III

La grande affaire pour un artiste est de rencontrer des sujets qui

conviennent à son talent. Celui-ci n'y a pas toujours réussi. Son long

poëme _In memoriam_, écrit à la louange et au souvenir d'un ami mort

jeune, est froid, monotone et trop joliment arrangé. Il mène le deuil,

mais en gentleman correct, avec des gants parfaitement neufs, essuie

ses larmes avec un mouchoir de batiste, et manifeste pendant le

service religieux qui termine la cérémonie toute la componction d'un

laïque respectueux et bien appris. C'est ailleurs qu'il trouvera ses

sujets. Être heureux poétiquement, voilà l'objet d'un poëte

dilettante. Pour cela il faut bien des choses. Il faut d'abord que le

lieu, les événements et les personnages n'existent pas. Les choses

réelles sont grossières, et toujours laides par quelque endroit; à

tout le moins, elles sont pesantes; nous ne les manions pas à notre

gré, elles oppriment l'imagination; au fond, il n'y a de vraiment doux

et de vraiment beau dans notre vie que nos rêves. Nous sommes mal à

notre aise tant que nous restons collés au sol, clopinant sur nos deux

pieds qui nous traînent misérablement çà et là dans l'enclos où nous

sommes parqués. Nous avons besoin de vivre dans un autre monde, de

voler dans le grand royaume de l'air, de bâtir des palais dans les

nuages, de les voir se faire et se défaire, de suivre dans un lointain

vaporeux les caprices de leur architecture mouvante et les

enroulements de leurs volutes d'or. Il faut encore que dans ce monde

fantastique tout soit agréable et beau, que le coeur et les sens en

jouissent, que les objets y soient riants ou pittoresques, que les

sentiments y soient délicats ou élevés, que nulle crudité, nulle

disparate, nulle brutalité, nulle sauvagerie, ne vienne tacher par son

excès l'harmonie nuancée de cette perfection idéale. Ceci conduit le

poëte vers les légendes de la chevalerie; voilà le monde fantastique,

magnifique aux yeux, noble et pur par excellence, où l'amour, la

guerre, les aventures, la générosité, la courtoisie, tous les

spectacles et toutes les vertus qui conviennent aux instincts de nos

races européennes, se sont assemblés pour leur offrir l'épopée

qu'elles aiment et le modèle qui leur convient.

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 5 de 5) · 第 97 / 109 题