Comme Sixte mettait le pied sur le trottoir dans la rue, il sentit qu'on
lui prenait le bras; il se retourna: c'était de la Vigne.
--Comment t'es-tu laissé entraîner? demanda celui-ci.
Ah! comment...
--Tu n'as pas vu que c'était un coup monté?
--Trop tard.
--Nous rentrons?
Sixte ne répondit pas.
--Nous prenons une voiture?
--Non; j'ai besoin d'être seul, de marcher.
--Tu descendras en arrivant à Bayonne.
--Ne me laisseras-tu pas tranquille?
--Ah!
Sixte, malgré son désarroi, eut conscience de ses paroles:
--Sois assuré que j'ai été sensible au mouvement qui t'a fait prendre
place auprès de moi pendant que le baron parlait!
--C'était naturel.
--Tu as cru à une altercation; elle était impossible puisqu'il était
dans son droit, et que j'étais, moi, dans mon tort. Merci.
Et Sixte lui tendit la main.
Cependant de la Vigne ne bougeait pas.
--Adieu, dit Sixte en s'éloignant.
Mais il n'avait pas fait trois pas qu'il s'arrêta:
--De la Vigne!
Il revint vers son camarade.
--Tiens, dit-il en lui tendant des liasses de billets de banque.
--Qu'est-ce que c'est que ça?
--Quarante mille francs que je te prie de me garder; comme tu montes en
voiture ils sont mieux dans tes poches que dans les miennes; tu me les
donneras demain.
Cette fois il quitta son camarade au milieu de la rue, et de la Vigne
fut abasourdi de voir qu'au lieu de se diriger vers Bayonne il prenait
une direction précisément opposée, comme s'il voulait gagner la côte des
Basques.
C'est qu'en effet telle était l'intention de Sixte; son parti était
pris: se jeter à la mer du haut de la falaise noire et ruisselante qui,
à pic, s'élève au-dessus de la grève.
Et, par les rues désertes de la ville, il descendit vers le Port-Vieux,
courant plutôt que marchant, le visage fouetté par le vent froid qui
soufflait du large avec un bruit sinistre que dominait le mugissement
rauque de la marée montante déjà haute.
C'était quand d'Arjuzanx avait dit: «Si notre argent n'est pas sur cette
table, notre parole y est»; que sa résolution s'était formée dans son
esprit: son honneur engagé, il n'avait que sa vie à donner pour payer sa
dette, il la donnait.
Il avait dépassé les bains du Port-Vieux et constaté que l'heure de la
pleine mer ne devait pas être éloignée; quand il se laisserait tomber de
la falaise, la vague le recevrait et l'emporterait.
C'était sans aucune faiblesse qu'il envisageait sa mort; ce serait fini;
fini pour lui, fini pour les siens qu'il n'entraînerait pas dans son
désastre.
Mais cette pensée des siens, celle de sa femme l'amollit; ce n'était pas
seulement sa vie qu'il sacrifiait, c'était aussi le bonheur de celle
qu'il aimait. Quel désespoir, quel écroulement, quel vide pour elle! ils
n'étaient mariés que depuis deux mois; elle était si heureuse du
présent; elle faisait de si beaux projets! Elle ne l'aurait même pas
revu. Il ne l'aurait pas embrassée une dernière fois d'un baiser qu'elle
retrouverait.
Il s'arrêta, et après un moment d'hésitation revint sur ses pas pour
prendre la route de Bayonne: il avait vingt-quatre heures devant lui, ou
tout au moins il avait jusqu'au matin avant qu'on apprît ce qui s'était
passé.
Que de fois il l'avait parcourue à cheval avec sa femme, cette route
qu'il suivait maintenant à pied, seul, dans la nuit! cette évocation eut
cela de bon qu'elle l'arracha aux angoisses de l'heure présente et du
lendemain, pour le maintenir dans ce passé si plein de souvenirs qui
l'enchaînaient, doux ou passionnés, tendres ou joyeux.
Comme il approchait de Bayonne, il entendit dans le silence deux heures
sonner au clocher de la cathédrale: au lieu d'entrer en ville, il longea
le rempart et descendit aux allées Marines.
Cette fois sa maison était sombre: Anie ne l'avait pas attendu. Il
ouvrit les portes sans faire de bruit, et alluma une bougie, qui était
préparée, à la veilleuse de l'escalier.
Arrivé à la porte de leur chambre, il écouta et n'entendit rien;
assurément Anie s'était endormie. Alors, au lieu d'entrer dans la
chambre, il tourna avec précaution le bouton de la porte de son cabinet
de travail, qu'il referma sans bruit.
Une glace sans tain s'ouvrait au-dessus de la cheminée dans le mur qui
séparait la chambre du cabinet, masquée par un store à l'italienne à ce
moment à demi baissé: dans la chambre deux lampes et une statuette
garnissaient la tablette de cette cheminée; dans le cabinet c'était un
vase avec une fougère et deux flambeaux.
D'une main écartant les frondes de la fougère, et de l'autre approchant
son bougeoir de la glace, Sixte regarda dans la chambre. Tout d'abord
ses yeux se perdirent dans l'obscurité. Mais, s'étant fait un abat-jour
avec sa main de façon à projeter la lumière en avant, il aperçut dans le
lit lui faisant face la tête de sa femme se détachant sur la blancheur
du linge.
Puisqu'elle ne bougeait pas, puisqu'elle ne l'appelait pas, c'est
qu'elle dormait: cela lui fut un soulagement; il avait du temps devant
lui.
Dans ses deux heures de chemin, il n'avait pas uniquement pensé à Anie,
il avait encore arrêté son plan, dont ce sommeil facilitait l'exécution:
ce n'était pas seulement l'embrasser, qu'il voulait, c'était aussi
qu'elle eût sa dernière pensée: il s'assit à son bureau placé devant la
cheminée et se mit à écrire:
«Tes pressentiments ne te trompaient pas: devenu notre ennemi
inexplicable, le tien, le mien, il a voulu se venger de toi, de moi;
aveuglé, entraîné, j'ai joué et j'ai perdu deux cent soixante-seize
mille francs, en plus de ce que j'avais déjà perdu. En revenant, j'ai
réfléchi; j'ai vu la situation comme on voit dans la solitude et dans la
nuit, d'une manière lucide, sans mensonge; et de cette froide vision est
résultée la décision qui fait l'objet de cette lettre--un adieu. Un
adieu, ma belle et chère Anie. Oh! si chère, si aimée! plus que dans le
bonheur encore, et que je vais quitter pour mourir. Mais ce n'est pas
mourir qui m'effraie; c'est briser notre vie amoureuse; c'est ne plus
voir Anie; c'est aussi lui laisser le doute d'avoir été aimée comme elle
le pensait. Comprendra-t-elle que je veux disparaître, parce que je
l'aime plus que moi-même, et que je préfère--cherchant le meilleur pour
elle--la savoir veuve, tragique, plutôt que femme amoindrie par un mari
coupable?
«Je ne puis pas payer ma dette, et je ne veux plus rien demander à ton
père que je ruinerais. Il n'y a donc qu'à m'arracher de toi, avec la
pensée que je laisse presqu'intacte une fortune doublement tienne, qui
te gardera indépendante et fière.
«Comprends-tu que mon amour est tel que tu pouvais le désirer et que je
ne t'abandonne pas?
«Dis-toi, au contraire, que c'est serré contre toi, mon âme mêlée à la
tienne, que je me suis arrêté à la résolution de ne plus te voir, et de
te laisser dans ta fleur de jeunesse et de beauté vivre sans moi.
«Je n'ai songé qu'à ton repos, et j'ai dû oublier combien ont été
courtes nos heures d'amour. J'ai dû oublier aussi qu'une femme adorée
m'échappe dans la première émotion de notre existence fondue, et qu'ivre
de toi, je me détourne de toi, vibrant, soudé de coeur et de chair,
rêvant l'éternité de mon amour alors qu'il n'a plus de lendemain.»
_(A suivre.)_
Hector Malot.
[Illustration:]