l'armistice (10 août).--Manière de
voir de l'Empereur.--Ses conseillers.--Composition et force de l'armée
française.--Travaux de défense autour de Dresde.--Plan de campagne de
Napoléon.--Composition et force des armées ennemies.--Formation de
l'armée française.--Arrivée de Napoléon à Görlitz (18
août).--Commencement des hostilités.--Opérations du sixième
corps.--Mouvements des armées autour de Dresde.--La grande armée alliée
attaque Dresde (26 août).--Bataille de Dresde.--Mort du général
Moreau.--Retraite de l'ennemi.--Poursuite de l'armée ennemie.--Combats
de Possendorf, de Dippoldiswald et de Falkenheim.--Combat de
Zinnwald.--Catastrophe du général Vandamme.
À la fin de mars, à l'approche de l'armée russe, le roi de Saxe, pour ne
pas tomber en son pouvoir, avait abandonné sa capitale. Il s'était rendu
d'abord à Plauen et de là à Ratisbonne, accompagné d'un corps de quinze
cents chevaux.
Nos revers à la fin de la dernière campagne, la destruction de nos
forces, la défection de la Prusse et les passions qui se développaient
dans une grande partie de l'Allemagne, avaient frappé de terreur les
princes de la Confédération. L'Autriche avait, dès ce moment, entrevu
l'espoir de retrouver son ancienne prépondérance, soit par des
négociations, soit en rentrant plus tard dans la lice. Elle s'occupait,
dès lors, à réunir autour d'elle en faisceau tout ce qu'elle pouvait
détacher de notre alliance, afin de donner plus de poids à ses paroles.
Le roi de Saxe, un des premiers à qui elle s'était adressée, comprit
bientôt que les intérêts bien entendus de l'Allemagne étaient dans un
système modérateur, assurant à l'avenir le repos de l'Europe, et dont
l'Autriche serait le centre. Il signa d'abord une convention par
laquelle le corps polonais acculé à Cracovie, à la frontière
autrichienne, aurait la faculté d'entrer en Galicie, en déposant ses
armes. Ces armes devaient être transportées sur des chariots et devaient
lui être rendues à son arrivée en Saxe. Cette disposition concernait
également quelques troupes françaises et un corps de cavalerie saxonne
qui se trouvait avec elles. À l'ombre de cette première convention, on
commença à négocier un traité de neutralité qui devait séparer la Saxe
de l'alliance française et l'unir à la politique autrichienne.
D'un autre côté, l'Autriche avait pris une attitude pacifique en faisant
faire un armistice pour le corps auxiliaire que commandait le
feld-maréchal, prince de Schwarzenberg. Enfin, le 26 avril, elle avait
déclaré à l'ambassadeur de France à Vienne que les stipulations du
traité du 4 mars 1812 n'étaient plus applicables aux circonstances
présentes.
C'était annoncer l'intention de suivre une politique indépendante. Après
tous ces divers actes, le roi de Saxe quitta Ratisbonne et se rendit à
Prague. Cette démarche donna l'éveil à Napoléon sur ses intentions. Il
soupçonna que les négociations relatives au désarmement du corps
polonais pourraient avoir été plus loin, et se crut menacé de voir la
Saxe se séparer de ses intérêts. Dès son arrivée à Mayence, il avait
envoyé auprès de lui à Ratisbonne le général de Flahaut pour surveiller
la conduite du roi et réclamer la cavalerie qu'il avait avec lui. Il
n'eut cependant jamais la certitude d'un traité convenu et signé. Il
crut seulement que des propositions avaient été faites et reçues avec
complaisance; mais enfin les mauvaises dispositions du roi de Saxe
devinrent patentes par la connaissance des ordres donnés le 5 mai au
général Thielmann, qui commandait à Torgau, de ne recevoir aucune troupe
étrangère dans la place, et par le refus d'en ouvrir les portes au
troisième corps, qui s'y présenta.
Alors la victoire avait donné du poids aux paroles de Napoléon, et il se
trouvait maître de Dresde au moment même où le roi semblait vouloir
l'abandonner. Il envoya un officier à Prague, le comte de Montesquiou,
pour remettre à M. de Sera, alors ministre de France auprès du roi, une
lettre qui lui prescrivait de le faire s'expliquer dans l'espace de six
heures. Il devait, à l'instant même: 1° déclarer par écrit dans une
lettre à l'Empereur qu'il n'avait pas cessé de faire partie de la
Confédération du Rhin et reconnaissait les obligations qui en
résultaient pour lui; 2° donner l'ordre au général Thielmann d'ouvrir
les portes de Torgau et de mettre à la disposition du général Régnier
les troupes saxonnes qui s'y trouvaient et devaient en sortir; 3° enfin
d'envoyer à Dresde la cavalerie saxonne restée près de lui, et de la
mettre à la disposition de l'Empereur; dans le cas d'un refus, M. de
Sera lui devait faire connaître qu'il était déclaré félon et avait cessé
de régner.
Un langage pareil auprès d'un prince faible, dont les États étaient
envahis et en partie occupés, devait avoir les résultats qu'en attendait
Napoléon. Le roi souscrivit à tout et s'excusa auprès de l'Empereur
d'Autriche sur l'empire des circonstances. Il lui demanda le secret sur
le traité fait, signé et ratifié, et le secret lui fut gardé. Le roi se
rendit à Dresde. L'Empereur donna, avec intention, un grand éclat à son
retour. Il alla, le 12 mai, à sa rencontre à une lieue, accompagné de
tous les maréchaux alors à Dresde, et j'étais du nombre. Il fut empressé
et affectueux envers son allié; il s'efforça d'établir l'opinion qu'il
n'avait jamais douté de sa fidélité. On ne peut que plaindre un
souverain placé dans des circonstances aussi difficiles, entre le salut
de ses peuples et ses engagements. Les résultats de sa conduite lui ont
été funestes; mais la campagne de 1813, dont la fin a été si désastreuse
pour nous, a été cependant bien près d'être couronnée par des triomphes.
Ainsi, en prenant seulement pour base les probabilités et les intérêts,
on doit reconnaître que peu s'en est fallu qu'il n'ait eu à s'applaudir
de sa politique. Ce vieux monarque, si fort aimé par ses sujets, ne doit
pas être jugé avec trop de sévérité.
Le onzième corps était entré à Dresde le 8. Dès le 9 au matin, un pont
fut jeté sur l'Elbe à Priesnitz. L'ennemi mit obstacle à ce travail
autant qu'il fut en son pouvoir. Le 9, les quatrième, sixième et
douzième corps arrivèrent à Dresde. Le 11, le onzième corps passa l'Elbe
et prit position sur la route de Bautzen. Les quatrième et sixième
corps, ainsi que le premier corps de cavalerie, suivirent la même
direction. Le douzième corps resta à Dresde avec le quartier général
impérial et la garde. Ce même jour le troisième corps entra à Torgau;
mais le général Thielmann, qui y commandait pour le roi de Saxe, après
avoir remis la forteresse au maréchal Ney, passa à l'ennemi avec son
état-major. Le cinquième corps de Meissen se rendit également à Torgau,
et à ces deux corps se joignit le septième, dont le général Régnier
reprit le commandement. Réorganisé, il se composa de la division
française du général Durutte et des troupes saxonnes.
Le onzième corps, en s'éloignant de Dresde, avait pris la route de
Bautzen, tandis que le quatrième s'était porté sur Königsbrück, et le
sixième sur Reichenbach. Le 12, le maréchal duc de Tarente, ayant
rencontré l'arrière-garde russe, commandée par Miloradowitch, la poussa
devant lui. Un autre combat assez vif s'engagea à Bichofswerda. Cette
ville fut enlevée; mais les Russes l'incendièrent en l'évacuant, afin de
détruire les magasins qu'elle renfermait.
Le 13, le onzième corps continua son mouvement, et prit position à
moitié chemin de Bautzen. Les quatrième et sixième corps restèrent, ce
jour-là, à Königsbrück et à Reichenbach, ainsi que le douzième et la
garde à Dresde. Le cinquième, parti de Torgau, marcha dans la direction
d'Obrilugk; le troisième dans la direction de Lukau. Le deuxième,
commandé par le maréchal duc de Bellune, et le deuxième de cavalerie du
général Sébastiani, étaient arrivés à Wittenberg. Par ces dispositions,
Napoléon menaçait la communication de la grande armée ennemie avec
Berlin, et même cette capitale. L'Empereur avait aussi pour motif, en
ralentissant ses opérations, de recevoir des renforts, entre autres les
troupes de la vieille et de la jeune garde, commandées par le général
Barrois, enfin de la cavalerie. Il voulait en outre donner le temps au
deuxième et au septième corps d'achever leur organisation.
Le 14, tous les corps restèrent en position.
Le 15, le onzième corps se porta en avant et rencontra, à Godeau, le
corps de Miloradowitch. Après une résistance de quelques moments,
l'ennemi se retira à Bautzen, et repassa la Sprée. Appelé par le bruit
du canon et par l'invitation du maréchal Macdonald, je marchai
sur-le-champ; mais j'arrivai quand le combat finissait. Le onzième corps
campa en face de Bautzen, le sixième campa à sa gauche, et le quatrième
à la gauche de celui-ci. L'ennemi, qui voulait gêner les communications
de nos divers corps d'armée, avait porté un grand nombre de Cosaques,
sous les ordres directs de Platow, à Grossenheim, soutenu par le corps
de Kleist.
Napoléon, voulant nettoyer tout cet espace entre son centre et sa
gauche, donna l'ordre au duc de Trévise de partir de Dresde avec une
division de jeunes gardes et le corps de cavalerie, commandé par le
général Latour-Maubourg, et de chasser l'ennemi de cette position trop
avancée. Après une résistance assez vive de la part des Prussiens, ce
but fut atteint. Kleist se retira dans la direction d'Elstenwerda, et
Platow dans celle d'Ortona.
Après avoir rempli cet objet, le duc de Trévise marcha sur Bautzen. Le
18, le cinquième corps se porta sur Hoyerswerda, et les troisième et
septième suivirent.
Ces trois corps étaient destinés à tourner toutes les positions que
l'ennemi avaient fortifiées. Le même jour, l'Empereur et tout le reste
de sa garde partirent de Dresde. Ils vinrent s'établir, avec le quartier
général, en face de Bautzen. Mais ce jour-là, 18, l'ennemi ayant appris
le mouvement du cinquième corps sur Hoyerswerda, et ignorant qu'il était
soutenu par les troisième et septième corps, fit un détachement pour
s'opposer à lui, et profiter de son isolement pour le battre.
Le général York vint avec dix mille Prussiens prendre position à
Weissig. Il était appuyé par Barclay de Tolly avec douze mille Russes.
Le général Bertrand détacha sur Königswerth la division italienne de son
corps, pour maintenir la communication entre les deux parties de
l'armée. Cette division, établie négligemment, fut attaquée et surprise
par Barclay. Elle fut mise dans un grand désordre. Cependant, comme elle
était appuyée à des bois en arrière de la ville, elle réussit à se
rallier, et soutint le combat. Sur ces entrefaites, le comte de Valmy
arriva avec sa cavalerie, et Königswerth fut repris. Pendant ces
événements, le cinquième corps avait rencontré le général York à
Weissig. Un combat opiniâtre s'ensuivit. La position fut enlevée, et
l'ennemi fut forcé de se replier sur le gros de son armée.
Ces deux corps, d'York et de Barclay de Tolly, rentrèrent en ligne. Le
corps russe fut chargé de défendre la Sprée dans son cours inférieur.
Le 19, toute l'armée française était déployée circulairement devant
Bautzen, le douzième corps occupait l'extrême droite, et était placé sur
les hauteurs de Technitz. Le onzième corps était près de Breska,
derrière le Windmüchlenberg. Le sixième était en avant de Salzfortgen.
Le quatrième appuyait sa gauche à Welka et à la chaussée de Hoyerswerda.
La garde et la cavalerie étaient en arrière, sur la route de Dresde. Le
quartier général était à Fortigen. La gauche de l'armée n'était pas
encore en ligne. Le cinquième corps occupait Weissig. Le troisième, un
peu en arrière, se trouvait à Markersdorf; le septième à Hoyerswerda. Le
deuxième avait quitté Wittenberg, et s'était avancé vers Galzen et
Dalheim. Il était en face des corps prussiens de Bulow, de celui de
Berstel et de la division russe de Karper.
L'armée ennemie avait deux positions à défendre: la première ayant sa
gauche aux montagnes, défendue par des abatis et des redoutes, et le
front couvert par Bautzen et la Sprée, dont le lit est encaissé et les
bords escarpés; la deuxième position, également appuyée aux montagnes,
se composait des retranchements construits en avant de Kalskirch. Son
front était couvert par une ligne de redoutes faites avec soin et bien
armées, et par les hauteurs de Krekvitz. Enfin la droite occupait les
hauteurs de Glaima, et les points de Klitz et de Malschitz.
Le 20, au matin, l'armée s'ébranla. Le douzième corps, placé à la
droite, attaqua les hauteurs où était la gauche ennemie, après avoir
jeté un pont sur la Sprée et passé cette rivière. Le onzième corps fut
chargé d'attaquer Bautzen, après avoir aussi franchi la Sprée au-dessus
de cette ville. Je reçus l'ordre de passer la Sprée à une demi-lieue
au-dessous de Bautzen, et d'attaquer le corps de Kleist qui était en
face, et occupait les hauteurs de Seydan. Une vive résistance nous fut
opposée; mais, après un combat de cinq heures, l'ennemi fut chassé des
diverses positions qu'il occupait devant nous et forcé à se retirer, sur
les hauteurs du village de Kayna, en arrière du ruisseau.
Comme Bautzen continuait à se défendre et arrêtait la marche du onzième
corps, je détachai ma première division, commandée par le général
Compans, pour prendre la ville à revers. La batterie qui en défendait
les approches fut enlevée au pas de charge, et les remparts escaladés.
Tous les soldats russes qui se trouvaient dans la ville furent faits
prisonniers.
Je fis attaquer ensuite, par la division Bonnet, le corps de Kleist, qui
venait d'être renforcé et qui s'était concentré dans la position de
Kayna et de Basankwitz. Il fut culbuté et obligé de se retirer plus en
arrière. Il occupa alors la position retranchée et préparée d'avance, où
il avait décidé qu'une seconde bataille devait être livrée. Pendant ces
mouvements, les troisième, cinquième et septième corps, sous les ordres
du maréchal Ney, s'approchèrent de la Sprée, au village de Klix. Il
devait forcer le passage et tourner les retranchements, tandis que le
quatrième corps observerait les bords de la Sprée, en face de Krekwitz,
en attendant que la prise de Bautzen et le mouvement de la droite
eussent permis de l'attaquer.
Le soir du 20, l'armée française était donc à cheval sur la Sprée, et
occupait une ligne brisée, la droite aux montagnes, le centre en face de
Krekwitz, et la gauche sur Klix.
Du côté de l'ennemi, la gauche et la partie du centre qui se liait avec
elle étaient fortifiées par tout ce que l'art peut offrir d'avantageux,
et un succès sur ce point ne compromettait pas le reste de l'armée. Ce
n'était donc pas le point d'attaque à choisir: tandis qu'en attaquant la
droite on avait moins d'obstacles à surmonter. On forçait le centre et
la gauche à se retirer en toute hâte. Enfin, l'on pouvait espérer en
couper une partie. Aussi ce fut le plan d'attaque adopté par Napoléon.
La gauche de l'ennemi était commandée par le prince Eugène de Wurtemberg
et le général Korsakoff, le centre par le général Blücher, et la droite
par le général Barclay de Tolly.
Le 21, à cinq heures du matin, le maréchal duc de Reggio commença le
combat par une fausse attaque, dont l'objet était de masquer nos
véritables intentions et de contenir une partie considérable des forces
de l'ennemi. Celui-ci, qui avait porté sa gauche en avant du ruisseau et
des retranchements construits dans les montagnes, fut forcé à un
mouvement rétrograde; mais, ayant reçu des secours, il résista et força
le duc de Reggio, qui s'était emparé de Meltheuer, de l'évacuer et de
reprendre sa première position. Le onzième corps prit part au combat, et
soutint le douzième. Pendant ce temps, le prince de la Moskowa enlevait
le village de Klix. Il attaqua ensuite l'ennemi dans une seconde
position, entre Glaima et l'étang de Malschitz, et le battit. Il avait
ainsi tourné ses positions. De son côte, le quatrième corps, dont le duc
de Dalmatie était venu prendre le commandement, après s'être emparé du
village de Krekwitz, forçait l'ennemi à la retraite. Enfin, l'affaire
étant engagée sur tous les points, je déployai le sixième devant les
retranchements ennemis, et je commençai contre eux un feu d'artillerie à
faire trembler la terre. Peu après, j'aperçus un mouvement rétrograde
prononcé à la droite et au centre de l'ennemi. L'ayant reconnu le
premier, j'en fis prévenir aussitôt l'Empereur, et mis mes troupes en
mouvement pour marcher à ces retranchements; mais, l'ennemi les ayant
évacués assez tôt pour éviter un engagement d'infanterie, je continuai à
le poursuivre sans relâche jusqu'au village de Wurtzen.
Cette bataille, à laquelle on donna le nom de Wurtzen, fut bien
conduite. Chaque événement arriva comme il avait été prévu, et chacun
fit son devoir. L'infanterie soutint la réputation qu'elle avait acquise
à Lutzen. La direction des attaques et le point choisi pour porter les
coups décisifs promettaient de grands résultats, et il est probable
qu'on les aurait obtenus sans notre extrême faiblesse en cavalerie.
L'ennemi se retira sur Weissenberg. On ne peut guère comprendre ses
illusions. Il aurait dû voir que cette position, choisie et fortifiée
d'avance, devait tomber d'elle-même par un simple mouvement stratégique.
L'armée française, avec les renforts qu'elle avait reçus, consistant en
dix mille hommes de cavalerie et huit mille de la garde, et, au moyen
des cinquième, septième et douzième corps qui n'avaient pas combattu à
Lutzen, s'élevait à cent cinquante mille hommes. Les forces de l'ennemi
étaient au-dessous de cent mille.
Le 22, l'armée française se mit en mouvement pour suivre l'ennemi. Le
douzième corps resta en position sur le champ de bataille pour le
couvrir contre les mouvements que le corps de Bulow aurait pu exécuter.
L'ennemi prit position en avant de Reichenbach et sur les hauteurs entre
Reichenbach et Markersdorff. Le septième corps, qui n'avait pas combattu
la veille, soutenu par la cavalerie du général Latour-Maubourg, reçut
l'ordre d'attaquer. Le combat fut chaud et brillant, et la cavalerie
russe forcée à la retraite. Il coûta la vie à un excellent officier, un
de nos camarades de l'état-major général de la glorieuse armée d'Italie,
le général Bruyère, commandant une division de la cavalerie légère. Nous
le regrettâmes vivement.
Mon corps d'armée suivait, et de ma personne j'avais été joindre
l'Empereur à la fin du combat. Bruyère venait d'être tué, et j'en
causais avec le général Duroc, duc de Frioul, avec lequel j'étais
intimement lié. En ce moment, la figure de Duroc portait une expression
de tristesse que je ne lui avais jamais vue. Les circonstances qui
suivirent immédiatement l'ont gravée profondément dans ma mémoire et
pourraient faire croire à la vérité des pressentiments. Duroc donc,
triste et préoccupé, montrait une sorte de découragement et d'abattement
dans toute sa personne. Je marchai quelque temps en causant avec lui; il
me dit ces propres paroles: «Mon ami, l'Empereur est insatiable de
combats; nous y resterons tous, voilà notre destinée!» Après avoir
cherché à le remettre un peu et à combattre ses idées noires et
misanthropiques, j'allai prendre les ordres de l'Empereur, qui m'ordonna
de faire camper mon corps d'armée sur la crête que nous venions de
traverser. Napoléon, arrivé auprès du village de Markersdorff et
marchant dans un chemin creux, un boulet isolé, parti à grande distance
d'une batterie qui se retirait devant notre avant-garde, tomba dans le
groupe qui l'environnait, tua roide le général Kirchner, bon officier du
génie, et blessa mortellement le duc de Frioul, dont les entrailles
furent mises à découvert. Peu de moments après, et lorsque j'étais
encore occupé de mon établissement, j'appris cette triste nouvelle.
L'Empereur montra de la douleur et passa quelque temps avec Duroc, dans
la baraque où il fut déposé. Il paraît qu'il se justifia auprès de
l'Empereur de je ne sais quels torts, que celui-ci lui avait imputés
sans fondement, et dont l'accusation l'avait profondément blessé. Le
lendemain matin, je le vis de très-bonne heure. Ses douleurs atroces lui
faisaient désirer la mort, et il la demandait avec instance. Je causai
avec lui pendant quelques moments. Je lui parlai des personnes qui
l'intéressaient, et, comme je lui montrais ma vive et profonde
commisération, il me répondit: «Va, mon ami, la mort serait peu de chose
pour moi si je souffrais moins vivement.»
Dans le cours de mes récits, j'ai eu peu d'occasions de parler du duc de
Frioul. Ayant pour ainsi dire passé ma vie avec lui, et le rôle qu'il a
joué lui donnant de l'importance historique, je dois chercher à le faire
connaître.
Duroc était d'une bonne famille. Son père, gentilhomme de la province
d'Auvergne, sans fortune, servant dans un régiment de cavalerie en
garnison à Pont-à-Mousson, s'y maria, et s'établit dans cette ville.
Duroc, placé comme élève du roi à l'École militaire qui y existait
alors, fut destiné au service de l'artillerie, débouché le plus sûr,
carrière la plus avantageuse autrefois pour un gentilhomme qui n'avait
ni appui ni protection. Il y entra en même temps que moi, et nous fûmes
reçus élèves sous-lieutenants à Châlons, au commencement de janvier
1792. Plus tard, une partie de l'école ayant émigré, Duroc alla
rejoindre l'armée des princes et fit le siège de Thionville. Son bon
sens naturel lui ayant promptement fait apprécier la confusion qui
régnait parmi les émigrés, il rentra en France, et vint à Metz, où
moi-même, reçu officier, j'étais en garnison. Il me fit confidence de ce
qui lui était arrivé, et de sa résolution de reprendre du service. Le
gouvernement ferma les yeux sur son absence momentanée, mais le
contraignit à subir l'examen de sortie, et à retourner à Châlons pour y
reprendre sa place d'élève. Quelque temps après, et cette formalité
étant remplie, il rejoignit le quatrième régiment d'artillerie. De là,
il passa dans une compagnie d'ouvriers employée à l'armée de Nice. C'est
là que je le retrouvai en 1794.
Duroc continua à servir dans son arme, et devint aide de camp du général
Lespinasse, commandant l'artillerie de l'armée d'Italie. Après la
bataille d'Arcole, le général Bonaparte ayant perdu plusieurs aides de
camp, et m'ayant consulté sur les officiers qui pouvaient les remplacer,
je lui proposai et lui présentai Duroc qui fut admis. Voilà l'origine de
sa fortune. Duroc se l'est toujours rappelé, et m'a constamment voué une
amitié très-vive, que le temps n'avait fait que consolider. Il fit, en
qualité d'aide de camp, le reste des campagnes d'Italie et la campagne
d'Égypte. Arrivé au grade de colonel quand le général Bonaparte devint
premier consul, il eut l'administration de sa maison. Puis, quand
Napoléon prit la couronne impériale, il fut grand maréchal avec une
autorité très-étendue, et investi d'une confiance sans bornes. Duroc eut
diverses missions diplomatiques à Berlin et à Pétersbourg, qu'il remplit
à la satisfaction de l'Empereur. Il était le centre de mille relations
diverses. L'Empereur le chargeait souvent de travaux étrangers à ses
fonctions habituelles, et il s'en acquittait toujours bien. Aussi fut-il
toujours surchargé de besogne, accablé de fatigues et d'ennuis, et au
point de murmurer souvent contre la faveur et les grandeurs.
Le duc de Frioul avait un esprit sans éclat, mais sage et juste; peu de
passions, mais une profonde raison et une ambition bornée. Les faveurs
sont venues le chercher plus souvent qu'il n'a couru après elles.
Naturellement réservé, son commerce était sûr, et jamais on n'eut à lui
reprocher la plus légère indiscrétion. Étranger au sentiment de la
haine, il n'a nui à personne; mais, au contraire, il a rendu une
multitude de services à des personnes qui l'ont ignoré. Une réclamation
juste et fondée l'a toujours trouvé bien disposé, et il faisait auprès
de l'Empereur telle démarche qu'il croyait utile, sans jamais s'en faire
de mérite auprès de celui qui en était l'objet. Simple, vrai, modeste,
probe et désintéressé, son caractère froid l'aurait empêché de se
dévouer pour un autre, de se _compromettre_ pour le servir; mais, dans
sa position, c'était déjà beaucoup que de rencontrer, si près du pouvoir
suprême, un homme sans malveillance; car tout ce qu'on peut
raisonnablement désirer et espérer, c'est d'y trouver, en outre de la
justice, une bienveillance active quand elle est sans danger. Duroc
était bon officier, et il a regretté d'être éloigné du métier pour
lequel il avait de l'attrait. Très-utile à l'Empereur, il lui a fait
souvent des amis. Ses opinions, toujours sages, lui permettaient, en les
exprimant, de s'élever avec une certaine indépendance, quoiqu'il
craignît beaucoup Napoléon. S'il eût vécu pendant l'armistice de 1813,
peut-être aurait-il eu sur l'Empereur une influence utile et lui
aurait-il fait sentir les inconvénients qui devaient résulter de la
reprise des hostilités. Mais Napoléon, après l'avoir perdu, n'avait près
de lui alors presque que des flatteurs; et de ceux-là seuls il aimait
les conseils.
Je reviens aux événements militaires. Le 23, l'armée ennemie se retira
sur deux colonnes. Celle de droite, commandée par Barclay de Tolly, sur
la route de Buntzlau, et celle de gauche, sous les ordres de
Wittgenstein, se dirigea sur Loubau. L'arrière-garde, commandée par
Miloradowitch, brûla le pont de la Niesse à Görlitz, et détruisit tous
les moyens de passage. L'empereur de Russie et le roi de Prusse se
rendirent à Löwenberg. Le septième corps, commandé par le général
Régnier, arriva devant Görlitz, et passa la Niesse de vive force. Le
cinquième corps, qui le suivait, prit la direction de Buntzlau. Le
quatrième vint à Hemersdorf, en arrière du septième. Le onzième corps
s'établit à Schiomberg. Le quartier général, la garde, les troisième et
sixième corps restèrent à Görlitz.
Le 24, le quatrième corps se porta sur Loubau: au moment où il se
disposait à attaquer cette ville, l'ennemi l'évacua et prit position
derrière la Queiss.
Le corps commandé par Miloradowitch fut forcé à la retraite; mais le
quatrième corps resta en position derrière Loubau, et le onzième corps
vint l'y joindre. Le cinquième corps se porta à Siegersdorf. Les
troisième et septième corps marchèrent dans la direction de Valdau. Le
sixième suivit le mouvement de l'armée dans la direction de Buntzlau.
La colonne de droite de l'ennemi se retira sur Haynau; celle de gauche
sur Goldsberg.
Le 25, le cinquième corps, après avoir rétabli les ponts sur le Bober,
marcha sur Thomaswald. Les troisième et septième corps le remplacèrent
à Buntzlau. Le deuxième vint à Vichrau sur la Queiss. Le quartier
général vint à Buntzlau. Le quatrième corps se rendit à Loubau et à
Gilesdorf.
Le 26, l'ennemi continua son mouvement sur Liegnitz. Il préparait ainsi
sa retraite dans la haute Silésie, en pivotant sur sa gauche qui resta
en position. Le même jour, le quatrième corps passa le Bober à Rakwitz,
et vint prendre position à Deutmansdorf. Le onzième corps vint à
Löwenberg. Le cinquième corps, qui marchait en tête de colonne à la
suite de la droite de l'ennemi, vint prendre position en avant de
Haynau. La division Maison était d'avant-garde. Elle s'établit en avant
d'un ravin, sans s'être fait suffisamment éclairer. Au moment où elle
campait, elle fut attaquée à l'improviste par les Prussiens qui
débouchèrent des bois. Surprise sans être en défense, elle fut culbutée
et pour ainsi dire détruite. À peine deux cents hommes échappèrent-ils
de cette échauffourée, qui fit grand bruit et grand tort au général
Maison. Cet officier général, se croyant déshonoré, voulut se brûler la
cervelle. Le général de division Lagrange, son camarade de corps
d'armée, le calma et l'empêcha d'exécuter la résolution que son
désespoir lui avait inspirée.
Le troisième et le septième corps continuèrent leur mouvement à l'appui
du cinquième corps dans la direction de Haynau et de Liegnitz.
J'arrivai, ce jour-là, sur la Katzbach dont l'ennemi occupait en force
la rive droite. Le 27, l'ennemi prépara un mouvement de concentration et
de retraite sur la haute Silésie, en approchant sa droite du gros de ses
forces, qui se retira à Merteskatz, à peu de distance de Jauer, et y
prit position. Pendant ce temps, le septième et le cinquième corps
français arrivaient à Liegnitz, tandis que le quatrième prenait position
sur la Katzbach à Hohendorf, et le onzième à Goldsberg. Le troisième
corps était resté à Haynau. Ainsi toute l'armée était en ligne, prête à
s'engager contre les forces concentrées de l'ennemi; mais, après cette
concentration, l'ennemi continua son mouvement rétrograde en laissant de
fortes arrière-gardes pour couvrir Breslau.
Le quartier général ennemi se dirigea sur Schweidnitz.
Le même jour, 27, je passai la Katzbach, et je chassai l'ennemi qui
gardait les défilés en arrière de cette rivière. L'ennemi présenta à ma
vue environ trente mille hommes placés en échelons, ce qui annonçait
l'intention de se retirer.
Le surlendemain, 29, je marchai sur Jauer, tandis que le quatrième corps
couvrait ma droite en se portant sur Hemsdorf. En avant de Jauer, je
trouvai un corps ennemi d'environ quinze mille hommes que je culbutai
après un combat assez vif. J'avais été rejoint par le corps de cavalerie
du général Latour-Maubourg; mais cette cavalerie, toute nouvelle et peu
instruite, était d'une faible ressource. Avec une cavalerie capable de
combattre, et sur laquelle j'eusse pu compter, ce corps de quinze mille
hommes aurait probablement été détruit, tant le succès obtenu avait été
prononcé. Il y eut un millier de prisonniers de faits. Toutes les forces
ennemies se dirigèrent sur Striegau.
Les troisième, cinquième et septième corps continuèrent leur mouvement
dans la direction de Breslau, et s'établirent à Neumarck. Le 29, les
armées restèrent en position.
Le 30, je reçus l'ordre de me diriger sur Eisendorf, et le duc de
Tarente, avec le onzième corps, fut dirigé sur Striegau. Pendant ce
mouvement de flanc, une nombreuse cavalerie s'opposa à ma marche et
m'obligea à prendre beaucoup de précautions. La position de l'armée
ainsi réunie obligeait l'ennemi à rester acculé à la Bohême et à la
Silésie autrichienne. Si la guerre eût continué immédiatement avec des
succès marqués, sa situation pouvait devenir fort critique et même
désespérée.
Mais l'ennemi, en choisissant cette direction, avait calculé toutes les
chances qui pouvaient en résulter. En repassant l'Oder, il abandonnait
toute la Prusse et la livrait à notre vengeance. Il consacrait l'opinion
d'une infériorité décidée. L'Autriche, encore indécise sur le parti
qu'elle prendrait, car des velléités et des projets hypothétiques
étaient seuls entrés alors dans son esprit, était abandonnée et livrée à
ses craintes si on s'éloignait d'elle. En se serrant sur elle, on
l'entraînait dans une alliance. En la prenant pour arbitre, la laissant
maîtresse de dicter les conditions de la paix aux puissances
belligérantes, on flattait son orgueil, on servait ses intérêts, et on
la forçait à prendre parti contre Napoléon, s'il se refusait à se
conformer à ses offres.
D'un autre coté, ce parti hardi avait ses inconvénients; car, si les
événements eussent pris un grand caractère d'urgence, l'Autriche,
n'étant pas encore prête, n'aurait pas voulu se compromettre en se
déclarant pour les alliés. Alors ceux-ci devaient avoir en vue, comme
complément de leurs combinaisons, d'arriver à la conclusion d'un
armistice. De son côté, Napoléon était décidé à y consentir par méfiance
de l'Autriche, motivée sur la manoeuvre des ennemis, annonçant de leur
part une confiance qui cependant était loin d'être entière; mais il
fallait alors, pour cette raison, vouloir faire la paix.
Cependant il a été démontré depuis que, dans cette circonstance,
l'intérêt bien entendu de Napoléon aurait été de continuer la guerre.
Son armée était plus nombreuse que celle de l'ennemi. Celle-ci, battue
dans deux grands engagements, et après une retraite fort longue,
éprouvait du découragement. Aucun renfort ne l'avait encore rejoint.
Quant à nous, nos corps, organisés à la hâte, avaient beaucoup souffert
des combats et des marches. Il y avait fatigue et lassitude. Notre
cavalerie, si peu nombreuse encore, n'avait aucune consistance. Un repos
de deux mois devait rendre à nos troupes toute la valeur dont elles
étaient susceptibles. D'ailleurs, d'immenses renforts étaient en marche
de toutes parts pour nous rejoindre. Enfin nos jeunes soldats devaient
profiter, dans des camps de repos, des soins qu'on donnerait à leur
instruction. Toutes ces considérations firent pencher Napoléon en faveur
d'un armistice quand les Russes le lui firent proposer. Le général
Schuwaloff, aide de camp de l'empereur de Russie, se présenta à nos
avant-postes pour le demander. Le duc de Vicence ayant été envoyé par
Napoléon pour le recevoir, des conférences suivirent dans le château de
Pleiswig entre les avant-postes des deux armées, et, en quarante-huit
heures, tout fut convenu et signé.
Cet armistice devait durer jusqu'au 20 juillet et cesser six jours après
avoir été dénoncé; plus tard, on le prolongea jusqu'au 10 août. La ligne
de démarcation suivante fut convenue entre les deux armées: en Silésie,
la ligne de l'armée combinée, partant de la Bohême, passait par
Dittersbach, Paffendorf et Landshut, suivait le Bober jusqu'à
Budelstadt, et de là, passant par Boskenheim et Striegau, suivait la
rivière de Striegau jusqu'à Kanth.
La ligne de l'armée française partait également des frontières de la
Bohême, arrivait au Bober par Schreibersan et Rimnitz, suivait cette
rivière jusqu'à Lahn, allait ensuite gagner à Neukwitz la Katzbach,
qu'elle suivait jusqu'à l'Oder.
Le pays entre les deux lignes de démarcation était neutre depuis
l'embouchure de la Katzbach. La ligne de démarcation suivait l'Oder
jusqu'à la frontière de la Saxe, vers l'embouchure de la Sprée, de là
arrivait à l'Elbe, non loin de l'embouchure de la Saale, en suivant les
frontières de la Prusse, et ensuite le fleuve jusqu'à la frontière de la
troisième division militaire. La démarcation du bas Elbe devait être
déterminée de concert avec le prince d'Eckmühl. Il fut convenu que
Magdebourg et toutes les places fortes entre les mains des Français,
situées dans les pays occupés par l'ennemi, auraient un rayon d'une
lieue autour de leur enceinte et seraient ravitaillées tous les cinq
jours.
Les deux armées devaient être placées, le 12 juin, sur leurs nouvelles
lignes. Le quartier général de l'armée s'établit à Reichenbach.
L'empereur Napoléon retourna à Dresde, où il arriva le 10 juin.
Pendant les mouvements dont j'ai rendu compte, le douzième corps,
commandé par le duc de Reggio, était resté d'abord à Bautzen. Il s'était
ensuite porté sur Hoyeswerda pour couvrir l'armée contre les troupes qui
venaient de Berlin, et que commandait le général Bulow. La mission de ce
corps d'armée était de couvrir cette capitale, et, en conséquence, il
s'était placé à Interbach. Là, il reçut des renforts de la landwehr de
Brandebourg, et son effectif atteignit le chiffre de trente mille
hommes. Ainsi renforcé, Bulow vint attaquer le duc de Reggio à
Hoyerswerda, mais il fut repoussé avec perte. Il fit sa retraite sur
Kottebus, où il prit position avec la masse de ses forces, occupant
ainsi Gaben, Drebkorn et Interbach, avec de forts détachements. Le duc
de Reggio marcha à lui; mais, ayant voulu menacer Berlin, il se porta
dans la direction de Lukau. Bulow, informé de ce mouvement, accourut en
toute hâte sur ce point. Lukau a une bonne enceinte et des fossés pleins
d'eau. L'avant-garde ennemie fut culbutée et forcée de rentrer dans la
ville. Mais ce premier succès ne termina point le combat; la lutte se
prolongea et finit par tourner à notre désavantage. Le douzième corps,
attaqué sur ses flancs et obligé de se retirer, se dirigea sur Ubigau,
où il reçut la nouvelle de l'armistice.
Par la dispersion de ses forces, l'ennemi avait donné beau jeu au duc de
Reggio; mais celui-ci n'en sut pas profiter. Sa marche incertaine en se
portant en avant, ses directions variées, donnèrent au général Bulow le
moyen de réparer toutes ses fautes et de combattre à Lukau avec
avantage.
Le mouvement général des troupes, nous ayant éloignés de notre
frontière, avait laissé l'Allemagne tout entière sans troupes. Le corps
de Woronzoff devant Magdebourg, et un autre corps stationné à Hambourg,
servaient d'appui à une foule de partisans qui opéraient sur nos
derrières. Ils se montraient partout et dans toutes les directions.
Divers convois furent enlevés, plusieurs détachements pris, et beaucoup
d'atrocités commises contre les usages de la guerre. Un partisan
prussien, nommé Lutzow, acquit, dans ces circonstances, une sorte de
célébrité.
Une opération combinée entre les généraux Woronzoff et Czernikoff
faillit avoir pour résultat l'enlèvement de la garnison de Leipzig, où
beaucoup de blessés se trouvaient réunis; mais l'armistice en arrêta
l'exécution au dernier moment.
Enfin divers combats eurent lieu dans les environs de Hambourg. Les îles
de l'Elbe et la ville de Hambourg elle-même tombèrent successivement au
pouvoir du général Vandamme, au moyen des secours que lui envoya le roi
de Danemark, qui resserra en cette circonstance ses liens d'alliance
avec l'Empereur. Dès ce moment, une division danoise, commandée par le
général Schomtenbourg, se trouva combinée avec les troupes françaises.
Les différents corps de l'armée établis dans les divers cercles de
Löwenberg, de Goldsberg, Buntzlau, eurent ces territoires pour assurer
leurs besoins. Le sixième corps fut placé à Buntzlau. Chacun s'occupa
avec activité à refaire les troupes, à les réorganiser et à les
instruire. Des détachements amenant des recrues étaient en route de
France pour tous les régiments; mais, comme ils étaient entièrement
composés de nouveaux soldats sans aucune instruction, il fallait
consacrer tous ses efforts à les mettre en état de combattre. Ces soins
occupèrent tous les chefs de l'armée jusqu'au 10 août, moment auquel on
reprit les armes. Je vais rendre un compte succinct de ce qui se passa
jusqu'au renouvellement des hostilités.
SITUATION DE L'ARMÉE FRANÇAISE PENDANT L'ARMISTICE ET LA DEUXIÈME
CAMPAGNE DE 1813.
La manière et la promptitude avec laquelle l'armée française avait
reparu sur la scène, l'espèce de résurrection dont elle venait de
présenter l'image, avaient étonné l'Europe. Les succès de Lutzen et de
Bautzen avaient montré ce que l'on pouvait attendre de ses efforts. Mais
ces succès, si glorieux et si éclatants qu'ils fussent, n'avaient donné
que de faibles résultats. Ils n'avaient pas diminué d'une manière
sensible les forces de l'ennemi. D'un autre côté, l'armée combinée était
loin d'être arrivée à la force que le mouvement imprimé en Prusse et en
Russie devait produire. Les recrues dont la levée avait été ordonnée en
Russie, au commencement de l'année précédente, étaient au moment de
rejoindre et de renforcer les corps. Le mouvement national de la Prusse
n'était pas encore régularisé; le roi avait ordonné une levée en masse
de ses peuples contre les Français quand ils franchiraient leur
territoire; il ordonnait la destruction des moissons et des fruits,
l'enlèvement des bestiaux, enfin une guerre à mort. Quand, en 1814, les
paysans français voulurent prendre les armes, on les menaça de les
traiter en criminels. On prétendit qu'ils agissaient contre le droit des
gens et les usages des peuples civilisés. C'est ainsi que les hommes
changent de doctrines et de principes, suivant leurs diverses
situations.
Ces dispositions extrêmes, inspirées par le désespoir et la fureur,
restèrent, au surplus, sans exécution: mais un esprit public prononcé,
une énergie admirable, se montrèrent dans toutes les classes en Prusse.
Les sociétés secrètes, formées pour préparer la délivrance du pays, avec
l'assentiment et l'appui du gouvernement, produisirent l'effet qu'on
avait dû en attendre. Les idées de liberté, le désir d'institutions et
de garanties constitutionnelles, s'étaient mêlés aux idées
d'affranchissement et d'indépendance nationale. Tous ces désirs, toutes
ces espérances, avaient été encouragés par le roi, à titre de moyens
défensifs. Aussi tout bouillait en Prusse. Plus l'oppression de Napoléon
avait été forte et sa tyrannie odieuse, et plus la réaction avait de
violence. Les étudiants couraient aux armes. Cette jeunesse vive,
ardente et souvent redoutable, qui peuple les universités d'Allemagne,
rappelait, par son esprit, son ardeur et son but, la formation des
premiers bataillons des volontaires de France, qui furent tout de suite
si remarquables par leur conduite, et qui devinrent plus tard le noyau
de l'armée française et la pépinière d'où sortit le plus grand nombre de
ses chefs. Enfin l'énergie de la Prusse était encore accrue par le
sentiment de la position dans laquelle elle s'était placée
volontairement. Sa désertion de la cause française au milieu de la
guerre, cette défection du général York, avaient autorisé toute espèce
de vengeance de la part de Napoléon, qui n'était, d'ailleurs, que trop
disposé à s'y livrer. La force seule pouvait donc la préserver. Mais,
pour mettre en oeuvre de pareilles ressources, pour régulariser de
semblables moyens, le gouvernement avait à peine eu trois mois, et
encore le dernier de ces trois mois avait été employé tout entier à
combattre. La Prusse était donc loin de présenter en ce moment les
forces réelles dont elle pourrait bientôt disposer. L'armistice devait
lui donner le temps d'achever ses préparatifs.
Les Russes, ses alliés, épuisés par la campagne précédente, par les
marches exécutées pendant l'hiver, ne comptaient dans leur armée que des
bataillons incomplets. Les recrues, formées et dressées, allaient
arriver et doubler chez eux le nombre des combattants.
De son côté, Napoléon avait ordonné des levées immenses. Ces levées
s'exécutaient avec facilité; mais les produits n'en étaient pas encore
parvenus jusqu'à lui. Deux mois de plus, et son armée aurait une force
double, une cavalerie nombreuse, et tout ce qui pouvait lui donner les
chances de la victoire. Ainsi un repos momentané avait dû entrer dans
ses idées. Il profita avec activité de l'armistice.
Enfin, pour achever le tableau de cette époque mémorable, je dirai que
l'Autriche, ayant vu, lors des désastres de 1812, le rôle qu'elle était
appelée à jouer, faisait ses préparatifs dans ce but. Les circonstances
étaient favorables. Elles lui fournissaient l'occasion de devenir
modératrice et même juge suprême des débats, en raison de sa force, en
raison de sa position géographique, et en raison même de l'esprit de
sagesse et de lenteur qui préside à ses conseils.
On a déjà dit que, dès le 26 avril, le gouvernement autrichien avait
déclaré que les stipulations du traité du 14 mars 1812 n'étaient plus
applicables à la situation présente. C'était dévoiler toute sa
politique. Mais ses moyens militaires, pour l'appuyer, étaient
incomplets. Il fallait porter son armée à un effectif qui donnât à son
langage le poids convenable. On s'occupa donc avec activité en Autriche
de levées d'hommes, d'achats de chevaux et de toutes les dispositions
qui doivent donner la possibilité d'entrer en campagne. Pour cela, il
fallait du temps. Aussi l'Autriche fut-elle l'intermédiaire utile par
lequel passa la demande d'une prolongation de suspension d'armes que fit
Napoléon. Elle la favorisa, l'appuya, en offrant en même temps sa
médiation pour la paix. Ainsi, quand tout le monde parlait de la paix,
personne n'en voulait. Tout le monde était de mauvaise foi et dans la
conviction que jamais la paix ne pourrait réaliser des prétentions
opposées et inconciliables.
La Prusse, ainsi que je l'ai déjà dit, voulait déployer les moyens que
le mouvement national mettait à sa disposition.--Les Russes recevaient
leurs recrues et leurs renforts; l'Autriche voulait donner à son armée
un effectif qui l'autorisât à parler en maître, et Napoléon atteindre
l'époque où il aurait fait arriver les levées extraordinaires que les
efforts si honorables du peuple français faisaient de bonne grâce et
avec empressement. C'était une halte, un repos profitable à chacun, et
dont l'objet était de se préparer à combattre et de se mettre à même de
le faire avec succès. Il n'y avait qu'une seule chance de paix: c'est
que Napoléon consentît à faire le sacrifice d'une partie de sa
puissance, spécialement en faveur de l'Autriche, afin de se la rendre
favorable. Du moment où elle eût été avec nous, sa prépondérance eût
décidé la question, et toute lutte cessait; mais, pour qu'elle fût avec
nous, il fallait adopter des sentiments autres que ceux qui animaient
Napoléon. Ainsi, malgré le langage pacifique tenu par tout le monde,
tout le monde voulait la guerre; car chacun voulait des résultats que la
victoire seule pouvait donner, et Napoléon, dont le caractère dès lors
était de s'abandonner aux illusions qui le flattaient, s'efforçait à se
persuader que jamais l'Autriche n'oserait prendre les armes contre lui,
et qu'ainsi il aurait seulement à combattre la Prusse et la Russie.
Cette manière d'envisager les événements futurs n'a plus cessé d'être
la sienne et l'a conduit à sa perte.
C'est dans cet esprit et avec ces dispositions que les armées prirent
les positions réglées par l'armistice.
Les espérances de l'Empereur pour l'augmentation de ses forces se
réalisèrent promptement. L'armée croissait à vue d'oeil. Les jeunes
soldats furent occupés dans les camps à tirer à la cible, exercice dont
on n'a jamais fait un emploi suffisant en France, et qui, constamment en
usage en Angleterre, donnait autrefois à l'infanterie anglaise un feu
supérieur à celui des autres troupes de l'Europe. Un grand nombre des
conscrits qui venaient de faire la campagne se trouvaient blessés à la
main gauche et avaient perdu un doigt. Cette blessure, cause de réforme,
les fit soupçonner de s'être mutilés pour être exemptés du service, et
l'Empereur ordonna les mesures les plus rigoureuses contre eux.
Quelques-uns pouvaient être coupables; mais j'acquis la certitude que
ces blessures, si nombreuses et si semblables, avaient pu être reçues
naturellement à cause du peu d'instruction des troupes. Je reconnus que,
lorsque les rangs sont trop ouverts, comme il arrive avec des soldats
peu instruits et chargés de gros sacs, le deuxième rang, en tirant, peut
facilement blesser les hommes du premier. Je fus heureux de constater un
fait servant de réparation à l'honneur français.
J'allai m'établir, de ma personne, dans un château charmant appelé
Niederthomaswald, à deux lieues en avant de Buntzlau.
Napoléon, voulant préparer un point d'appui sur le Bober, me demanda si
Buntzlau pouvait être fortifié et mis à l'abri d'un coup de main. Ayant
répondu d'une manière affirmative, je reçus l'ordre d'exécuter les
travaux nécessaires. Je parvins à faire de cette ville une forteresse
qui eût exigé un siége. Il y avait une première enceinte revêtue, une
seconde enceinte, liée aux maisons, qui pouvait servir de réduit, une
contre-escarpe et des fossés qui furent inondés en partie au moyen des
nouveaux travaux; mais cette place, mise en état en moins d'un mois, ne
fut pas occupée pendant la campagne suivante et ne servit à rien, ainsi
que je l'expliquerai plus tard.
L'armistice avait été conclu par toutes les puissances dans le but
apparent d'arriver à la conclusion de la paix, sans la médiation de
l'Autriche. Le prince de Metternich se rendit à Dresde pour y voir
l'Empereur et juger de ses dispositions. Napoléon avait toujours eu pour
lui une bienveillance toute particulière et un attrait marqué. Cependant
leur discussion fut vive, de la part de l'Empereur au moins; car le
prince de Metternich, toujours maître de lui-même, parlait de tout sans
passion, et discutait les intérêts dont il était chargé avec le calme
qui convient à un homme d'État. Les emportements de Napoléon, joués,
comme il lui arrivait souvent, ne produisirent aucun effet. La grande
affaire était les pouvoirs à donner aux médiateurs. L'Empereur voulait
que l'Autriche fût seulement une intermédiaire; mais l'Autriche voulait
être arbitre et résolut à se déclarer contre celui qui refuserait de
reconnaître sa médiation. Cependant Napoléon accorda le principe et
convint de ce mode de négociation. L'Empereur reconnut clairement alors
la propension de l'Autriche à devenir son ennemie; mais il refusait
toujours à croire qu'elle s'y décidât. Il calcula avec le prince de
Metternich les forces qu'il allait avoir à combattre. Il commença par
les nier ou les réduire de beaucoup. Forcé ensuite de reconnaître tout
ce que ces forces avaient d'imposant, il lui dit avec humeur ces paroles
remarquables, qui n'étaient dignes ni de son esprit ni de son jugement:
«Eh bien! plus vous serez, et plus sûrement et plus facilement je vous
battrai.»
Le prince de Metternich le quitta après une conversation de dix heures,
mais ayant perdu l'espérance d'obtenir une négociation suivie dont la
conclusion pût être la paix. Pendant ce temps, Napoléon s'abandonnait à
l'idée que l'Autriche resterait neutre; car ses dernières paroles furent
celles-ci, au moment même où le prince de Metternich passait la dernière
porte de son appartement: «Eh bien! vous ne me ferez pas la guerre.»
Cependant le congrès de Prague fut ouvert comme il était convenu. Les
plénipotentiaires français, MM. de Vicence et de Narbonne, s'y rendirent
tard. Ensuite ils déclarèrent qu'ils n'avaient pas de pouvoirs, ajoutant
qu'ils les recevraient incessamment. Le temps s'écoula dans cette vaine
attente. On arriva ainsi au 10 août, dernier jour de l'armistice. À
minuit, les alliés déclarèrent que, d'après les termes des conventions,
les hostilités recommenceraient le 16.
Le 12, tout étant rompu, les pouvoirs arrivèrent; mais il était trop
tard. Celui qui a approché et bien connu Napoléon le reconnaîtra dans
cette manière d'agir.
Napoléon s'était laissé aller tout à la fois à la fougue de son
caractère, à la passion qui le dominait et à une espèce de finasserie
toujours fort de son goût. Il aurait dû comprendre, tout d'abord,
qu'après la consommation énorme d'hommes qu'il avait faite et la
nécessité où il était de faire la guerre avec des soldats si jeunes il
ne pourrait pas la prolonger pendant longtemps, car alors son armée se
fondrait comme la neige au printemps. Napoléon, dans les derniers temps
de son règne, a toujours mieux aimé tout perdre que de rien céder. En
cela, son caractère a éprouvé une grande modification. Ce n'était plus
le jeune général d'Italie qui avait su renoncer à l'espérance de prendre
immédiatement Mantoue, qui s'était résigné à abandonner cent cinquante
pièces de siége dans la tranchée pour aller livrer une bataille, la
gagner et aller reprendre l'exécution de ses projets.
Si, en 1813, Napoléon avait fait la paix (et il pouvait la faire avec
honneur après ses victoires de Lutzen et de Bautzen), en conservant de
grands avantages, il satisfaisait l'opinion publique en France. Il
récompensait le pays des efforts qu'il avait faits pour le soutenir. Il
laissait mûrir son armée, si je puis m'exprimer ainsi; et, après deux ou
trois ans, s'il avait voulu, il aurait recommencé la lutte avec des
moyens plus complets et plus imposants que jamais; mais sa passion
l'entraîna. Son esprit supérieur lui montra certainement alors les
avantages d'un système de temporisation; mais un feu intérieur le
brûlait, un instinct aveugle l'entraînait, quelquefois même contre
l'évidence. Cet instinct parlait plus haut que la raison, et
commandait.
Il avait d'ailleurs un conseiller funeste qui flattait ses passions,
adoptait toutes ses illusions, et même les rendait encore plus
éblouissantes. Le duc de Bassano, esprit étroit et vain, flatteur par
essence, avait juré une adoration sans réserve à son maître. Il la
professait hautement et s'en glorifiait. Il étudiait ses désirs pour en
faire ses lois, et il mettait son esprit et son éloquence à plaider les
causes que Napoléon avait déjà jugées. C'était un moyen de lui plaire et
d'en être bien traité. Mais le prix de ses succès devait être la perte
de son idole. Il répétait, à cette époque, à Napoléon sans cesse ces
paroles: «L'Europe est attentive et impatiente de savoir si l'Empereur
sacrifiera Dantzig.» La prétention et l'espérance de conserver cette
ville, ainsi que les sentiments d'orgueil qui s'opposaient à toute
espèce de sacrifice, étaient caressés par ce langage. C'est là ce qui a
fait recommencer la guerre, et en définitive produit la chute de
Napoléon et la destruction de l'Empire.
L'époque rapprochée des hostilités décida l'Empereur à faire célébrer sa
fête, par l'armée, plus tôt qu'à l'ordinaire. Le 15 août y était
consacré ordinairement. Elle fut fixée cette année au 10 août, pour la
dernière fois.
Napoléon avait déployé une telle activité, les ordres et les mesures
prises pour la réorganisation de son armée avaient été si bien combinés,
les autorités en France avaient mis tant de zèle à les exécuter, et le
pays avait montré tant de bonne volonté, que ses forces étaient devenues
extrêmement considérables.
L'armée se composait de douze corps d'armée organisés en quarante et une
divisions, toutes au complet, sans compter la garde impériale, la
vieille garde, formant en tout quatre divisions. La cavalerie, qui nous
manquait complétement à Lutzen, était portée maintenant à soixante-dix
mille chevaux. Enfin ce n'est pas trop de porter à quatre cent cinquante
mille hommes les forces totales réunies en Allemagne, et dont Napoléon
pouvait disposer.
Voici quels étaient les divers corps de l'armée, et les noms de ceux qui
les commandaient:
Premier corps, Vandamme, trois divisions;
Deuxième, duc de Bellune, quatre divisions;
Troisième, prince de la Moskowa, quatre divisions;
Quatrième, général Bertrand, trois divisions;
Cinquième, général Lauriston, trois divisions;
Sixième, duc de Raguse, trois divisions;
Septième, général Régnier, quatre divisions;
Huitième, prince Poniatowski, deux divisions;
Onzième, duc de Tarente, trois divisions;
Douzième, duc de Reggio, trois divisions;
Treizième, prince d'Eckmühl, trois divisions;
Quatorzième, maréchal Saint-Cyr, trois divisions.
En Franconie, le duc de Castiglione avec trois divisions.
Les troupes à cheval étaient organisées ainsi: Chaque corps d'armée
avait une brigade de cavalerie légère. La réserve, composée de dix-sept
divisions, était formée en cinq corps, dont chacun avait trois ou quatre
divisions, et qui étaient commandés, savoir:
Le premier corps, par Latour-Maubourg, quatre divisions;
Deuxième, Sébastiani, trois divisions;
Troisième, duc de Padoue, quatre divisions;
Quatrième, comte de Valmy, trois divisions;
Cinquième, le général Millaud, trois divisions.
Enfin on doit ajouter à la masse de ces forces les garnisons des places
de Pologne et de Prusse, qui tenaient en échec plus de cent mille hommes
à l'ennemi.
Si les soldats, qui composaient cette armée eussent été plus âgés et
plus instruits, jamais on n'aurait rien vu de plus formidable.
Napoléon avait préparé ses mouvements par divers travaux exécutés sur
l'Elbe. Si l'enceinte de Dresde, détruite en 1809 par ses ordres, eût
existé alors, elle lui aurait servi puissamment au début des opérations.
On dut y suppléer par des travaux de campagne. Ces travaux, faits à la
hâte, occupaient un trop vaste espace pour leur nombre. Jamais ils ne
purent acquérir une force suffisante pour mettre Dresde en sûreté, sans
une armée pour les occuper. Or, dans le plan de campagne qu'adopta
Napoléon, il aurait fallu que la ville de Dresde, pivot de ses
opérations, fût à l'abri d'un coup de main, et susceptible d'être
abandonnée momentanément à elle-même.
Au nombre des points que Napoléon fit fortifier, je parlerai de
Lilienstein, où un camp retranché pour quelques milliers d'hommes fut
construit. Deux ponts sur l'Elbe furent établis sous Königstein. Ils
donnaient la possibilité de se mouvoir, par une ligne très-courte, de la
Silésie et la Lusace, sur les débouchés de la Bohême. Par leur moyen,
Napoléon comptait se porter rapidement sur Dresde et sur les derrières
de l'ennemi, pendant qu'il serait contenu par cette place.
Au moment où l'armistice fut rompu, Napoléon m'écrivit deux très-longues
lettres pour m'en prévenir, me faire connaître le plan de campagne qu'il
projetait, et me demander mon avis. Ce plan était à peu près celui qu'il
a suivi. Je lui répondis en le discutant, en blâmant, de toutes mes
forces, son système, et voici quels étaient mes motifs[3].
[Note 3: Voir pièces justificatives.]
Napoléon, au lieu de concentrer ses forces, se décidait à les diviser en
trois parties, formant trois armées indépendantes: une en Silésie, une à
Dresde, une dans la direction de Berlin.
Personne, dans l'armée, n'avait l'autorité nécessaire pour commander
plusieurs corps d'armée à la tête desquels étaient des maréchaux.
Napoléon seul pouvait se servir de semblables éléments.
Je pensais, au contraire, que Napoléon avait deux partis entre lesquels
il pouvait choisir:
1° Placer les troupes en arrière de la Sprée, à cheval sur l'Elbe,
ayant Dresde pour point d'appui central, à une forte marche de cette
ville, et écraser le premier ennemi qui serait à sa portée. Une fois le
premier succès obtenu, les autres seraient faciles. En plaçant ses
troupes aussi rapprochées les unes des autres, Napoléon se trouvait pour
ainsi dire partout à la fois et pouvait facilement, presque sous ses
yeux, combiner leurs mouvements;
2° Se décider à une offensive en Bohême immédiatement. Les troupes
placées sur le Bober et celles en avant de Torgau auraient couvert son
mouvement en partant de Dresde et débouchant par Peterswald. Ces troupes
se seraient rapprochées de lui en se tenant sur la défensive, et ensuite
auraient fini par le rejoindre, celles du Bober en entrant en Bohême par
Zittau; et les autres, après avoir laissé trente mille hommes pour la
défense de l'Elbe, auraient probablement pu suivre cette offensive.
Alors, continuant son mouvement, il aurait traversé la Bohême, porté la
guerre en Moravie et marché sur Vienne. Il couvrait ainsi la
confédération du Rhin et s'assurait de sa fidélité. Il ralliait l'armée
bavaroise, prenait sa ligne d'opération sur Strasbourg, et, plus tard,
il faisait sa jonction à Vienne avec l'armée d'Italie, dont le point de
départ était les bords de la Save, et se trouvait ainsi très-rapproché.
Au lieu de cela, l'Empereur organisa la masse de ses troupes en trois
armées véritables. La passion le portait à agir le plus promptement sur
la Prusse. Il voulait que les premiers coups de canon fussent tirés sur
Berlin, et qu'une vengeance éclatante et terrible suivît immédiatement
le renouvellement des hostilités. Alors il fallait une armée qui marchât
sur Berlin, et une autre en Silésie pour couvrir la première. Il fallait
enfin une troisième armée en avant de Dresde, pour empêcher la grande
armée ennemie de déboucher de la Bohême. Par ce système, l'offensive
était donnée aux corps qui, dans mon opinion, auraient dû rester sur la
défensive, et la défensive était réservée à ceux dont le rôle aurait du
être offensif. La question me paraissait ainsi renversée. Après avoir
combattu ce projet par tous les raisonnements les plus propres pour
ramener l'Empereur à mon opinion, je terminais par cette phrase:
«Par la division de ses forces, par la création de trois armées
distinctes et séparées par de grandes distances, Votre Majesté renonce
encore aux avantages que sa présence sur le champ de bataille lui
assure, et je crains bien que, le jour où elle aura remporté une
victoire et cru gagner une bataille décisive, elle n'apprenne qu'elle en
a perdu deux.»
Je fus malheureusement prophète. Ce fut précisément ce qui arriva.
Pendant la victoire de Dresde, nous étions battus à la fois en Silésie,
sur la Katzbach, et en Prusse, devant Berlin, à Grossbeeren.
Nonobstant mes observations et mon opinion contraire, dont Napoléon
avait provoqué la manifestation, il adopta définitivement le plan qu'il
avait conçu, et qui rendit ses mouvements incertains et confus pendant
cette partie de la campagne. Je vais entrer en matière et commencer le
récit des opérations.
Les forces de l'ennemi consistaient d'abord en cent trente mille
Autrichiens, divisés en quatre corps, une réserve et une avant-garde.
Cette armée était composée de neuf divisions d'infanterie et de trois
divisions légères, formées de deux et trois bataillons de chasseurs et
de douze à dix-huit escadrons, de trois divisions de cavalerie de douze
à vingt-quatre escadrons, faisant un total de cent douze bataillons,
cent vingt-quatre escadrons, auxquels il faut ajouter deux cent
soixante-treize pièces d'artillerie.
L'armée russe et prussienne en Bohême, combinée à l'armée autrichienne
sous les ordres du général Barclay de Tolly, se composait de cent
trente-cinq bataillons, trois cent soixante-huit pièces de canon, cent
quarante-sept escadrons, de quinze régiments de Cosaques organisés, de
huit divisions d'infanterie en trois corps d'armée, et d'un corps de
deux divisions de cavalerie, qui, jointes aux divisions des gardes et
grenadiers russes et prussiens, et aux cinq divisions de cavalerie de
réserve, s'élevaient à cent mille hommes au moins, ce qui formait un
total de deux cent trente mille hommes, dont quarante-cinq mille à
cheval, et six cent trente-huit pièces d'artillerie.
L'armée de Silésie combinée, c'est-à-dire russe et prussienne, était
composée de cent trente-sept bataillons, trois cent cinquante-six pièces
d'artillerie, cent quatre escadrons organisés en sept corps de quinze
divisions d'infanterie, et huit divisions de cavalerie sous les ordres
de Blücher, ayant sous lui les généraux Saken, Langeron, York,
Saint-Priest, etc., etc. Elle avait un effectif qui dépassait cent vingt
mille hommes, dont vingt mille à cheval.
L'armée du Nord, commandée par le prince royal de Suède, était composée
de cent quatre-vingt-six bataillons, de cent quatre-vingt-quatorze
escadrons et de trois cent quatre-vingt-sept pièces d'artillerie. Elle
était organisée en cinq corps, formant douze divisions d'infanterie et
sept divisions de cavalerie. On y avait ajouté treize régiments de
Cosaques, commandés par le général Vinzigorod. Cette armée était sous
les ordres des généraux Bulow, Tanentzien, maréchal Steding, général
Woronzoff. Elle présentait une force de cent cinquante-cinq mille
hommes, dont trente-cinq mille à cheval.
Il existait, en outre, dans le bas Elbe, des troupes légères ou de
nouvelles levées, de différents pays, mêlées sous les ordres des
généraux Valmoden, Végezac, Dornberg. Ces troupes présentaient un total
de quarante mille hommes, dont huit mille à cheval.
Ce n'était pas tout. On avait formé en Pologne deux armées de réserve
russes. La première, composée de soixante mille hommes, aux ordres du
général Bemzsen, arriva à Toeplitz le 28 septembre. La seconde, aux
ordres du général Tabanoff-Taslowsky, forte de cinquante mille hommes,
occupa le grand-duché de Varsovie. Devant Dantzig, il y avait
trente-cinq mille hommes; devant Zamosch, quatorze mille; devant Glogau,
vingt-neuf mille quatre cent soixante-dix; devant Custrin, huit mille
quatre cent cinquante; devant Stettin, quatorze mille; total, cent deux
mille deux cents.
Enfin, indépendamment de l'armée d'Italie, l'Autriche avait deux armées
de réserve, qui, successivement, vinrent se joindre à la masse des
forces combinées, savoir: sur la frontière de Bavière, dix-huit
bataillons et trente-six escadrons, faisant vingt-quatre mille sept cent
cinquante hommes; à Vienne et à Presbourg, quarante-huit bataillons et
soixante-douze escadrons, faisant soixante-cinq mille hommes; total,
quatre-vingt-neuf mille sept cent cinquante.
Ainsi l'ensemble des forces qui nous étaient opposées s'élevait à près
de neuf cent mille hommes, dont plus de cent cinquante mille à cheval.
J'ai indiqué la manière dont elles étaient réparties. Mais je ferai
remarquer ici la profondeur du calcul qui fit mélanger toutes les
troupes des différentes nations, seul moyen de donner de la consistance
à la coalition, de mettre obstacle à des combinaisons politiques
particulières, et de substituer à des jalousies de nation, si naturelles
et si habituelles en pareil cas, une rivalité de soldat sur le champ de
bataille qui devenait une garantie de succès.
Voici quelle était la formation de l'armée française:
En Silésie, les troisième, cinquième, sixième et onzième corps, dont la
force, avec la cavalerie, s'élevait à cent vingt mille hommes. Ils
étaient, au début de la campagne, et accidentellement, sous les ordres
du maréchal prince de la Moskowa, le plus ancien des trois maréchaux
réunis sur cette frontière.--Les quatrième, septième et douzième corps,
et le troisième de cavalerie furent rassemblés à Dahme, sous les ordres
du duc de Reggio, en Lusace.--Les premier, deuxième et huitième corps,
avec les premier et quatrième de cavalerie, furent concentrés dans les
environs de Zittau.--Le quatorzième corps occupait le camp de Pirna, et
couvrait Dresde, où était Napoléon avec sa garde.
L'Empereur arriva le 18 à Görlitz. Le 19, il se rendit à Zittau et
s'avança jusqu'à Gabel. Il fut tenté d'entrer en Bohême par la route qui
mène à Gitschin. Son objet était de mettre obstacle à la réunion des
diverses armées sur Prague; mais, apprenant que déjà elle était opérée,
il vit Dresde menacé et comprit la nécessite de se tenir à portée de
secourir cette place. Laissant les premier et deuxième corps à Rumburg
et Zittau, il se rendit à l'armée de Silésie, avec sa garde et le
premier corps de cavalerie, en se dirigeant sur Lövenberg, où il arriva
le 21.
Blücher avait commencé son mouvement offensif avant l'expiration de
l'armistice, et les corps d'armée française, qu'il avait en face,
s'étaient aussitôt mis en marche pour se réunir sur le Bober. Le 16, le
corps de Langeron avait déjà dépassé Goldsberg. Un bataillon de la
division Charpentier, placé en avant de Lövenberg, faillit être enlevé,
et se fit jour à travers l'ennemi. Le 18, le cinquième corps se réunit à
Lövenberg avec le onzième corps. L'ennemi, ayant passé le Bober, porta
une avant garde à Lahore. Le duc de Tarente l'attaqua et lui fit
repasser la rivière.
Blücher était ce jour-là, avec le corps de Saken, à Liegnitz. Le
premier, s'étant porté sur Lövenberg, força le cinquième corps à évacuer
les positions qu'il occupait. Appelé par le bruit du canon, je me hâtai
de marcher à son secours; mais, quand je fus à portée de le soutenir, le
combat avait cessé. L'ennemi, voulant passer le Bober à Zobten, fut
repoussé par la division Rochambeau. Le prince de la Moskowa, craignant
de voir le gros des forces ennemies entre le troisième corps et les
onzième et cinquième, qui étaient à Lövenberg, jugea à propos de s'en
rapprocher.
De Buntzlau, je reçus l'ordre de m'avancer, avec le sixième corps,
jusqu'à Kresbau, pour observer Saken et retarder sa marche. Blücher,
informé du mouvement du prince de la Moskowa, vint à sa rencontre, ne
laissant qu'une division pour masquer Lövenberg. Le troisième, étant
ainsi prévenu, s'arrêta à Graditz. Il combattit tout à la fois contre
York et contre Saken, et se replia sur le sixième corps. Ces deux corps
repassèrent le Bober et se placèrent en deçà de Buntzlau.
J'avais été chargé auparavant par Napoléon de chercher sur l'une des
rives du Bober une bonne position, où une armée nombreuse pût livrer et
recevoir une bataille avec avantage. Je n'avais rien trouvé sur la rive
droite qui me satisfît complétement. Cependant nous aurions pu occuper
avec les troisième et sixième corps la position à Karlsdorf, assez forte
pour que l'ennemi n'osât pas nous attaquer immédiatement, et pendant la
journée nous aurions eu des nouvelles des cinquième et onzième corps.
Le maréchal Ney en décida autrement. La rive gauche offrait à la vérité
une position meilleure, et nous allâmes l'occuper. Mais Buntzlau, qui
avait été l'objet de forts grands travaux et qui renfermait des
approvisionnements en vivres, n'étant pas encore armé, ne fut pas
occupé. On aurait pu y laisser quelques troupes sans danger et on
l'aurait occupé tant que nous serions restés en communication avec cette
ville. C'était une belle position d'arrière-garde pour une partie du
troisième corps, et une bonne tête de pont pour reprendre l'offensive.
Le maréchal Ney ne voulut pas comprendre ces avantages et ne put pas
concevoir le rôle dont ce poste était susceptible, et, quand on n'était
pas encore au moment de le quitter, il donna l'ordre d'en faire sauter
les fortifications.
Après avoir repassé le Bober, les officiers, envoyés par la rive gauche
aux renseignements sur le général Lauriston, firent le rapport que les
cinquième et onzième corps étaient réunis et en communication avec nous.
Ainsi les quatre corps étaient en mesure d'agir ensemble; mais ces
officiers m'apprirent en même temps l'intention de ces deux corps de
continuer leur mouvement rétrograde le lendemain et de repasser la
Queiss. Aucun raisonnement ne pouvait justifier ce mouvement. Nous
étions cependant forcés de l'imiter. Nous nous préparâmes donc à
l'exécuter pour notre compte, et je me hâtai d'en prévenir l'Empereur
en lui faisant remarquer toutes les aberrations constatant déjà
l'impossibilité d'opérer sans lui, et la nécessité de sa présence pour
mettre chacun à sa place.
L'Empereur arriva en toute hâte, amenant avec lui sa garde. Arrivé le
21, au matin, il donna au moment même l'ordre de reprendre l'offensive.
Je partis de ma position d'Ottendorf; je passai le Bober à Bakwitz et je
pris position sur les hauteurs de Holzstein. Il y eut, en cette
circonstance, un léger engagement avec l'ennemi, où le 32e léger et le
chef du 16e, Svalabrino, se distinguèrent. Je restai, ce jour-là, en
position. Pendant ce temps, Napoléon avait marché en avant avec les
troisième et onzième corps. Il poursuivit l'ennemi qui s'était retiré
devant lui en toute hâte et sans s'engager. Le 23, je reçus l'ordre de
repasser le Bober, de placer mes troupes en échelons sur Naumbourg et
Lauban et de me disposer à marcher rapidement sur Dresde si j'en
recevais l'ordre. Le 24, cet ordre m'étant parvenu, il fut exécuté sans
retard. J'arrivai le 27, au matin, à Dresde, et j'allai prendre
position, ma gauche au quatorzième corps, ma droite à la jeune garde, en
avant de Grossgarten.
Pendant les mouvements opérés en Silésie, la grande armée ennemie avait
pris l'offensive et marché sur Dresde. Son mouvement, commencé le 20
août, s'était opéré sur quatre colonnes. Celle de droite, commandée par
Wittgenstein, avait débouché par la route de Lovositz à Pirna. Elle
laissa un corps de troupes suffisant pour observer, garder et couvrir le
débouché. La deuxième colonne, composée de Prussiens, commandée par le
général de Kleist, se porta à Glasshüth, en se liant avec la première.
La troisième colonne, sous les ordres du général Colloredo, composée
d'Autrichiens, arriva par Altenbourg et Dippoldiswald. La quatrième
colonne, composée également d'Autrichiens, et sous les ordres du
maréchal de Chasteler, marcha par Frauenstein sur Bubenan.
Le 24, une division du quatorzième corps, que le maréchal Saint-Cyr
avait placée sur les hauteurs de Berggus-Hübel pour couvrir le camp de
Pirna, fut attaqué par le corps de Wittgenstein. Elle se replia en
combattant jusqu'à Pirna et, de là, elle fit l'arrière-garde du
quatorzième, qui se retira sur Dresde et occupa les retranchements
construits pour couvrir cette ville.
Le 25, vers les quatre heures de l'après-midi, l'armée ennemie se
rapprocha de Dresde dans l'ordre suivant: La colonne de droite prit
position en arrière du grand jardin qu'elle fit occuper par les
tirailleurs; la deuxième prit position derrière Strehla; la troisième se
plaça en avant de Koritz et Recknitz; la quatrième colonne avait à sa
gauche Plauen. Une cinquième colonne, commandée par le général Klénau,
était en marche et venait de Presbourg. Le corps de Klénau et les
réserves n'étaient pas encore arrivés. Le quartier général s'établit au
village de Nötnitz. Le quatorzième corps occupait les faubourgs et les
retranchements qui les couvraient. Ceux-ci se composaient de huit
flèches assez petites et de quelques édifices crénelés. On avait ainsi
cherché à tirer le meilleur parti des localités.
Une attaque immédiate était la seule chose opportune, car on ne pouvait
douter que l'empereur Napoléon n'arrivât, en toute hâte, avec des
renforts. Accabler, anéantir le quatorzième corps (qui, fort à peine de
vingt mille hommes, avait devant lui plus de deux cent mille
combattants), était la seule chose raisonnable. Le prince de
Schwarzenberg hésita; il ajourna l'action jusqu'au lendemain pour
attendre l'arrivée du corps de Klénau et de quelques réserves. Il ne vit
pas que, dans la disproportion des forces qui étaient en présence, un
seul nouveau corps de l'armée française arrivant à Dresde donnerait plus
de chances à la résistance que soixante mille hommes de renfort n'en
auraient donné à l'attaque.
Le 26, au matin, le prince de Schwarzenberg se décida à attaquer, sans
attendre davantage l'arrivée de Klénau. Pendant l'action, Napoléon
était arrivé à Dresde avec sa garde, et le deuxième corps, qui, des
environs de Zittau, y avait été dirigé, le suivait de près. Le premier
corps, qui avait été envoyé sur Königstein, avait passé l'Elbe et chassé
le corps ennemi, formé d'un détachement de gardes russes et du deuxième
corps, commandé par le duc de Wurtemberg, qui bloquait cette forteresse.
Le huitième corps était resté sur la frontière de Bohême pour couvrir la
communication avec l'armée de Silésie. L'intention de l'Empereur avait
été d'abord de faire son mouvement par Königstein, sans venir à Dresde,
avec le premier, le deuxième, le sixième corps et sa garde. S'il eût
passé l'Elbe sur ce point, pris l'ennemi à revers, il est difficile de
calculer les immenses résultats qu'il aurait obtenus; mais les dangers
imminents de Dresde, les conséquences graves qui seraient résultées de
l'entrée de l'ennemi dans cette ville, déterminèrent Napoléon à venir à
son secours d'une manière directe. En conséquence, toutes les forces
qu'il menait avec lui, le premier corps excepté, furent dirigées sur ce
point, et tout à coup Dresde fut sous la protection d'une puissante
armée.
L'attaque avait réussi en partie. La redoute de la porte de
Dippoldiswald était enlevée; celle de la route de Freyberg avait eu son
feu détruit. L'ennemi occupait le grand jardin. Toutes ses forces se
trouvaient concentrées devant les faubourgs; enfin tout annonçait son
entrée prochaine dans Dresde quand Napoléon reprit l'offensive. Il pensa
que des attaques simultanées, sur les flancs des alliés, les
surprendraient et changeraient en défense une offensive qu'il était
difficile d'arrêter.
En conséquence, il donna l'ordre au maréchal Ney, qui l'avait
accompagné, et au duc de Trévise, de déboucher, chacun avec deux
divisions de la jeune garde, en amont et en aval, la première colonne
par la porte de Pirna, la deuxième par la porte de Plauen, et
d'envelopper les ailes de l'armée ennemie. Le succès fut complet.
L'ennemi, rejeté en arrière, occupa à la nuit une position moins
rapprochée que celle qu'il avait prise avant le commencement de
l'action. Cette attaque, appuyée par un centre fortifié, l'ensemble des
faubourgs étant fortement occupé, ne présentait aucune difficulté. Le
lendemain, le prince de Schwarzenberg renouvela ses attaques, mais sans
succès. Le deuxième corps de l'armée française était en ligne et placé à
droite. Il opéra un mouvement sur la gauche de l'ennemi, auquel le
premier corps de cavalerie concourut puissamment.
L'ennemi s'était étendu au delà de la vallée de Plauen, mais il n'était
pas parvenu à appuyer son aile gauche à l'Elbe. Cette aile gauche,
séparée du centre par la vallée dont les montagnes sont fort escarpées,
était isolée et fort en l'air. Le sixième corps avait pris sa place de
bataille au centre, et le premier corps avait chassé les troupes qui
bloquaient Königstein, menaçant les communications de l'ennemi. Ce qui
eût été facile à l'ennemi en arrivant était devenu chanceux et même d'un
danger imminent au moment où il attaqua la ville.
Le deuxième corps se porta, dans la matinée, sur la gauche de l'armée
alliée et l'attaqua de front, tandis que la cavalerie, que le roi de
Naples commandait en personne, l'enveloppa. La cavalerie autrichienne,
culbutée, ayant abandonné la division Metzko, celle-ci fut chargée par
nos cuirassiers. Sa résistance opiniâtre paraissait invincible, et l'on
vit, en cette circonstance, quelle puissance la lance exerce dans les
combats de cavalerie contre l'infanterie. Le temps était horrible; des
pluies abondantes empêchaient les fusils de faire feu: à peine un fusil
sur cinquante partait. Tout était donc au désavantage de l'infanterie.
Eh bien! les charges de cuirassiers demeurèrent sans succès. On ne put
entamer les carrés autrichiens qu'en faisant précéder la charge de
cuirassiers par celle d'un détachement de lanciers. Ceux-ci ouvraient
une brèche, que les cuirassiers étaient ensuite chargés d'agrandir. Une
brigade de la division Maurice Liechtenstein, envoyée au secours de
cette division Metzko, pour la recueillir, partagea le sort de cette
dernière. Les régiments de Lusignan et de l'archiduc Régnier furent à
peu près détruits. Douze à quinze mille hommes restèrent en notre
pouvoir.
Pendant ces mouvements à la droite, Napoléon occupait le centre de
l'ennemi par une forte canonnade. Une salve d'une batterie de la garde,
dirigée par son ordre contre un groupe qu'il avait remarqué près du
village de Bäcknitz, emporta les jambes du général Moreau. Ce général
avait contribué à la puissance de Napoléon en se réunissant à lui au 18
brumaire et en servant ses intérêts. La flatterie l'avait rendu son
rival de gloire, malgré son immense infériorité. Les petites passions de
son entourage et la faiblesse de son caractère en avaient fait un
ennemi. Sa fin tragique et prématurée n'inspira aucun intérêt dans
l'armée française.
La gauche avait repoussé l'ennemi, et les quatre divisions de la jeune
garde, qui s'y trouvaient réunies, forcèrent Wittgenstein à se retirer
jusqu'à Bleswitz, sur le corps de Kleist, déjà aux prises avec le
quatorzième corps. Le prince de Schwarzenberg, jugeant l'ensemble de ses
revers suffisants pour lui ôter tout espoir fondé de victoire, prit la
résolution de se retirer. Mais aucune disposition apparente ne
l'annonçait, et, comme l'arrivée d'une portion du corps de Klénau avait
augmenté le nombre de ses troupes, toutes les probabilités, à nos yeux,
semblaient être pour une nouvelle bataille le lendemain. La nuit nous
laissa dans cette espérance. L'intention de Napoléon était d'attaquer
l'ennemi à la pointe du jour, à son centre, et je devais être chargé de
cette opération. Je passai la nuit à faire les dispositions en
conséquence.
Le centre de l'ennemi était appuyé aux villages de Bäcknitz et
Schernitz. La hauteur sur laquelle ils sont placés, au milieu de
l'amphithéâtre en face de Dresde, et dont nos avant-postes occupaient
les derniers mamelons, commande la plaine qu'il faut traverser. Porter
de l'artillerie en plein jour sur ces mamelons eût été chose impossible.
Aussi, ayant placé pendant la nuit, dans la position qu'occupaient mes
avant-postes, assez de troupes pour nous établir solidement, j'y fis
conduire toute mon artillerie pour écraser de son feu les deux villages
que j'ai nommés. Sans cet appui, ils auraient été difficilement
emportés. Je présidais moi-même à ces préparatifs. J'observais ce qui se
passait chez l'ennemi. Un bruit sourd me fit croire qu'il se mettait en
retraite. Les feux, qui s'éteignaient successivement, me confirmèrent
dans cette pensée. J'envoyai quelques troupes pour s'en assurer, et l'on
trouva la position évacuée.
Je fis prévenir l'Empereur en toute hâte à Dresde, et il arriva à mon
camp à la petite pointe du jour. Les dernières troupes de
l'arrière-garde ennemie étaient déjà à une assez grande distance.
L'Empereur m'ordonna de me mettre immédiatement à leur poursuite dans la
direction de Dippoldiswald, et me donna la division de cavalerie du
général Ornano. Saint-Cyr fut chargé de le suivre dans la direction de
Maxen et Glasshüth. Le général Vandamme, avec le premier corps, et
devant être soutenu par la garde, fut dirigé du point où il se trouvait
sur la grande route de Peterswald. Le deuxième corps et la cavalerie du
roi de Naples marchèrent sur Freyberg.
Pendant les deux jours où on avait combattu devant Dresde, le général
Vandamme, avec le premier corps, augmenté de la quarante-deuxième
division du quatorzième corps et d'une brigade du deuxième, avait chassé
devant lui le faible corps du duc de Wurtemberg. Celui-ci, s'étant
replié sur la droite de l'armée, avait pris position devant Pirna, dont
Vandamme s'était emparé. La difficulté des communications empêcha le
général français d'agir avec ensemble et rapidité. Un fort détachement
de la garde russe, ayant été envoyé au duc de Wurtemberg, avec une force
de dix-huit mille hommes commandés par le général Osterman, fut chargé
de le contenir. C'est dans ces positions respectives que la retraite de
l'armée alliée, résolue le 27 au soir, commença à s'exécuter.
L'ennemi se retirait par diverses directions. Voici les dispositions
premières et les modifications que les circonstances y apportèrent.
Le corps de Barclay, formant la droite de l'armée, reçut ordre de se
retirer par la grande route de Dahme, Waldgies, Hübel et Peterswald, et
de couvrir ce débouché principal pour entrer en Bohême.
La grande armée, c'est-à-dire la masse des Autrichiens, prit la
direction de Dippoldiswald, Falkenheim, Altenbourg et Unterzinnwald.
Le corps de Kleist reçut l'ordre de se retirer par Glasshüth et
d'établir sa liaison entre les deux principaux corps de l'armée, tandis
que la gauche et les réserves prendraient le chemin de Freyberg, par
lequel une partie de ses troupes étaient arrivées.
La route de Dippoldiswald par Altenbourg présente les plus grandes
difficultés. C'est un défilé continuel entre des montagnes et des bois.
La masse des troupes destinées à se retirer par cette communication
devait éprouver un grand encombrement et de grandes difficultés. Mais
elles furent tout à coup beaucoup augmentées et d'une manière tout à
fait imprévue.
Le général Barclay, supposant le général Vandamme au moment d'agir sur
la route de Dippoldiswald, et ne voulant pas faire une marche de flanc
aussi près d'un ennemi tout formé, chargea le général Osterman de
remplir la mission qui lui était donnée, et lui, avec la majeure partie
de ses troupes, imagina de changer de direction et de se jeter sur la
route d'Altenbourg, afin de se réunir à la masse des forces de l'armée.
Il résulta de cette désobéissance, d'abord une horrible confusion sur la
route d'Altenbourg, un prodigieux encombrement, et ensuite la route
principale ne se trouva pas gardée par une force suffisante. Ainsi
Vandamme, soutenu par la garde, n'eut plus devant lui que dix-huit mille
hommes environ, obligés de défiler, pour ainsi dire, à sa vue, pour
reprendre leur ligne de retraite, fort compromise. Les troupes
entreprirent cette tâche difficile, et elles y parvinrent après avoir
éprouvé d'assez grandes pertes. Une partie de la colonne, ayant été
coupée sur la gauche, fut obligée de faire sa retraite isolément et à
travers les bois.
Je rencontrai d'abord l'ennemi au village de Possendorf. Son
arrière-garde fut culbutée. Nous lui prîmes deux mille cinq cents
hommes, douze pièces de canon, cent cinquante voitures d'artillerie ou
de bagages. Lorsque nous fûmes arrivés sur les hauteurs de
Windiskarsdorf, presque toute l'armée ennemie nous apparut en mouvement
dans diverses directions. De grosses colonnes, venant de Maxen,
longeaient le pied des montagnes pour se porter par Frauendorf sur la
route d'Altenbourg. Le quatorzième corps suivait et marchait sur
Glasshüth, mais il était encore fort en arrière. Je vis aussi des masses
considérables qui s'étaient retirées par Tharand et marchaient dans la
direction de Frauenstein. Enfin j'avais en position devant moi, au
débouché de Dippoldiswald, une ligne fort étendue, soutenue par une
nombreuse artillerie, protégeant la position qu'elle avait prise et la
marche de tous ces corps séparés, qui avaient peine à gagner le défilé
sur lequel j'étais au moment d'arriver. L'ensemble de la position et la
force des troupes que j'avais à combattre m'obligeaient à réunir mes
moyens avant de rien engager.
Une fois en mesure d'agir, je marchai. La deuxième division, commandée
par le général Lagrange, déboucha par la grande route qui conduit à
Dippoldiswald en tournant la position de l'ennemi. Je plaçai ma
cavalerie en arrière de la division du général Lagrange, prête à
déboucher aussitôt que le passage serait ouvert. Enfin je laissai ma
troisième division à Windiskarsdorf, pour me mettre à l'abri de toute
entreprise de l'ennemi venant par ma gauche, et aussi à portée de
soutenir le général Lagrange s'il en était besoin.
Une affaire assez vive s'engagea en même temps sur les deux débouchés.
Les premières troupes du sixième corps culbutèrent les troupes ennemies
qui leur étaient opposées. Des corps plus nombreux les arrêtèrent, mais
de nouveaux efforts complétèrent le succès. L'ennemi avait, en arrière
des défilés franchis, une nombreuse artillerie et des troupes toutes
formées. Cet état de choses lui donnait sur nous un grand avantage; mais
la valeur des troupes triompha promptement de ce nouvel obstacle.
Partout Russes et Autrichiens furent culbutés. Nous restâmes maîtres des
débouchés et du champ de bataille. Le général Compans fut occuper
Dippoldiswald, et le général Lagrange s'était emparé de vive force des
villages de Kessenig et de Benholtheim. La cavalerie du général Ornano
avança le plus promptement possible, mais la nuit était presque arrivée;
l'ennemi avait couvert de cavalerie toute la plaine, et il ne fut plus
possible d'entreprendre rien de sérieux. En conséquence, mes troupes
prirent position.
Le lendemain, 29, je mis en position mon corps d'armée dans la
direction qu'avait suivie l'ennemi, et je pris le chemin d'Altenbourg.
Mon avant-garde arrivée au village d'Ober-Frauendorf, j'appris que
l'ennemi occupait le bois situé à très-peu de distance, et qu'une forte
arrière-garde était au delà du village de Falkenheim. Une brigade
entière, placée en tirailleurs, fut chargée de chasser l'ennemi du bois,
de le fouiller dans toutes ses parties, afin de prévenir toute espèce de
surprise. Avec un matériel aussi considérable, dans un pays aussi
difficile, il y a les plus grands périls à marcher sans une extrême
précaution. Un corps d'armée peut être détruit s'il avance avec trop de
confiance et sans être suffisamment éclairé. Le bois étant évacué par
l'ennemi, je trouvai au débouché un corps de quinze mille hommes
environ, formé en avant du village de Falkenheim, avec vingt pièces de
canon.
Cette position est très-forte et appuyée à droite et à gauche par de
très-grands escarpements. Elle n'a qu'un seul inconvénient, celui d'être
suivie d'un mauvais défilé. Après avoir reconnu la position de l'ennemi,
fait occuper par les premières troupes deux mamelons qui protégeaient la
sortie du bois, et placé quelques pièces de canon sur la hauteur; après
avoir fait serrer la division du général Freiderich sur celle du général
Lagrange pour la soutenir, je donnai ordre à celui-ci d'attaquer
l'ennemi. Malgré une vigoureuse résistance de sa part, la valeur de nos
troupes fut telle, qu'en un instant tout fut culbuté et l'ennemi
poursuivi jusqu'à l'entrée du défilé, où il laissa beaucoup de pièces de
canon et de voitures. La nuit seule arrêta notre poursuite. Le 37e léger
et le 4e de marine se distinguèrent, l'ardeur des troupes était telle,
qu'il fallut plutôt s'occuper à la calmer qu'à la stimuler, afin de ne
pas compromettre des succès toujours assurés avec de pareils soldats,
quand ils sont bien conduits.
Le lendemain, 30, je me mis en marche pour Altenbourg. L'armée ennemie
l'avait évacuée pendant la nuit, et nous y trouvâmes une arrière-garde
qui se retira à notre approche. Dans le trajet de Falkenheim à
Altenbourg, nous pûmes juger par nous-mêmes du désordre de la veille
chez l'ennemi. Plusieurs pièces de canon et plus de cent voitures
étaient éparses çà et là. Partout nous voyions des indices de confusion.
Il ne se passait pas un moment sans que des parcs entiers ne sautassent
à notre approche. Je résolus de profiter d'une occasion si favorable
pour faire tout le mal possible à l'ennemi, et de le poursuivre l'épée
dans les reins jusqu'à Toeplitz.
Je pouvais sans crainte agir ainsi; j'étais informé que le septième
corps, commandé par le général Vandamme, soutenu par toute la garde,
marchait sur Toeplitz, tandis que le quatorzième corps, placé en
échelons, se trouvait entre le premier corps et moi, pour nous soutenir.
Vers midi, je rencontrai l'ennemi sur le plateau de Zinnwald,
amphithéâtre ressemblant assez à celui de Fralkenheim. On ne peut y
arriver que par des défilés fort étroits. La division du général Compans
tenait la tête de la colonne. Trouvant des forces considérables au
débouché, il lui fut impossible de gagner assez de terrain pour se
former. Je donnai l'ordre au général Lagrange de se porter avec sa
division par un autre défilé à droite, beaucoup plus étroit que le
premier, mais qui prenait en flanc la position de l'ennemi. Ce mouvement
eut un plein succès. Cette division, ayant marché avec vigueur, en même
temps que celle du général Compans, l'ennemi, culbuté sur tous les
points, fut poursuivi sans relâche et jeté dans les chemins étroits et
épouvantables qui conduisent de Zinnwald à Eichwald. Nous prîmes, dans
cette seule journée, plus de quatre cents voitures d'artillerie et
d'équipages.
Nous poursuivîmes l'ennemi à peu de distance du village d'Eichwald, où
nous trouvâmes des troupes nouvelles toutes formées. La nuit nous
arrêta. L'avant-garde bivaqua près du débouché d'Eichwald, le corps
d'armée sur le plateau de Zinmvald, et je préparai tout pour déboucher
le lendemain à la pointe du jour sur Toeplitz, où je supposais voir
arriver Vandamme de son côté. Mais ce qui s'était passé chez lui avait
bien changé l'état des choses. À mon retour au camp, je trouvai un
officier d'état-major du maréchal Gouvion Saint-Cyr qui m'apprit la
catastrophe. Le corps d'armée avait été détruit et pris presque en
entier par l'ennemi. Le matin même, le maréchal avait marché à son
secours, mais n'avait pu arriver à temps pour le sauver.
Cet événement a eu des résultats si importants et si graves, qu'il
convient d'en rechercher et d'en approfondir les causes.
Napoléon était dans l'usage de recommander avec exagération à ses
généraux de marcher en avant. S'il ne doutait pas de leur courage, il
est certain qu'il se méfiait de leur résolution. Avec un homme ardent
comme le général Vandamme, il eût été plus convenable de lui tenir le
langage de la prudence. Toutefois, dans la circonstance, il était de son
devoir de marcher tête baissée. Napoléon lui avait dit et fait écrire:
«Je vous suis avec toute ma garde; marchez sans crainte.» Enfin il
savait que le bâton de maréchal devait être la récompense d'un succès
brillant, et il était impatient de l'obtenir. Mais Napoléon, après avoir
mis en route sa garde, était resté à Dresde, incertain sur ce qu'il
ferait. Ayant reçu la nouvelle de l'échec éprouvé par le maréchal
Oudinot devant Berlin, et des revers du maréchal Macdonald sur la
Katzbach, il résolut de rester, de rappeler sa garde, et il eut le tort
incroyable de ne pas faire prévenir Vandamme. On a dit qu'il s'était mis
en route, et que, se trouvant tout à coup indisposé, il avait
rétrogradé. Ce fait est inexact, et le général Gersdorff, général saxon,
m'a déclaré formellement que, n'ayant pas quitté un moment le palais
pendant les journées du 28 et du 29, il avait la certitude absolue que
Napoléon n'était pas sorti de Dresde ces jours-là. La garde seule
s'était mise en mouvement, et il la rappela, ainsi que je viens de le
dire. Vandamme se trouva donc seul et sans appui dans la plaine de Culm.
Vainqueur le 29, il fut accablé le 30 par les forces immenses qui se
jetèrent sur lui.
Une circonstance inopinée survint qui aggrava sa position, et la rendit
désespérée. Le corps de Kleist, qui s'était retiré de Glasshüth devant
Saint-Cyr, arriva à Ebersdorff le 29. De ce point il ne put entrer en
Bohême. Une communication mauvaise, praticable cependant aux voitures,
et meilleure que celle de Zinnwald, aboutit de ce point à Culm. Mais,
dans ce moment, Vandamme étant à la tête du débouché, Kleist ne pouvait
pas raisonnablement s'y présenter. Le 30, au matin, il crut Vandamme
assez avancé pour avoir entièrement découvert la grande route, et, ne le
supposant plus sur ce point, il se décida à faire un mouvement par le
plateau et à se porter d'Ebersdorf sur Nollendorf, espérant ainsi
échapper à l'armée française, arriver à la plaine, éviter Vandamme, et
rejoindre, par un détour, le gros de son armée. Une preuve incontestable
de la vérité de cette opinion, c'est que ses meilleures troupes étaient
à l'arrière-garde pour résister soit à Saint-Cyr, soit à ce qui pouvait
venir de Peterswald. Les mauvaises troupes et les parcs étaient en tête
de colonne. Au moment où Vandamme, accablé par le nombre, se disposait à
la retraite, le corps de Kleist arriva sur la route. La cavalerie de
Vandamme, s'élançant en colonnes, pour ouvrir le chemin, échappa en
partie. Cette cavalerie, rencontrant seulement d'abord des landwehrs et
des parcs, elle sabra tout, et prit cette nombreuse artillerie, qui
n'eut pas même le temps de se mettre en batterie. Mais les troupes à la
queue de la colonne, s'étant ravisées, prirent position, et parvinrent à
fermer le passage.
Si la garde eût suivi, Kleist, pris entre Saint-Cyr et la garde, mettait
bas les armes, et Vandamme eût battu, le 30, les divers corps qui l'ont
attaqué. Mais, bien plus, si la garde eût joint Vandamme le 29, pendant
qu'il était victorieux, il aurait pu se porter en avant et se trouver
ainsi au milieu de toutes les forces ennemies qui étaient sans
organisation et dans une entière confusion, par suite des difficultés de
la retraite. Toute l'artillerie marchait isolément. Les troupes
descendaient par détachement, en suivant tous les sentiers praticables.
Il n'y avait pas, le 29, trente mille hommes à mettre régulièrement en
bataille dans la plaine. C'était un de ces coups de fortune, comme il on
arrive en un siècle de guerre. Tout le matériel aurait été pris, et tout
se serait dispersé. Des reproches réciproques auraient servi à tout
dissoudre, à tout désorganiser. La fortune en a ordonné autrement; mais
le seul coupable, et le véritable auteur de la catastrophe, c'est
Napoléon.
Il convient maintenant d'examiner quelle influence a eue le maréchal
Saint-Cyr sur cet événement. Il pouvait en diminuer la gravité, et il
n'est pas exempt de reproches. Il suivait Kleist, et arriva à Ebersdof.
C'est de la hauteur, en avant de ce poste, qu'il vit l'événement du 30.
S'il est arrivé le 20, il est coupable de n'avoir pas descendu le
plateau et de ne s'être pas joint à Vandamme; s'il n'est arrivé que le
30 au matin, il ne pouvait pas déboucher; mais alors il est coupable
d'avoir perdu de vue Kleist. En le suivant l'épée dans les reins il
l'arrêtait, et la route de Peterswald restait libre au général Vandamme,
et peut-être même l'enchaînement des circonstances aurait pu, Vandamme
battu et se retirant, entraîner la perte de Kleist.
On a eu tort d'accuser Vandamme d'avoir montré, dans cette circonstance,
trop de témérité. Il s'était arrêté dans une bonne et excellente
position en avant de Culm, position inexpugnable pour peu qu'il existe
quelque proportion entre le nombre des combattants. J'ai depuis étudié
ces lieux sur place, et j'ai acquis la conviction que Vandamme aurait pu
s'y défendre un contre deux, et certainement il l'aurait fait; mais il y
a des limites au possible. Je pense, au contraire, qu'on pourrait lui
reprocher de la lenteur et peu d'ensemble dans sa marche. Ses troupes
n'étaient pas réunies le 29; et, quoique maître de Culm le 29, avant
midi, il ne put pas déboucher pour culbuter et mettre en déroute le
corps russe, très-inférieur en force, isolé dans une position ouverte,
sans appui et sans moyen pour résister. Mais aussi comment se précipiter
au milieu de cent quatre-vingt mille hommes qui, s'ils n'étaient pas là,
se trouvaient cependant à portée dans un bassin vaste et découvert, sans
avoir derrière soi les forces nécessaires comme point d'appui? Et
pourtant il y avait un tel désordre dans l'armée alliée en ce moment,
que le corps de Vandamme seul pouvait, en l'accroissant encore, amener
des résultats incalculables.
C'est l'esprit de justice dont je fais profession, et ma conviction
profonde, qui me décident à prendre la défense de Vandamme, car ce
général ne m'a jamais inspiré aucun intérêt. J'ajouterai à ce qui
précède une dernière réflexion sur la conduite de Napoléon, réflexion
qui la rend encore moins concevable.
L'armée ennemie se retirait sur diverses colonnes, et devait
naturellement se rassembler dans la plaine de Toeplitz. Le 30 août, elle
devait, d'après tous les calculs, s'y trouver réunie, et, le jour
suivant, les divers corps de l'armée française, après avoir descendu du
plateau de Saxe, se trouvaient en présence. Une fois nos corps réunis,
qui devait commander, qui devait donner la direction, l'impulsion et
l'ensemble? Personne, puisque Napoléon était le 30 à Dresde, et n'avait
pris aucune disposition pour suppléer, le 31, à sa présence en Bohême.
Ainsi, dans le cas de succès constants dans la poursuite, il se mettait,
par sa propre volonté, dans des conditions qui en rendaient les effets
plus que douteux. L'on ne peut dire qu'il avait suspendu la poursuite,
car aucun ordre semblable n'arriva aux autres corps, et Vandamme en a
reçu de contraires.
On se perd dans ce dédale où l'on ne peut découvrir ni un calcul ni une
intention raisonnable. Seulement il paraît incontestable que Napoléon,
frappé de la nouvelle du désastre de la Katzbach, et ne pensant qu'à la
nécessité de le réparer, ne voulut pas s'éloigner de l'année de Silésie;
mais, quelque urgents que fussent les secours à lui porter, ils ne
pouvaient pas être immédiats, tandis que les affaires de Bohême, d'une
nature décisive, réclamaient à l'heure même et le secours de sa garde
pour soutenir Vandamme, et sa présence pour la direction de l'ensemble
des opérations. Dans tous les cas, rien n'excuse et ne peut excuser
Napoléon de n'avoir pas informé Vandamme du changement de ses
résolutions[4].
[Note 4: La lettre ci-après prouve que, le 30 août, l'intention de
l'Empereur était que l'armée continuât son mouvement offensif et
descendît le plateau de la Saxe pour pénétrer en Bohême. Vandamme, non
soutenu par la garde, qui avait été rappelée à Dresde, devait marcher
sur Toeplitz, tandis que je débouchais par Zinnwald, et que les autres
corps en faisaient autant, chacun dans sa direction. Vandamme est donc
parfaitement innocent de ce mouvement, et des conséquences qui en ont
été la suite.
«Dresde, le 30 août 1813.
«Monsieur le maréchal duc de Raguse, l'Empereur me charge de vous
prévenir que le point difficile pour l'ennemi est Zinnwald, où l'opinion
de tous les gens du pays est que son artillerie et ses bagages ne
pourront passer qu'avec une peine extrême; que c'est donc sur ce point
qu'il faut se réunir et attaquer; que l'ennemi, tourné par le général
Vandamme, qui marche sur Toeplitz, se trouvera très-embarrassé, et sera
probablement obligé de laisser la plus grande partie de son matériel.
«Le prince vice-connétable, major général,
«_Signé_: ALEXANDRE.»]
Instruit de ce qui s'était passé, je ne pouvais plus penser à descendre
de la montagne. Garder ma position et attendre des ordres était tout ce
qui me restait à faire. Je restai donc sur la défensive pendant la
journée du 31. L'ennemi attaqua mon avant-garde, mais il fut repoussé
constamment. Il avait perdu beaucoup de monde dans cette poursuite et
les divers combats dont je viens de rendre compte. Nous lui avions pris
trente pièces de canon, sept à huit cents voitures d'artillerie ou
d'équipages, et il avait eu en tués, blessés et prisonniers, de neuf à
dix mille hommes hors de combat.
Le 31, au soir, je reçus l'ordre de prendre position à Altenbourg. Je
m'y rendis, et me mis en mesure de m'y défendre. Le 1er septembre,
l'Empereur me prescrivit de me rapprocher de Dresde et de déboucher sur
la rive droite de l'Elbe s'il était nécessaire. Dès ce moment commença
une série de mouvements sans aucun résultat, qui semblaient destinés,
comme par exprès, à produire la destruction des troupes. Le quatorzième
corps avait fait un mouvement pareil au mien. Le deuxième corps et sa
cavalerie s'étaient également rapprochés de l'Elbe. Le 3, je marchai
encore dans la direction de Dresde, et pris position au village de
Recknitz. Le 4, je passai l'Elbe et allai camper à Bischofswerda, et le
lendemain à Bautzen.
CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS
RELATIFS AU LIVRE DIX-SEPTIÈME