Votre point de départ est bon: en effet, l'homme ne connaît point les
substances; il ne connaît ni l'esprit ni le corps: il n'aperçoit que
ses états intérieurs tout passagers et isolés; il s'en sert pour
affirmer et désigner des états extérieurs, positions, mouvements,
changements, et ne s'en sert pas pour autre chose. Il n'atteint que
des faits, soit au dedans, soit au dehors, tantôt caducs, quand son
impression ne se répète pas, tantôt permanents, quand son impression,
maintes fois répétée, lui fait supposer qu'elle sera répétée toutes
les fois qu'il voudra l'avoir. Il ne saisit que des couleurs, des
sons, des résistances, des mouvements, tantôt momentanés et variables,
tantôt semblables à eux-mêmes et renouvelés. Il ne suppose des
qualités et propriétés que par un artifice de langage, et pour
grouper plus commodément des faits. Nous allons même plus loin que
vous: nous pensons qu'il n'y a ni esprits ni corps, mais simplement
des groupes de mouvements présents ou possibles, et des groupes de
pensées présentes ou possibles. Nous croyons qu'il n'y a point de
substances, mais seulement des systèmes de faits. Nous regardons
l'idée de substance comme une illusion psychologique. Nous considérons
la substance, la force et tous les êtres métaphysiques des modernes
comme un reste des entités scolastiques. Nous pensons qu'il n'y a rien
au monde que des faits et des lois, c'est-à-dire des événements et
leurs rapports, et nous reconnaissons comme vous que toute
connaissance consiste d'abord à lier ou à additionner des faits. Mais
cela terminé, une nouvelle opération commence, la plus féconde de
toutes, et qui consiste à décomposer ces données complexes en données
simples. Une faculté magnifique apparaît, source du langage,
interprète de la nature, mère des religions et des philosophies, seule
distinction véritable, qui, selon son degré, sépare l'homme de la
brute, et les grands hommes des petits: je veux dire l'_abstraction_,
qui est le pouvoir d'isoler les éléments des faits et de les
considérer à part. Mes yeux suivent le contour d'un carré, et
l'abstraction en isole les deux propriétés constitutives, l'égalité
des côtés et des angles. Mes doigts touchent la surface d'un cylindre,
et l'abstraction en isole les deux éléments générateurs, la notion de
rectangle et la révolution de ce rectangle autour d'un de ses côtés
pris comme axe. Cent mille expériences me développent par une infinité
de détails la série des opérations physiologiques qui font la vie, et
l'abstraction isole la direction de cette série, qui est un circuit de
déperdition constante et de réparation continue. Douze cents pages
m'ont exposé le jugement de Mill sur les diverses parties de la
science, et l'abstraction isole son idée fondamentale, à savoir, que
les seules propositions fructueuses sont celles qui joignent un fait à
un fait non contenu dans le premier. Partout ailleurs il en est de
même. Toujours un fait ou une série de faits peut être résolu en ses
composants. C'est cette décomposition que l'on réclame lorsqu'on
demande quelle est la nature d'un objet. Ce sont ces composants que
l'on cherche lorsqu'on veut pénétrer dans l'intérieur d'un être. Ce
sont eux que l'on désigne sous les noms de forces, causes, lois,
essences, propriétés primitives. Ils ne sont pas un nouveau fait
ajouté aux premiers; ils en sont une portion, un extrait: ils sont
contenus en eux, ils ne sont autre chose que les faits eux-mêmes. On
ne passe pas, en les découvrant, d'une donnée à une donnée différente,
mais de la même à la même, du tout à la partie, du composé aux
composants. On ne fait que voir la même chose sous deux formes,
d'abord entière, puis divisée; on ne fait que traduire la même idée
d'un langage en un autre, du langage sensible en langage abstrait,
comme on traduit une courbe en une équation, comme on exprime un cube
par une fonction de son côté. Que cette traduction soit difficile ou
non, peu importe; qu'il faille souvent l'accumulation ou la
comparaison d'un nombre énorme de faits pour y atteindre, et que
maintes fois notre esprit succombe avant d'y arriver, peu importe
encore. Toujours est-il que dans cette opération, qui est évidemment
fructueuse, au lieu d'aller d'un fait à un autre fait, on va du même
au même; au lieu d'ajouter une expérience à une expérience, on met à
part quelque portion de la première; au lieu d'avancer, on s'arrête
pour creuser en place. Il y a donc des jugements qui sont instructifs,
et qui cependant ne sont pas des expériences; il y a donc des
propositions qui concernent l'essence, et qui cependant ne sont pas
verbales; il y a donc une opération différente de l'expérience, qui
agit par retranchement au lieu d'agir par addition, qui, au lieu
d'acquérir, s'applique aux données acquises, et qui par delà
l'observation, ouvrant aux sciences une carrière nouvelle, définit
leur nature, détermine leur marche, complète leurs ressources et
marque leur but.
Voilà la grande omission du système: l'abstraction y est laissée sur
l'arrière-plan, à peine mentionnée, recouverte par les autres
opérations de l'esprit, traitée comme un appendice des expériences;
nous n'avons qu'à la rétablir dans la théorie générale pour reformer
les théories particulières où elle a manqué.