«Près Steinbach, 8 mai 1813.
«Monseigneur, les mouvements continuels de mon corps d'armée m'ayant
empêché, jusqu'à ce moment, de vous adresser mon rapport sur les détails
de ses opérations relatives à la bataille de Lutzen, je m'empresse de
réparer cette omission.
«Après avoir passé la Saale, je reçus l'ordre de prendre position avec
mon corps d'armée au défilé de Ripach.
«Le lendemain 2 mai, les projets de l'ennemi étant encore obscurs,
l'Empereur me donna l'ordre de me porter sur Pégau, afin de connaître la
force de l'ennemi sur ce point et de culbuter tous les corps moins forts
que le mien, que je trouverais sur mon passage. Afin de ne pas être
trompé par de simples apparences, je me mis immédiatement en mouvement.
Deux routes me conduisaient également à Pégau, l'une par la rive gauche
du ravin et plus courte, l'autre par la rive droite et plus longue.
«Je choisis la deuxième parce qu'elle me liait plus avec l'armée, et
que, dans le pas d'une grande bataille, je ne courrais pas risque d'en
être séparé.
«Mes troupes formées en neuf colonnes, sur plusieurs lignes, prêtes à
former promptement des carrés et disposées en échelons, je m'ébranlai;
après une heure de marche, j'arrivai au village de Starfield. En ce
moment le canon se fit entendre au village de Kaia, et, au même instant,
l'ennemi se montra sur l'immense plateau qui précède et domine le
village de Starfield; les forces qu'il me montra dans ce moment ne me
parurent pas assez grandes pour devoir m'arrêter; je me disposai donc à
remplir la partie de mes instructions qui me prescrivait de marcher à
lui; mais, afin d'être à l'abri de tout événement fâcheux, j'occupai
fortement le village de Starfield, qui devait être mon point d'appui. Je
portai en avant du village, et un peu à sa gauche, la division Compans,
et en échelons sur sa gauche, celle du général Bonnet; et, soutenu d'une
nombreuse artillerie, je portai ces troupes en avant.
«La charge que j'avais ordonnée s'exécuta avec promptitude et vigueur;
les forces que l'ennemi me montra bientôt me prouvèrent qu'une grande
bataille allait être livrée; alors j'arrêtai mon mouvement offensif,
qui, en m'éloignant de l'armée et de mes points d'appui, aurait
infailliblement causé ma perte; mais je conservai toutefois une attitude
offensive, afin de partager l'attention de l'ennemi, de l'empêcher
d'écraser les troupes du troisième corps qui combattaient à Kaia, et de
donner le temps aux échelons que Sa Majesté avait formés en arrière de
se réunir et de venir nous dégager. Alors l'ennemi réunit de grandes
forces contre moi, et surtout une nombreuse artillerie. Plus de cent
cinquante pièces de canon furent dirigées contre mon seul corps d'armée;
mais les troupes supportèrent leur feu avec un calme et un courage
dignes des plus grands éloges. La division Compans, surtout, la plus
exposée, mérite des éloges particuliers; les rangs éclaircis à chaque
instant se reformaient aux cris de _Vive l'Empereur!_ Immédiatement
après ce feu terrible, la cavalerie ennemie s'ébranla et fit une charge
vigoureuse également dirigée contre le 1er régiment d'artillerie de
marine. Cet excellent régiment, commandé par le brave colonel Esmond,
montra en ce moment tout ce qu'une bonne infanterie peut contre la
cavalerie, et les efforts de l'ennemi vinrent échouer contre ses
baïonnettes; d'autres charges furent également faites, et toutes
également sans succès. Cependant le combat durait déjà depuis plusieurs
heures; Sa Majesté, qui avait prévu ce qui pouvait arriver et placé
l'armée en conséquence, avait eu le temps de la réunir et de marcher.
L'ennemi voulut faire un dernier effort sur moi et redoubla son feu dans
l'espérance de me forcer à évacuer le village de Starfield, et il
pouvait espérer d'obtenir ce résultat si j'eusse continué à garder la
position offensive que j'avais prise et à combattre à découvert; je crus
devoir ne pas compromettre ce poste important, et à cet effet je
reportai mes troupes en arrière, de la distance nécessaire pour en
masquer une partie, en étant à portée de soutenir le village de
Starfield, et toute la division Compans fut placée dans ce village.
Cette disposition fut encore rendue plus nécessaire par un grand
mouvement que l'ennemi fit sur ma droite, qui, étant en arrière du
ravin, n'avait plus de point d'appui, tandis que la tête de mes forces
était au village, et n'ayant rien au delà du ravin. Peu de troupes
suffisaient pour arrêter l'ennemi sur ce point. J'y employai une portion
de la troisième division, et je gardai le reste de cette division en
réserve, afin de pourvoir aux cas imprévus. L'ennemi alors fit une
charge directe sur le village; mais elle lui réussit mal. Cependant
l'Empereur était arrivé sur Kaia, et, tandis qu'on se battait sur ce
point avec acharnement, les efforts de l'ennemi furent ralentis contre
moi, quoique j'eusse toujours en présence de grandes forces.
«Cinq heures et demie arrivèrent, et le quatrième corps parut. Aussitôt
que je pus être certain de l'avoir bien reconnu, j'eus lieu d'être
tranquille sur ma droite, et j'exécutai, sans perdre un seul instant,
avant même d'avoir communiqué avec lui, l'ordre anticipé que Sa Majesté
m'avait donné de porter une division sur Kaia aussitôt que je serais en
liaison avec le général Bertrand. Enfin l'ennemi était battu partout; Sa
Majesté était victorieuse; elle ordonne une charge générale. La division
Compans débouche de nouveau du village. La division Friederich se porta
à sa gauche et à droite de la division Bonnet, et nous marchâmes
rapidement à l'ennemi, qui fuyait devant nous, aussi loin que le jour le
permit. Nous nous canonnions encore qu'à peine pouvions-nous distinguer,
dans l'obscurité, les masses qui se retiraient devant nous. Il fallut
enfin s'arrêter par suite de l'obscurité de la nuit. Nous étions en
repos depuis quelques instants lorsqu'un corps de cavalerie ennemie se
présenta inopinément et sans avoir pu être reconnu, et chargea nos
carrés. Il fut reçu la nuit comme il l'avait été le jour, et se replia,
mais sans avoir éprouvé une grande perte, attendu que, dans l'obscurité,
il eût été dangereux de faire feu sans avoir bien reconnu la division
des carrés. Immédiatement après sa retraite, prévoyant qu'il pourrait
revenir, je rapprochai tellement mes carrés, qu'ils pouvaient tous se
voir, et je les échelonnai de manière que deux côtés pussent toujours
tirer, et qu'il y eût des feux dans toutes les divisions. Ce que j'avais
prévu arriva. L'ennemi, comptant que, après la fatigue d'une aussi
longue journée, les soldats seraient couchés et les armes aux faisceaux,
arriva à dix heures avec quatre régiments de cavalerie de choix, dont un
régiment de gardes prussiennes. Ces quatre régiments se jetèrent avec
une impétuosité extraordinaire au milieu de nous; mais ils trouvèrent
chacun à son poste. Tous les ordres donnés furent exécutés
ponctuellement, et l'ennemi enveloppa de ses morts nos carrés sans en
enfoncer aucun. Trois cents hussards restèrent sur la place, et les
rapports des Prussiens annoncent que le régiment des gardes a été
détruit entièrement. Ainsi a fini une belle journée. C'est le sixième
corps qui, dans cette mémorable bataille, a eu l'honneur de tirer les
premiers coups de canon et les derniers coups de fusil. Je ne saurais
donner trop d'éloges aux troupes dont Sa Majesté m'a confié le
commandement. Les soldats de marine se sont montrés dignes de l'armée
dans laquelle Sa Majesté les a attachés. Ces nouveaux soldats marchent
d'un pas ferme sur le pas des anciens. Je devrais nommer tous les
généraux et tous les officiers supérieurs; mais je dois faire une
mention particulière du général Compans et du général Bonnet, des
généraux Jamin, Joubert et Richemont. Le général Compans a eu ses
habits criblés de mitraille: le général Bonnet, deux chevaux tués sous
lui: le général Jamin, quoique blessé, n'a pas quitté le champ de
bataille un seul instant. Je dois faire aussi mention du colonel Jardet,
mon premier aide de camp, officier d'une grande distinction, qui a été
blessé d'une manière extrêmement grave. Je dois citer aussi le général
Faucher, commandant l'artillerie, et le colonel de Ponthou, commandant
le génie, dont j'ai eu à me louer.
«J'aurai l'honneur d'adresser à Votre Altesse des demandes de
récompenses pour les officiers et soldats qui ont si bien mérité de Sa
Majesté, et en vous priant de les soumettre à l'Empereur.»