_La Princesse_ est une féerie sentimentale comme celles de Shakspeare.
Tennyson cette fois a pensé et senti en jeune chevalier de la
Renaissance. Le propre de ce genre d'esprit est une surabondance et
comme un regorgement de séve. Il y a chez les personnages de _la
Princesse_, comme chez ceux d'_As you like it_, un trop plein
d'imagination et d'émotions. Ils fouillent, pour exprimer leur pensée,
dans tous les siècles et dans tous les pays; ils emportent le discours
jusqu'aux témérités les plus abandonnées; ils enveloppent et chargent
toute idée d'une image éclatante qui traîne et luit autour d'elle
comme une robe de brocart constellée de pierreries. Leur nature est
trop riche; à chaque secousse, il se fait en eux comme un
ruissellement de joie, de colère ou de désirs; ils vivent plus que
nous, plus chaudement et plus vite. Ils sont excessifs, raffinés,
prompts aux larmes, au rire, à l'adoration, à la plaisanterie, enclins
à mêler l'une à l'autre, précipités par une verve nerveuse à travers
les contrastes et jusqu'aux extrêmes. Ils fourragent dans la prairie
poétique, avec des caprices et des joies impétueuses et changeantes.
Pour contenter la subtilité et la surabondance de leur invention, ils
ont besoin de féeries et de mascarades. En effet, _la Princesse_ est
une féerie et une mascarade. La belle Ida, fille du roi de Gama, qui
est un monarque du Sud (ces contrées ne sont pas sur la carte), a été
fiancée toute enfant à un beau prince du Nord. L'âge venu, on la
réclame. Elle, fière et toute nourrie de doctes raisonnements, s'est
irritée de la domination des hommes, et pour affranchir les femmes, a
fondé sur la frontière une Université qui relèvera son sexe et sera la
colonie d'où sortira l'égalité future. Le prince part avec Cyril et
Florian, deux amis, obtient permission du bon vieux Gama, et, déguisé
en fille, entre dans l'enceinte virginale, où nul ne peut pénétrer
sous peine de mort. Il y a une grâce charmante et moqueuse dans cette
peinture d'une Université de filles. Le poëte joue avec la beauté; nul
badinage n'est plus romanesque ni plus tendre. On sourit d'entendre
les gros mots savants échappés de ces lèvres roses. «Les voilà le long
des bancs comme des colombes au matin sur le chaume du toit, quand le
soleil tombe sur leurs blanches poitrines;» elles écoutent des tirades
d'histoire et des promesses de rénovation sociale, en robes de soie
lilas, avec des ceintures d'or, «splendides comme des papillons qui
viennent d'éclore;» parmi elles une enfant, Mélissa, «une blonde rose,
pareille à un narcisse d'avril, les lèvres entr'ouvertes,--et toutes
ses pensées visibles au fond de ses beaux yeux,--comme les agates du
sable qui semblent ondoyer et flotter au matin,--dans les courants de
cristal de la mer transparente[196].»--Et croyez que l'endroit aide à
la magie. Ce vilain mot de collége et de Faculté ne rappelle chez nous
que des bâtiments étriqués et sales, qu'on prendrait pour des casernes
où des hôtels garnis. Ici, comme dans une Université anglaise, les
fleurs montent le long des portiques, les vignes entourent les pieds
des statues, les roses jonchent les allées de leurs pétales; des
touffes de laurier croissent autour des porches, les cours dressent
leur architecture de marbre, bosselées de frises sculptées, parsemées
d'urnes d'où pend la chevelure verte des plantes. Au milieu ondoie une
fontaine, et «les Muses et les Grâces, trois par trois, l'entourent de
leurs groupes.» Après la leçon, les unes, dans l'herbe haute des
prairies, caressent des paons apprivoisés; d'autres, «appuyées sur une
balustrade,--au-dessus de la campagne empourprée, respirent la
brise,--qui, gorgée par les senteurs des innombrables roses,--vient
battre leurs paupières de son parfum[197].» On reconnaît à chaque
geste, à chaque attitude, des jeunes filles anglaises; c'est leur
éclat, leur fraîcheur, leur innocence. Et çà et là aussi on aperçoit
la profonde expression de leurs grands yeux rêveurs. «Des larmes,
chante l'une d'elles, de vaines larmes, je ne sais pas ce qu'elles
veulent dire.--Des larmes sorties de la profondeur de quelque divin
désespoir--s'élèvent dans le coeur et se rassemblent dans les
yeux--lorsqu'on regarde les heureux champs de l'automne--et qu'on
pense aux jours qui ne sont plus[198].»--Voilà la volupté exquise et
étrange, la rêverie pleine de délices et aussi d'angoisses, le
frémissement de passion délicate et mélancolique que vous avez déjà
trouvés dans _Winter's Tale_ ou dans _la Nuit des Rois_.
Ils sont partis avec la princesse et son cortége, tous à cheval, et
s'arrêtent dans une gorge auprès d'un taillis, «pendant que le soleil
s'élargit aux approches de sa mort, et qu'au-dessus des prairies se
détachent les hauteurs roses.» Cyril, échauffé par le vin, commence
une chanson de cabaret, et se découvre. Ida, indignée, veut partir;
son pied glisse, elle tombe dans la rivière; le prince la sauve et
veut fuir. Mais il est saisi par les gardiennes et amené devant le
trône où la hautaine jeune fille se tient debout prête à prononcer la
sentence. À ce moment un grand tumulte s'élève, et l'on aperçoit dans
la cour un spectacle étrange. «De la salle illuminée partaient de
longs ruissellements de splendeur oblique--qui tombaient sur une
presse--d'épaules de neige serrées comme des brebis en troupeau,--sur
un arc-en-ciel de robes, sur des diamants, sur des yeux de
diamant,--sur l'or des habits, sur des cheveux d'or. Çà et là,--elles
ondoyaient ainsi que des fleurs sous l'orage, les unes rouges,
d'autres pâles,--toutes la bouche ouverte, toutes les yeux vers la
lumière,--quelques-unes criant qu'il y avait une armée dans le
pays,--d'autres qu'il y avait des hommes jusque dans les murs;--et
d'autres qu'elles ne s'en souciaient point, jusqu'à ce que leur
clameur monta,--comme celle d'une nouvelle Babel.... Au-dessus d'elles
se dressaient debout--les sereines Muses de marbre, la paix dans leurs
grands yeux[199].» C'est que le père du prince est venu avec son armée
pour le délivrer et a saisi le roi Gama comme otage. La voilà obligée
de relâcher le jeune homme; elle vient sur lui les narines gonflées,
les cheveux flottants, la tempête dans le coeur, et le remercie avec
une ironie amère: «Vous vous êtes bien conduit et comme un
gentilhomme, et comme un prince. Et vous avez bon air aussi dans vos
habits de femme.» Elle est toute palpitante d'orgueil blessé; elle
balbutie, elle veut, puis elle ne veut plus; elle tâche de se
contraindre pour mieux insulter, et tout d'un coup elle éclate: «Vous
qui avez osé forcer nos barrières et duper nos gardiennes, et nous
froisser, et nous mentir, et nous outrager!--Moi, t'épouser! moi votre
fiancée, votre esclave! Non, quand tout l'or qui gît dans les veines
de la terre serait entassé pour faire votre couronne, et quand toute
langue parlante vous appellerait seigneur.--«Seigneur! votre fausseté
et votre visage nous sont en dégoût. Je marche sur vos offres et sur
vous. Partez. Qu'on le pousse hors des portes[200]!» Comment amollir
ce coeur farouche enfiévré de colère féminine, aigri par le
désappointement et l'offense, exalté par de longs rêves de puissance
et de primauté et que sa virginité rend plus sauvage! Mais comme la
colère lui sied, et qu'elle est belle! Et comme cette fougue de
sentiment, cette altière déclaration d'indépendance, cette chimérique
ambition de réformer l'avenir révèlent la générosité et la hauteur
d'un coeur jeune et épris du beau! On convient que la querelle sera
décidée par un combat de cinquante contre cinquante. Le prince est
vaincu, et Ida le voit sanglant sur le sable. Lentement, par degrés,
en dépit d'elle-même, elle cède aux prières, recueille les blessés
dans son palais et vient au lit du mourant. Devant sa langueur et son
délire, la pitié éclot, puis la tendresse, puis l'amour, «comme une
campanule des Alpes, humide de larmes matinales, auprès de quelque
froid glacier, fragile d'abord et faible, mais qui de jour en jour
prend de l'éclat[201].» Un soir, il revient à lui, épuisé, les yeux
encore troublés de visions funèbres; il la voit flotter devant lui
comme un rêve, ouvre péniblement ses lèvres pâles, et lui dit tout
bas: «Si vous êtes cette Ida que j'ai connue,--je ne vous demande
rien; mais si vous êtes un songe,--doux songe, achevez-vous. Je
mourrai cette nuit;--baissez-vous, et faites semblant de m'embrasser
avant que je meure[202].--Elle se retourna; elle s'arrêta;--elle se
baissa; et avec un grand tremblement de coeur,--nos lèvres se
rencontrèrent. Du fond de ma langueur jaillit un cri,--l'Amour
couronné s'élançant des bords de la mort,--et tout le long des veines
frémissantes l'âme monta,--et se colla dans un baiser de feu sur la
bouche d'Ida. Je retombai en arrière, et de mes bras elle se
leva,--toute rougissante d'une noble honte.--Toute la fausse enveloppe
avait glissé à ses pieds comme une robe,--et la laissait femme, plus
aimable que l'autre,--l'Immortelle, lorsqu'elle sortit de l'abîme
stérile pour conquérir tout par l'amour, et que le long de son corps
le cristal ruisselant coulait,--et qu'elle volait au loin le long des
îles empourprées,--nue comme une double lumière dans l'air et dans la
vague[203].» Voilà l'accent de la Renaissance, tel qu'il est sorti du
coeur de Spenser et de Shakspeare; ils ont eu cette adoration
voluptueuse de la forme et de l'âme, et ce divin sentiment de la
beauté.
[Note 196:
They sat along the forms, like morning doves
That sun their milky bosoms on the thatch.
A rosy blonde and in a college gown
That clad her like an april daffodilly
(Her mother's colour) with her lips apart,
And all her thoughts as fair within her eyes,
As bottom agates seem to wave and float,
In crystal currents of clear morning seas.]
[Note 197:
And leaning there on those balusters, high
Above the empurpled champaign, drank the gale
That blown about the foliage underneath,
And sated with the innumerable rose,
Beat balm upon our eyelids.]
[Note 198:
Tears, idle tears, I know not what they mean,
Tears from the depth of some divine despair
Rise in the heart, and gather to the eyes,
In looking on the happy autumn-fields,
And thinking of the days that are no more.
Dear as remember'd kisses after death,
And sweet as those by hopeless fancy feign'd
On lips that are for others; deep as love,
Deep as first love, and wild with all regret;
O death in life, the days that are no more.]
[Note 199:
A hubbub in the court of half the maids
Gather'd together; from the illumin'd hall
Long lanes of splendour slanted o'er a press
Of snowy shoulders, thick as herded ewes,
And rainbow robes, and gems and gemlike eyes,
And gold and golden heads; they to and fro
Fluctuated, as flowers in storm, some red, some pale,
All open-mouth'd, all gazing to the light,
Some crying there was an army in the land,
And some that men were in the very walls,
And some they cared not; till a clamour grew
As of a new-world Babel, woman-built
And worse-confounded: high above them stood
The placid marble Muses, looking peace.]
[Note 200:
«You have done well and like a gentleman,
And like a prince: you have our thanks for all:
And you look well too in your woman's dress:
Well have you done and like a gentleman.
You have saved our life: we owe you bitter thanks:
Better have died and spilt our bones in the flood--
Then men had said--but now--what hinder me
To take such bloody vengeance on you both?--
Yet since our father--Wasps in the solemn hive,
You would-be quenchers of the light to be,
Barbarians, grosser than your native bears--
O would I had his sceptre for one hour!
You that have dared to break our bound, and gull'd
Our tutors, wrong'd and lied and thwarted us--
I wed with thee! I bound by precontract
Your bride, your bondslave! not tho' all the gold
That veins the world were pack'd to make your crown,
And every spoken tongue should lord you. Sir,
Your falsehood and your face are loathsome to us:
I trample on your offers and on you:
Begone! we will not look upon you more.
Here, push them out at gates.»]
[Note 201:
From all a closer interest flourish'd up
Tenderness touch by touch, and last, to these,
Love, like an Alpine harebell hung with tears
By some cold morning glacier; frail at first
And feeble, all unconscious of itself,
But such as gather'd colour day by day.]
[Note 202:
«If you be, what I think you, some sweet dream,
I would but ask you to fulfil yourself:
But if you be that Ida whom I know,
I ask you nothing: only, if a dream,
Sweet dream, be perfect. I shall die to-night.
Stoop down and seem to kiss me ere I die.»]
[Note 203:
. . . . . . She turn'd; she paused;
She stoop'd; and with a great shock of the heart
Our mouths met: out of languor leapt a cry,
Crown'd Passion from the brinks of death, and up
Along the shuddering senses struck the soul,
And closed on fire with Ida's at the lips;
Till back I fell, and from mine arms she rose
Glowing all over noble shame; and all
Her falser self slipt from her like a robe,
And left her woman, lovelier in her mood
Than in her mould that other, when she come
From barren deeps to conquer all with love,
And down the streaming crystal dropt, and she
Far-fleeted by the purple island-sides,
Naked, a double light in air and wave....]
V
Il y a une autre chevalerie qui ouvre le moyen âge comme celle-ci le
ferme, chantée par des enfants comme celle-ci par des jeunes gens, et
retrouvée dans _les Idylles du roi_ comme celle-ci dans _la
Princesse_. C'est la légende d'Arthur, de Merlin et des chevaliers de
la Table-Ronde. Avec un art admirable, Tennyson en a renouvelé les
sentiments et le langage; cette âme flexible prend tous les tons pour
se donner tous les plaisirs. Cette fois il s'est fait épique, antique
et naïf, comme Homère et comme les vieux trouvères des chansons de
Geste. Il est doux de sortir de notre civilisation savante, de
remonter vers l'âge et les moeurs primitives, d'écouter le paisible
discours qui coule abondamment et lentement comme un fleuve sur une
pente unie. Le propre de l'ancienne épopée est la clarté et le calme.
Les idées viennent de naître; l'homme est heureux et encore enfant. Il
n'a pas eu le temps de raffiner, de ciseler et d'enluminer sa pensée;
il la montre toute nue. Il n'est point encore aiguillonné par des
convoitises multipliées; il pense à loisir. Toute idée l'intéresse; il
la développe curieusement; il l'explique. Son discours ne bondit
jamais; il va pas à pas d'un objet à l'autre, et tout objet lui semble
beau; il s'arrête, il regarde et se complaît à regarder. Cette
simplicité et cette paix sont étranges et charmantes; on se laisse
aller, on est bien, on ne désire pas aller plus vite; il semble que
volontiers on resterait toujours ainsi. Car la pensée primitive est la
pensée saine; nous n'avons fait que l'altérer par les greffes et la
culture; nous y revenons comme dans notre fonds le plus intime pour y
trouver le contentement et le repos.
Mais entre toutes les épopées, ce qui distingue celle de la
Table-Ronde, c'est la pureté. Arthur, «le roi irréprochable,» a
assemblé «cette glorieuse compagnie, la fleur des hommes, pour servir
de modèle au vaste monde, et pour être le beau commencement d'un âge.
Il leur a fait mettre leurs mains dans les siennes, jurer de respecter
leur roi comme s'il était leur conscience, et leur conscience comme si
elle était leur roi; de ne point dire de calomnie et de n'en point
écouter; de passer leur douce vie dans la plus pure chasteté; de
n'aimer qu'une jeune fille, de s'attacher à elle; de lui offrir pour
culte des années de nobles actions.» Il y a une sorte de plaisir
raffiné à manier un pareil monde; car il n'y en a point où puissent
naître de plus pures et de plus touchantes fleurs. Je n'en montrerai
qu'une, Elaine, «le lis d'Astolat,» qui, ayant vu Lancelot une seule
fois, l'aime à présent qu'il est parti, et pour toute sa vie. Elle
garde dans la tourelle le bouclier qu'il a laissé, et tous les jours
elle y monte pour le contempler, comptant les marques des coups de
lance et vivant de ses rêves. Il est blessé, elle va le soigner et le
guérit. Et cependant elle murmurait: «En vain; en vain; cela ne peut
pas être. Il ne m'aimera pas. Quoi donc, faut-il que je
meure?»--«Puis, comme un pauvre petit oiseau innocent--qui n'a qu'un
simple chant de quelques notes,--répète son simple chant et le répète
toujours, pendant toute une matinée d'avril, jusqu'à ce que
l'oreille--se lasse de l'entendre, ainsi l'innocente enfant--allait la
moitié de la nuit répétant: «Faut-il que je meure[204]?» Elle se
déclare enfin, avec quelle pudeur et de quel élan! Mais il ne peut
l'épouser, il est lié à une autre. Elle languit et s'affaisse; on veut
la consoler, elle ne le veut pas; on lui dit que Lancelot est coupable
avec la reine; elle ne le croit pas. Elle dit à ses frères: «Chers
frères, vous aviez coutume, quand j'étais une petite fille, de me
prendre avec vous dans le bateau du batelier, et de remonter avec la
marée la grande rivière. Seulement vous ne vouliez pas passer au delà
du cap où est le peuplier. Et je pleurais parce que vous ne vouliez
pas aller au delà, et remonter bien loin la rivière luisante, jusqu'à
ce que nous eussions trouvé le palais du roi. À présent, j'irai[205].»
Elle meurt, et, selon sa dernière prière, ils l'emportent «comme une
ombre à travers les champs qui brillent dans leur pleine fleur d'été,»
et la posent sur la barque toute tendue de velours noir. La barque
remonte poussée par la marée, «et la morte avec elle, dans sa main
droite un lis, dans sa main gauche--une lettre qu'elle avait dictée,
toute sa chevelure blonde ruisselant autour d'elle.--Et tout le
linceul était de drap d'or--ramené jusqu'à la ceinture; elle-même tout
en blanc,--excepté son visage, et ce visage aux traits si purs--était
aimable, car elle ne semblait point morte,--mais profondement
endormie, et reposait en souriant[206].» Elle arrive ainsi dans un
grand silence, et le roi Arthur lit la lettre devant tous les
chevaliers et toutes les dames qui pleurent: «Très-noble seigneur, sir
Lancelot du Lac,--moi qu'on appelait quelquefois la vierge
d'Astolat,--je viens ici, car vous m'avez quittée sans prendre congé
de moi;--je viens ici afin de prendre pour la dernière fois congé de
vous.--Je vous aimais, et mon amour n'a point eu de retour.--C'est
pourquoi mon fidèle amour a été ma mort.--C'est pourquoi, devant notre
dame Ginèvre--et devant toutes les autres dames, je fais ma
plainte.--Priez pour mon âme et accordez-moi la sépulture.--Prie pour
mon âme, toi aussi, sir Lancelot,--car tu es un chevalier sans
égal[207].» Rien de plus; elle finit sur ce dernier mot, plein d'un
regret si triste et d'une admiration si tendre: on aurait peine à
trouver quelque chose de plus simple et de plus délicat.
Il semble qu'un archéologue puisse refaire tous les styles, excepté le
grand, et celui-ci a tout refait, jusqu'au grand style. C'est le soir
de la dernière bataille; tout le jour le tumulte de la grande mêlée «a
roulé le long des montagnes près de la mer d'hiver;» un à un les
chevaliers d'Arthur sont tombés; il est tombé lui-même, le crâne fendu
à travers le casque, et sire Bedivere, son dernier chevalier, l'a
porté tout près de là, «dans une chapelle brisée avec une croix
brisée, debout sur une noire bande de terre stérile. D'un côté était
l'Océan, de l'autre une grande eau; et la lune était pleine[208].»
Arthur, sentant qu'il va mourir, lui dit de prendre son épée
Excalibur; car il l'a reçue des fées de la mer, et il ne faut pas
qu'après lui homme mortel mette la main sur elle. Deux fois sire
Bedivere part pour faire la volonté du roi: deux fois il s'arrête et
revient dire faussement au roi qu'il a jeté l'épée; car ses yeux sont
éblouis par la merveilleuse broderie de diamants qui fleuronnent et
luisent autour de la poignée. La troisième fois enfin il la lance: «La
grande épée jeta des éclairs sous la splendeur de la lune,--et fit
dans l'air une arche de clarté,--comme le rayonnement d'aube
boréale--qui jaillit lorsque les îles mouvantes de l'hiver
s'entrechoquent--la nuit, parmi les bruits de la mer du Nord.--Mais
avant que l'épée eût touché la surface,--un bras s'éleva, vêtu de
velours blanc, mystique, merveilleux,--et la saisit par la poignée, et
la brandit trois fois;--puis s'enfonça avec elle dans la mer[209].»
Alors Arthur, se soulevant douloureusement et respirant avec peine,
ordonne à sire Bedivere de le charger sur ses épaules et de le porter
jusqu'au rivage. «Hâte-toi, hâte-toi, car je crains qu'il ne soit trop
tard, et je crois que je vais mourir.» Ils arrivent ainsi, le long des
cavernes glacées et des roches retentissantes, jusqu'au bord du lac où
«s'étalent les longues gloires de la lune d'hiver.»--«Là s'était
arrêtée une barque sombre,--noire comme une écharpe funèbre de la
proue à la poupe;--tout le pont était couvert de formes
majestueuses,--avec des robes noires et des capuchons noirs, comme en
songe; auprès d'elles,--trois reines avec des couronnes d'or; de leurs
lèvres partit--un cri qui monta en frémissant jusqu'aux étoiles
palpitantes.--Et comme si ce n'était qu'une voix, il y eut un grand
éclat de lamentations, pareil à un vent qui crie--toute la nuit dans
une terre déserte, où personne ne vient--et n'est venu depuis le
commencement du monde[210]. Alors Arthur murmura: Place-moi dans la
barque.--Ils vinrent à la barque; là les trois reines--étendirent
leurs mains et prirent le roi et pleurèrent.--Mais celle qui était la
plus grande entre elles toutes,--et la plus belle, mit la tête du roi
dans son giron--et défit le casque brisé, et l'appela par son nom en
pleurant tout haut[211].» La barque se détache, et Arthur, élevant sa
voix lente, console sire Bedivere qui s'afflige sur le rivage, et
prononçant ces paroles d'adieu, héroïques et solennelles: «Le vieil
ordre change, cédant la place au nouveau;--et Dieu s'accomplit
lui-même en plusieurs façons,--de peur qu'une bonne coutume étant
seule ne corrompe le monde.--Si tu ne dois plus voir ma face, prie
pour moi; plus de choses sont accomplies par la prière que ce monde ne
l'imagine.--Car par elle la terre, ronde tout entière en toutes ses
parties,--est liée comme par des chaînes d'or aux pieds de Dieu. Mais
à présent adieu; je m'en vais pour un long voyage--avec ceux-là que tu
vois, si en effet je m'en vais--(car toute mon âme est obscurcie de
doutes) vers l'île et la vallée d'Avilion,--où ne tombe point de
pluie, ni de grêle, ni de neige,--et où même le vent ne souffle jamais
rudement; mais elle repose--enveloppée de profondes prairies,
heureuse, belle avec des pelouses sous des vergers,--et des creux
pleins d'arbres couronnés par une mer d'été--où je me guérirai de ma
douloureuse blessure[212].» Je crois que depuis Goethe on n'a rien vu
de plus calme et de plus imposant.
Comment rassembler en quelques mots tous les traits de ce talent si
multiple? Il est né poëte, c'est-à-dire constructeur de palais aériens
et de châteaux imaginaires. Mais la passion personnelle et les
préoccupations absorbantes qui ordinairement maîtrisent la main de ses
pareils lui ont manqué; il n'a point trouvé en lui-même le plan d'un
édifice nouveau; il a bâti d'après tous les autres; il a simplement
choisi parmi les formes les plus élégantes, les mieux ornées, les plus
exquises. Il n'a pris que la fleur dans leurs beautés. C'est tout au
plus si, par occasion, il s'est amusé çà et là à arranger quelque
cottage vraiment anglais et moderne. Si, dans ce choix d'architectures
retrouvées ou renouvelées, on cherche sa trace, on la devinera çà et
là dans quelque frise plus finement sculptée, dans quelque rosace plus
délicate et plus gracieuse; mais on ne la trouvera marquée et sensible
que dans la pureté et dans l'élévation de l'émotion morale qu'on
emportera en sortant de son musée.
[Note 204:
She murmur'd «Vain, in vain: it cannot be.
He will not love me: how then? must I die?»
Then as a little helpless innocent bird,
That has but one plain passage of fine notes,
Will sing the simple passage o'er and o'er
For all an april morning, till the ear
Wearies to hear it, so the simple maid
Went half the night repeating, «must I die?»]
[Note 205:
At last she said «Sweet brothers, yester night
I seem'd a curious little maid again,
As happy as when we dwelt among the woods,
And when you used to take me with the flood
Up the great river in the boatman's boat.
Only you would not pass beyond the Cape
That has the poplar on it: there you fixt
Your limit, oft returning with the tide.
And yet I cried because you would not pass
Beyond it, and far up the shining flood
Until we found the palace of the king.
. . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . Now shall I have my will.»]
[Note 206:
But when the next sun brake from underground,
Then, those two brethren slowly with bent brows
Accompanying, the sad chariot-bier
Past like a shadow thro' the field, that shone
Full-summer, to that stream whereon the barge,
Pall'd all its length in blackest samite, lay.
There sat the life-long creature of the house,
Loyal, the dumb old servitor, on deck,
Winking his eyes, and twisted all his face.
So those two brethren from the chariot took
And on the black decks laid her in her bed,
Set in her hand a lily, o'er her hung
The silken case with braided blazonings
And kiss'd her quiet brows, and saying to her:
«Sister, farewell for ever,» and again
«Farewell, sweet sister,» parted all in tears.
Then rose the dumb old servitor, and the dead
Steer'd by the dumb went upward with the flood--
In her right hand the lily, in her left
The letter--all her bright hair streaming down--
And all the coverlid was cloth of gold
Drawn to her waist, and she herself in white
All but her face, and that clear-featured face
Was lovely, for she did not seem as dead
But fast asleep, and lay as tho' she smiled.]
[Note 207:
"Most noble lord, sir Lancelot of the Lake,
I, sometime call'd the maid of Astolat,
Come, for you left me taking no farewell,
Hither, to take my last farewell of you.
I loved you, and my love had no return,
And therefore my true love has been my death.
And therefore to our lady Guinevere,
And to all other ladies, I make moan.
Pray for my soul, and yield me burial.
Pray for my soul thou too, sir Lancelot,
As thou art a knight peerless."]
[Note 208:
A chapel nigh the field,
A broken chancel with a broken cross,
That stood on a dark strait of barren land.
On one side lay the ocean, and on one
Lay a great water, and the moon was full.]
[Note 209:
The great brand
Made lightnings in the splendour of the moon,
And flashing round and round, and whirled in an arch,
Shot like streamer of the northern morn,
Seen where the moving isles of winter shock
By night, with noises of the northern sea.
So flash'd and fell the brand Excalibur:
But ere he dipt the surface, rose an arm
Clothed in white samite, mystic, wonderful,
And caught him by the hilt, and brandish'd him
Three times, and drew him under in the meer.]
[Note 210:
They saw then how there hove a dusky barge
Dark as a funeral scarf from stern to stern,
Beneath them; and descending they were ware
That all the decks were dense with stately forms
Black-stoled, black-hooded, like a dream--by these
Three queens with crowns of gold. And from them rose
A cry that shiver'd to the tingling stars,
And, as it were one voice, an agony
Of lamentation like a wind, that shrills
All night in a waste land, where no one comes,
Or hath come, since the making of the world.]
[Note 211:
Then murmur'd Arthur: "Place me in the barge,"
And to the barge they came. There those three queens
Put forth their hands, and took the king and wept.
But she that rose the tallest of them all
And fairest, laid his head in her lap,
And loosed the shatter'd casque, and chafed his hands
And call'd him by his name, complaining loud....]
[Note 212:
The old order changeth, yielding place to the new,
And God fulfills himself in many ways,
Lest one good custom should corrupt the world....
If thou shouldst never see my face again
Pray for my soul. More things are wrought by prayer
That this world dreams of....
For so the whole round earth is every way
Bound by gold chains about the feet of God.
But now farewell. I am going a long way
With these thou seest,--if indeed I go--
(For all my mind is clouded with a doubt)
To the island-valley of Avilion,
Where falls not hall, or rain or any snow,
Nor ever wind blows loudly; but it lies
Deep-meadow'd, happy, fair with orchard-lawns
And bowery hollows crown'd with summer sea,
Where I will heal me of my grievous wound.]
§ 2.