La grande affaire pour un artiste est de rencontrer des sujets qui
conviennent à son talent. Celui-ci n'y a pas toujours réussi. Son long
poëme _In memoriam_, écrit à la louange et au souvenir d'un ami mort
jeune, est froid, monotone et trop joliment arrangé. Il mène le deuil,
mais en gentleman correct, avec des gants parfaitement neufs, essuie
ses larmes avec un mouchoir de batiste, et manifeste pendant le
service religieux qui termine la cérémonie toute la componction d'un
laïque respectueux et bien appris. C'est ailleurs qu'il trouvera ses
sujets. Être heureux poétiquement, voilà l'objet d'un poëte
dilettante. Pour cela il faut bien des choses. Il faut d'abord que le
lieu, les événements et les personnages n'existent pas. Les choses
réelles sont grossières, et toujours laides par quelque endroit; à
tout le moins, elles sont pesantes; nous ne les manions pas à notre
gré, elles oppriment l'imagination; au fond, il n'y a de vraiment doux
et de vraiment beau dans notre vie que nos rêves. Nous sommes mal à
notre aise tant que nous restons collés au sol, clopinant sur nos deux
pieds qui nous traînent misérablement çà et là dans l'enclos où nous
sommes parqués. Nous avons besoin de vivre dans un autre monde, de
voler dans le grand royaume de l'air, de bâtir des palais dans les
nuages, de les voir se faire et se défaire, de suivre dans un lointain
vaporeux les caprices de leur architecture mouvante et les
enroulements de leurs volutes d'or. Il faut encore que dans ce monde
fantastique tout soit agréable et beau, que le coeur et les sens en
jouissent, que les objets y soient riants ou pittoresques, que les
sentiments y soient délicats ou élevés, que nulle crudité, nulle
disparate, nulle brutalité, nulle sauvagerie, ne vienne tacher par son
excès l'harmonie nuancée de cette perfection idéale. Ceci conduit le
poëte vers les légendes de la chevalerie; voilà le monde fantastique,
magnifique aux yeux, noble et pur par excellence, où l'amour, la
guerre, les aventures, la générosité, la courtoisie, tous les
spectacles et toutes les vertus qui conviennent aux instincts de nos
races européennes, se sont assemblés pour leur offrir l'épopée
qu'elles aiment et le modèle qui leur convient.