IV

Même changement dans la théorie de la preuve. Selon Mill, on ne prouve

pas que le prince Albert mourra en posant que tous les hommes sont

mortels, car ce serait dire deux fois la même chose, mais en posant

que Jean, Pierre et compagnie, bref tous les hommes dont nous avons

entendu parler, sont morts.--Je réponds que la vraie preuve n'est ni

dans la mortalité de Jean, Pierre et compagnie, ni dans la mortalité

de tous les hommes, mais ailleurs. On prouve un fait, dit

Aristote[184], en montrant sa cause. On prouvera donc la mortalité du

prince Albert en montrant la cause qui fait qu'il mourra. Et pourquoi

mourra-t-il, sinon parce que le corps humain, étant un composé

chimique instable, doit se dissoudre au bout d'un temps; en d'autres

termes, parce que la mortalité est jointe à la qualité d'homme. Voilà

la cause et voilà la preuve. C'est cette loi abstraite qui, présente

dans la nature, amènera la mort du prince, et qui, présente dans mon

esprit, me montre la mort du prince. C'est cette proposition

abstraite qui est probante; ce n'est ni la proposition particulière,

ni la proposition générale. Elle est si bien la preuve qu'elle prouve

les deux autres. Si Jean, Pierre et compagnie sont morts, c'est parce

que la mortalité est jointe à la qualité d'homme. Si tous les hommes

sont morts ou mourront, c'est encore parce que la mortalité est jointe

à la qualité d'homme. Ici, une fois de plus, le rôle de l'abstraction

a été oublié. Mill l'a confondue avec les expériences; il n'a pas

distingué la preuve et les matériaux de la preuve, la loi abstraite et

le nombre fini ou indéfini de ses applications. Les applications

contiennent la loi et la preuve, mais elles ne sont ni la loi ni la

preuve. Les exemples de Pierre, Jean et des autres contiennent la

cause, mais ils ne sont pas la cause. Ce n'est pas assez d'additionner

les cas, il faut en retirer la loi. Ce n'est pas assez d'expérimenter,

il faut abstraire. Voilà la grande opération scientifique. Le

syllogisme ne va pas du particulier au particulier, comme dit Mill, ni

du général au particulier, comme disent les logiciens ordinaires, mais

de l'abstrait au concret, c'est-à-dire de la cause à l'effet. C'est à

ce titre qu'il fait partie de la science; il en fait et il en marque

tous les chaînons; il relie les principes aux effets; il fait

communiquer les définitions avec les phénomènes. Il porte sur toute

l'échelle de la science l'abstraction que la définition a portée au

sommet.

[Note 184: Voyez les seconds analytiques, si supérieurs aux

premiers: [Grec: di aitiôn kai proterôn].]

V

La même opération explique aussi les axiomes. Selon Mill, si nous

savons que des grandeurs égales ajoutées à des grandeurs égales font

des sommes égales, ou que deux droites ne peuvent enclore un espace,

c'est par une expérience extérieure faite avec nos yeux, ou par une

expérience intérieure faite avec notre imagination. Sans doute on peut

savoir ainsi que deux droites ne sauraient enclore un espace, mais on

peut le savoir encore d'une autre façon. On peut se représenter une

droite par l'imagination, et l'on peut la concevoir aussi par la

raison. On peut considérer son image ou sa définition. On peut

l'étudier en elle-même ou dans les éléments générateurs. Je puis me

représenter une droite toute faite, mais je puis aussi la résoudre en

ses facteurs. Je puis assister à sa formation, et dégager les éléments

abstraits qui l'engendrent, comme j'ai assisté à la formation du

cylindre et dégagé le rectangle en révolution qui l'a engendré. Je

puis dire non pas que la ligne droite est la plus courte d'un point à

un autre, ce qui est une propriété dérivée, mais qu'elle est la ligne

formée par le mouvement d'un point qui tend à se rapprocher d'un

autre, et de cet autre seulement; ce qui revient à dire que deux

points suffisent à déterminer une droite, en d'autres termes que deux

droites ayant deux points communs coïncident dans toute leur étendue

intermédiaire; d'où l'on voit que si deux droites enfermaient un

espace, elles ne feraient qu'une droite et n'enfermeraient rien du

tout. Voilà une seconde manière de connaître l'axiome, et il est clair

qu'elle diffère beaucoup de la première. Dans la première, on le

constate; dans la seconde, on le déduit. Dans la première, on éprouve

qu'il est vrai; dans la seconde, on prouve qu'il est vrai. Dans la

première, on l'admet; dans la seconde, on l'explique. Dans la

première, on remarquait seulement que le contraire de l'axiome est

inconcevable; dans la seconde, on découvre en plus que le contraire de

l'axiome est contradictoire. Étant donnée la définition de la ligne

droite, l'axiome que deux droites ne peuvent enclore un espace s'y

trouve compris; il en dérive comme une conséquence de son principe. En

somme, il n'est qu'une proposition identique, ce qui veut dire que son

sujet contient son attribut; il ne joint pas deux termes séparés,

irréductibles l'un à l'autre: il unit deux termes dont le second est

une portion du premier. Il est une simple analyse. Et tous les axiomes

sont ainsi. Il suffit de les décomposer pour apercevoir qu'ils vont

non d'un objet à un objet différent, mais du même au même. Il suffit

de résoudre les notions d'égalité, de cause, de substance, de temps et

d'espace en leurs abstraits, pour démontrer les axiomes d'égalité, de

substance, de cause, de temps et d'espace. Il n'y a qu'un axiome,

celui d'identité. Les autres ne sont que ses applications ou ses

suites. Cela admis, on voit à l'instant que la portée de notre esprit

se trouve changée. Nous ne sommes plus simplement capables de

connaissances relatives et bornées: nous sommes capables aussi de

connaissances absolues et infinies; nous possédons dans les axiomes

des données qui non-seulement s'accompagnent l'une l'autre, mais

encore dont l'une enferme l'autre. Si, comme dit Mill, elles ne

faisaient que s'accompagner, nous serions forcés de conclure, comme

Mill, que peut-être elles ne s'accompagnent pas toujours. Nous ne

verrions point la nécessité intérieure de leur jonction, nous ne la

poserions qu'en fait; nous dirions que les deux données étant de leur

nature isolées, il peut se rencontrer des circonstances qui les

séparent; nous n'affirmerions la vérité des axiomes qu'au regard de

notre monde et de notre esprit. Si au contraire les deux données sont

telles que la première enferme la seconde, nous établissons par cela

même la nécessité de leur jonction: partout où sera la première, elle

emportera la seconde, puisque la seconde est une partie d'elle-même et

qu'elle ne peut pas se séparer de soi. Il n'y a point de place entre

elles deux pour une circonstance qui vienne les disjoindre, car elles

ne font qu'une seule chose sous deux aspects. Leur liaison est donc

absolue et universelle, et nous possédons des vérités qui ne souffrent

ni doute, ni limites, ni conditions, ni restrictions. L'abstraction

rend aux axiomes leur valeur en montrant leur origine, et nous

restituons à la science la portée qu'on lui ôte en restituant à

l'esprit la faculté qu'on lui ôtait.

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 5 de 5) · 第 89 / 109 题