III

Qui est-il, et que vaut cette littérature dont il est un des princes?

Au fond, comme toute littérature, elle est une définition de l'homme,

et pour la juger, il faut la comparer à l'homme. Nous le pouvons en ce

moment; nous venons d'étudier un esprit, Thackeray lui-même; nous

avons considéré ses facultés, leurs liaisons, leurs suites, leur

degré; nous avons sous les yeux un exemplaire de la nature humaine.

Nous avons le droit de juger de la copie par l'exemplaire et de

contrôler la définition que ses romans rédigent par la définition que

son caractère fournit.

Les deux définitions sont contraires, et son portrait est la critique

de son talent. On a vu que les mêmes facultés produisent chez lui le

beau et le laid, la force et la faiblesse, le succès et la défaite;

que la réflexion morale, après l'avoir muni de toutes les puissances

satiriques, le rabaisse dans l'art; qu'après avoir répandu sur ses

romans contemporains une teinte de vulgarité et de fausseté, elle

relève son roman historique jusqu'au niveau des plus belles oeuvres;

que la même constitution d'esprit lui enseigne le style sarcastique et

violent avec le style tempéré et simple, l'acharnement et l'âpreté de

la haine avec les effusions et les délicatesses de l'amour. Le mal et

le bien, le beau et le laid, le rebutant et l'agréable, ne sont donc

en lui que des effets lointains, d'importance médiocre, nés par la

rencontre de circonstances changeantes, qualités dérivées et

fortuites, non essentielles et primitives, formes diverses que des

rives diverses peignent dans le même courant. Il en est ainsi pour les

autres hommes. Sans doute, les qualités morales sont de premier ordre;

elles sont le moteur de la civilisation, et font la noblesse de

l'individu; la société ne subsiste que par elles, et l'homme n'est

grand que par elles. Mais si elles sont le plus beau fruit de la

plante humaine, elles n'en sont pas la racine; elles nous donnent

notre valeur, mais elles ne constituent pas notre fonds. Ni les vices,

ni les vertus de l'homme ne sont sa nature; ce n'est point le

connaître que le louer ou le blâmer; ni l'approbation, ni la

désapprobation ne le définissent; les noms de bons et de mauvais ne

nous disent rien de ce qu'il est. Mettez Cartouche dans une cour

italienne du quinzième siècle: il sera un grand homme d'État.

Transportez ce noble, ladre et d'esprit étroit, dans une boutique; ce

sera un marchand exemplaire. Cet homme public, d'une probité

inflexible, est dans son salon un vaniteux insupportable. Ce père de

famille si humain est un politique imbécile. Changez une vertu de

milieu, elle devient un vice; changez un vice de milieu, il devient

une vertu. Regardez la même qualité par deux endroits; d'un côté elle

est un défaut, de l'autre elle est un mérite. L'essence de l'homme se

trouve cachée bien loin au-dessous de ces étiquettes morales: elles ne

désignent que l'effet utile ou nuisible de notre constitution

intérieure; elles ne révèlent pas notre constitution intérieure. Elles

sont des lanternes de sûreté ou d'annonce appliquées sur notre nom

pour engager le passant à s'écarter ou à s'approcher de nous; elles ne

sont point la carte explicative de notre être. Notre véritable essence

consiste dans les causes de nos qualités bonnes ou mauvaises, et ces

causes se trouvent dans le tempérament, dans l'espèce et le degré

d'imagination, dans la quantité et la vélocité de l'attention, dans la

grandeur et la direction des passions primitives. Un caractère est une

force, comme la pesanteur ou la vapeur d'eau, capable par rencontre

d'effets pernicieux ou profitables, et qu'on doit définir autrement

que par la quantité des poids qu'il soulève ou par la valeur des

dégâts qu'il cause. C'est donc méconnaître l'homme que de le réduire,

comme fait Thackeray et comme fait la littérature anglaise, à un

assemblage de vertus ou de vices; c'est n'apercevoir de lui que la

surface extérieure et sociale; c'est négliger le fond intime et

naturel. Vous trouverez le même défaut dans leur critique toujours

morale, jamais psychologique, occupée à mesurer exactement le degré

d'honnêteté des hommes, ignorant le mécanisme de nos sentiments et de

nos facultés; vous trouverez le même défaut dans leur religion, qui

n'est qu'une émotion ou une discipline, dans leur philosophie, vide

de métaphysique, et si vous remontez à la source, selon la règle qui

fait dériver les vices des vertus et les vertus des vices, vous verrez

toutes ces faiblesses dériver de leur énergie native, de leur

éducation pratique et de cette sorte d'instinct poétique religieux et

sévère qui les a faits jadis protestants et puritains.

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 5 de 5) · 第 38 / 109 题