IX

Comme Sixte mettait le pied sur le trottoir dans la rue, il sentit qu'on

lui prenait le bras; il se retourna: c'était de la Vigne.

--Comment t'es-tu laissé entraîner? demanda celui-ci.

Ah! comment...

--Tu n'as pas vu que c'était un coup monté?

--Trop tard.

--Nous rentrons?

Sixte ne répondit pas.

--Nous prenons une voiture?

--Non; j'ai besoin d'être seul, de marcher.

--Tu descendras en arrivant à Bayonne.

--Ne me laisseras-tu pas tranquille?

--Ah!

Sixte, malgré son désarroi, eut conscience de ses paroles:

--Sois assuré que j'ai été sensible au mouvement qui t'a fait prendre

place auprès de moi pendant que le baron parlait!

--C'était naturel.

--Tu as cru à une altercation; elle était impossible puisqu'il était

dans son droit, et que j'étais, moi, dans mon tort. Merci.

Et Sixte lui tendit la main.

Cependant de la Vigne ne bougeait pas.

--Adieu, dit Sixte en s'éloignant.

Mais il n'avait pas fait trois pas qu'il s'arrêta:

--De la Vigne!

Il revint vers son camarade.

--Tiens, dit-il en lui tendant des liasses de billets de banque.

--Qu'est-ce que c'est que ça?

--Quarante mille francs que je te prie de me garder; comme tu montes en

voiture ils sont mieux dans tes poches que dans les miennes; tu me les

donneras demain.

Cette fois il quitta son camarade au milieu de la rue, et de la Vigne

fut abasourdi de voir qu'au lieu de se diriger vers Bayonne il prenait

une direction précisément opposée, comme s'il voulait gagner la côte des

Basques.

C'est qu'en effet telle était l'intention de Sixte; son parti était

pris: se jeter à la mer du haut de la falaise noire et ruisselante qui,

à pic, s'élève au-dessus de la grève.

Et, par les rues désertes de la ville, il descendit vers le Port-Vieux,

courant plutôt que marchant, le visage fouetté par le vent froid qui

soufflait du large avec un bruit sinistre que dominait le mugissement

rauque de la marée montante déjà haute.

C'était quand d'Arjuzanx avait dit: «Si notre argent n'est pas sur cette

table, notre parole y est»; que sa résolution s'était formée dans son

esprit: son honneur engagé, il n'avait que sa vie à donner pour payer sa

dette, il la donnait.

Il avait dépassé les bains du Port-Vieux et constaté que l'heure de la

pleine mer ne devait pas être éloignée; quand il se laisserait tomber de

la falaise, la vague le recevrait et l'emporterait.

C'était sans aucune faiblesse qu'il envisageait sa mort; ce serait fini;

fini pour lui, fini pour les siens qu'il n'entraînerait pas dans son

désastre.

Mais cette pensée des siens, celle de sa femme l'amollit; ce n'était pas

seulement sa vie qu'il sacrifiait, c'était aussi le bonheur de celle

qu'il aimait. Quel désespoir, quel écroulement, quel vide pour elle! ils

n'étaient mariés que depuis deux mois; elle était si heureuse du

présent; elle faisait de si beaux projets! Elle ne l'aurait même pas

revu. Il ne l'aurait pas embrassée une dernière fois d'un baiser qu'elle

retrouverait.

Il s'arrêta, et après un moment d'hésitation revint sur ses pas pour

prendre la route de Bayonne: il avait vingt-quatre heures devant lui, ou

tout au moins il avait jusqu'au matin avant qu'on apprît ce qui s'était

passé.

Que de fois il l'avait parcourue à cheval avec sa femme, cette route

qu'il suivait maintenant à pied, seul, dans la nuit! cette évocation eut

cela de bon qu'elle l'arracha aux angoisses de l'heure présente et du

lendemain, pour le maintenir dans ce passé si plein de souvenirs qui

l'enchaînaient, doux ou passionnés, tendres ou joyeux.

Comme il approchait de Bayonne, il entendit dans le silence deux heures

sonner au clocher de la cathédrale: au lieu d'entrer en ville, il longea

le rempart et descendit aux allées Marines.

Cette fois sa maison était sombre: Anie ne l'avait pas attendu. Il

ouvrit les portes sans faire de bruit, et alluma une bougie, qui était

préparée, à la veilleuse de l'escalier.

Arrivé à la porte de leur chambre, il écouta et n'entendit rien;

assurément Anie s'était endormie. Alors, au lieu d'entrer dans la

chambre, il tourna avec précaution le bouton de la porte de son cabinet

de travail, qu'il referma sans bruit.

Une glace sans tain s'ouvrait au-dessus de la cheminée dans le mur qui

séparait la chambre du cabinet, masquée par un store à l'italienne à ce

moment à demi baissé: dans la chambre deux lampes et une statuette

garnissaient la tablette de cette cheminée; dans le cabinet c'était un

vase avec une fougère et deux flambeaux.

D'une main écartant les frondes de la fougère, et de l'autre approchant

son bougeoir de la glace, Sixte regarda dans la chambre. Tout d'abord

ses yeux se perdirent dans l'obscurité. Mais, s'étant fait un abat-jour

avec sa main de façon à projeter la lumière en avant, il aperçut dans le

lit lui faisant face la tête de sa femme se détachant sur la blancheur

du linge.

Puisqu'elle ne bougeait pas, puisqu'elle ne l'appelait pas, c'est

qu'elle dormait: cela lui fut un soulagement; il avait du temps devant

lui.

Dans ses deux heures de chemin, il n'avait pas uniquement pensé à Anie,

il avait encore arrêté son plan, dont ce sommeil facilitait l'exécution:

ce n'était pas seulement l'embrasser, qu'il voulait, c'était aussi

qu'elle eût sa dernière pensée: il s'assit à son bureau placé devant la

cheminée et se mit à écrire:

«Tes pressentiments ne te trompaient pas: devenu notre ennemi

inexplicable, le tien, le mien, il a voulu se venger de toi, de moi;

aveuglé, entraîné, j'ai joué et j'ai perdu deux cent soixante-seize

mille francs, en plus de ce que j'avais déjà perdu. En revenant, j'ai

réfléchi; j'ai vu la situation comme on voit dans la solitude et dans la

nuit, d'une manière lucide, sans mensonge; et de cette froide vision est

résultée la décision qui fait l'objet de cette lettre--un adieu. Un

adieu, ma belle et chère Anie. Oh! si chère, si aimée! plus que dans le

bonheur encore, et que je vais quitter pour mourir. Mais ce n'est pas

mourir qui m'effraie; c'est briser notre vie amoureuse; c'est ne plus

voir Anie; c'est aussi lui laisser le doute d'avoir été aimée comme elle

le pensait. Comprendra-t-elle que je veux disparaître, parce que je

l'aime plus que moi-même, et que je préfère--cherchant le meilleur pour

elle--la savoir veuve, tragique, plutôt que femme amoindrie par un mari

coupable?

«Je ne puis pas payer ma dette, et je ne veux plus rien demander à ton

père que je ruinerais. Il n'y a donc qu'à m'arracher de toi, avec la

pensée que je laisse presqu'intacte une fortune doublement tienne, qui

te gardera indépendante et fière.

«Comprends-tu que mon amour est tel que tu pouvais le désirer et que je

ne t'abandonne pas?

«Dis-toi, au contraire, que c'est serré contre toi, mon âme mêlée à la

tienne, que je me suis arrêté à la résolution de ne plus te voir, et de

te laisser dans ta fleur de jeunesse et de beauté vivre sans moi.

«Je n'ai songé qu'à ton repos, et j'ai dû oublier combien ont été

courtes nos heures d'amour. J'ai dû oublier aussi qu'une femme adorée

m'échappe dans la première émotion de notre existence fondue, et qu'ivre

de toi, je me détourne de toi, vibrant, soudé de coeur et de chair,

rêvant l'éternité de mon amour alors qu'il n'a plus de lendemain.»

_(A suivre.)_

Hector Malot.

[Illustration:]

L'Illustration, No. 2518, 30 Mai 1891 · 第 34 / 35 题