Qui est-il, et que vaut cette littérature dont il est un des princes?
Au fond, comme toute littérature, elle est une définition de l'homme,
et pour la juger, il faut la comparer à l'homme. Nous le pouvons en ce
moment; nous venons d'étudier un esprit, Thackeray lui-même; nous
avons considéré ses facultés, leurs liaisons, leurs suites, leur
degré; nous avons sous les yeux un exemplaire de la nature humaine.
Nous avons le droit de juger de la copie par l'exemplaire et de
contrôler la définition que ses romans rédigent par la définition que
son caractère fournit.
Les deux définitions sont contraires, et son portrait est la critique
de son talent. On a vu que les mêmes facultés produisent chez lui le
beau et le laid, la force et la faiblesse, le succès et la défaite;
que la réflexion morale, après l'avoir muni de toutes les puissances
satiriques, le rabaisse dans l'art; qu'après avoir répandu sur ses
romans contemporains une teinte de vulgarité et de fausseté, elle
relève son roman historique jusqu'au niveau des plus belles oeuvres;
que la même constitution d'esprit lui enseigne le style sarcastique et
violent avec le style tempéré et simple, l'acharnement et l'âpreté de
la haine avec les effusions et les délicatesses de l'amour. Le mal et
le bien, le beau et le laid, le rebutant et l'agréable, ne sont donc
en lui que des effets lointains, d'importance médiocre, nés par la
rencontre de circonstances changeantes, qualités dérivées et
fortuites, non essentielles et primitives, formes diverses que des
rives diverses peignent dans le même courant. Il en est ainsi pour les
autres hommes. Sans doute, les qualités morales sont de premier ordre;
elles sont le moteur de la civilisation, et font la noblesse de
l'individu; la société ne subsiste que par elles, et l'homme n'est
grand que par elles. Mais si elles sont le plus beau fruit de la
plante humaine, elles n'en sont pas la racine; elles nous donnent
notre valeur, mais elles ne constituent pas notre fonds. Ni les vices,
ni les vertus de l'homme ne sont sa nature; ce n'est point le
connaître que le louer ou le blâmer; ni l'approbation, ni la
désapprobation ne le définissent; les noms de bons et de mauvais ne
nous disent rien de ce qu'il est. Mettez Cartouche dans une cour
italienne du quinzième siècle: il sera un grand homme d'État.
Transportez ce noble, ladre et d'esprit étroit, dans une boutique; ce
sera un marchand exemplaire. Cet homme public, d'une probité
inflexible, est dans son salon un vaniteux insupportable. Ce père de
famille si humain est un politique imbécile. Changez une vertu de
milieu, elle devient un vice; changez un vice de milieu, il devient
une vertu. Regardez la même qualité par deux endroits; d'un côté elle
est un défaut, de l'autre elle est un mérite. L'essence de l'homme se
trouve cachée bien loin au-dessous de ces étiquettes morales: elles ne
désignent que l'effet utile ou nuisible de notre constitution
intérieure; elles ne révèlent pas notre constitution intérieure. Elles
sont des lanternes de sûreté ou d'annonce appliquées sur notre nom
pour engager le passant à s'écarter ou à s'approcher de nous; elles ne
sont point la carte explicative de notre être. Notre véritable essence
consiste dans les causes de nos qualités bonnes ou mauvaises, et ces
causes se trouvent dans le tempérament, dans l'espèce et le degré
d'imagination, dans la quantité et la vélocité de l'attention, dans la
grandeur et la direction des passions primitives. Un caractère est une
force, comme la pesanteur ou la vapeur d'eau, capable par rencontre
d'effets pernicieux ou profitables, et qu'on doit définir autrement
que par la quantité des poids qu'il soulève ou par la valeur des
dégâts qu'il cause. C'est donc méconnaître l'homme que de le réduire,
comme fait Thackeray et comme fait la littérature anglaise, à un
assemblage de vertus ou de vices; c'est n'apercevoir de lui que la
surface extérieure et sociale; c'est négliger le fond intime et
naturel. Vous trouverez le même défaut dans leur critique toujours
morale, jamais psychologique, occupée à mesurer exactement le degré
d'honnêteté des hommes, ignorant le mécanisme de nos sentiments et de
nos facultés; vous trouverez le même défaut dans leur religion, qui
n'est qu'une émotion ou une discipline, dans leur philosophie, vide
de métaphysique, et si vous remontez à la source, selon la règle qui
fait dériver les vices des vertus et les vertus des vices, vous verrez
toutes ces faiblesses dériver de leur énergie native, de leur
éducation pratique et de cette sorte d'instinct poétique religieux et
sévère qui les a faits jadis protestants et puritains.