Suite.--Voir nos numéros depuis le 21 février 1891.
Cependant, si l'avenir était assuré, le présent n'en était pas moins
assez difficile, et quand, au milieu des embarras contre lesquels il
avait à lutter chaque jour, survenait une demande de plus de soixante
mille francs, à laquelle il fallait faire droit sans retard du jour au
lendemain, il ne le pouvait que par un nouvel emprunt.
Ce fut ce qu'il expliqua à son gendre en se rendant chez le notaire, et,
comme Sixte confus exprimait tout son chagrin du trouble qu'il apportait
dans sa vie si tranquille, il ne permit pas que la question se plaçât
sur ce terrain.
--Je vous ai dit, mon cher enfant, que je vous considérais comme
copropriétaire de l'héritage de Gaston. Ce n'était pas là un propos en
l'air, un engagement vague qu'on prend dans l'espérance de ne pas le
tenir. Je ne veux donc pas de vos excuses. Et même j'ajoute que jusqu'à
un certain point je ne suis qu'à moitié fâché de ce qui arrive, puisque
cela me permet de vous prouver la sincérité de ma parole.
--Je n'avais pas besoin de cela.
--J'en suis certain. Mais, puisque les choses sont ainsi, il vaut mieux
les envisager à ce point de vue, et ne considérer que le rapprochement
que cet incident amènera entre nous.
--Vous êtes trop bon pour moi, mon cher père, trop indulgent.
--Qui peut sonder l'entraînement auquel vous avez cédé!
Il le sondait au contraire parfaitement, cet entraînement, qui chez
Sixte était un fait d'hérédité. Est-ce que Gaston n'avait pas plus d'une
fois subi cette ivresse du jeu, lui d'ordinaire si calme, si maître de
soi? Quoi d'étonnant à ce que Sixte la subit à son tour? Tel fils, tel
père. S'il était heureux que sur beaucoup de points Sixte ressemblât à
Gaston, il fallait accepter la ressemblance complète, celle pour le
mauvais comme celle pour le bon, celle pour les défauts comme celle pour
les qualités. En tout cas, il y avait cela d'heureux dans cette
aventure, qu'elle s'était produite avant que Sixte eût trouvé le
testament de Gaston. Que serait-il arrivé, et jusqu'où ne se serait-il
pas laissé entraîner, si cette fâcheuse partie s'était engagée quelques
mois, quelques semaines plus tard, alors que, se sachant seul légataire
de la fortune de Gaston, il n'aurait point été retenu par l'inquiétude
d'avoir à demander la somme qu'il perdrait? Tandis que, dans les
circonstances présentes, cette perte pouvait, et même, semblait-il,
devait être une leçon pour l'avenir, celle dont profite le chat échaudé;
il se souviendrait.
Rébénacq n'avait pas les soixante-cinq mille francs chez lui, mais il
promettait de les verser dès le lendemain à Bayonne; seulement, au lieu
de pouvoir faire un emprunt au Crédit Foncier et de bénéficier de
conditions modérées, il faudrait subir la loi d'un prêteur dur, qui
profiterait des circonstances pour exiger un intérêt de cinq pour cent,
avec première hypothèque sur la terre d'Ourteau tout entière, non
seulement pour cette somme de soixante-cinq mille francs, mais encore
pour celles précédemment empruntées par Barincq, c'est-à-dire pour un
total de cent-dix mille francs, de façon à être seul créancier.
Comme il n'y avait pas moyen d'attendre, il fallut bien en passer par
là, et, de nouveau, Sixte en revenant au château exprima à son beau-père
toute sa désolation de l'entraîner dans des affaires si pénibles.
--Laissez-moi vous dire que je considère ces sacrifices que je vous
impose comme un prêt, dont je vous demande de vous rembourser en
diminuant de dix mille francs tous les ans la pension que vous nous
servez.
--Vous n'y pensez pas, mon cher enfant.
--J'y pense beaucoup, au contraire, et je suis sûr que ma femme se
joindra à moi pour vous demander qu'il en soit ainsi; cette suppression
ne sera pas une privation bien dure pour nous, et elle sera une leçon
utile pour moi.
--Ne parlons pas de ça.
--Et moi je vous prie de me permettre d'en parler.
--Non, non, dix fois non. Je sais, je sens pourquoi vous me faites cette
proposition, que j'apprécie comme elle le mérite, croyez-le; c'est votre
réponse au langage que ma femme vous a tenu tout à l'heure. Je comprends
qu'il vous ait blessé, profondément peiné... Mais persister dans votre
idée serait montrer une rancune peu compatible avec un caractère droit
comme le vôtre. Voyez-vous, mon ami, quand il s'agit de gens d'un
certain âge, c'est d'après ce qu'ils ont souffert qu'on doit les juger,
et vous savez que pour tout ce qui est argent la vie de ma femme n'a été
qu'un long martyre.
--Soyez certain que je n'en veux pas à Mme Barincq; elle n'avait que
trop raison dans ses reproches.
--Ce qui n'empêche pas qu'elle eût mieux fait de les taire, puisqu'ils
ne servaient à rien.
Bien que Sixte n'en voulut pas à sa belle-mère, il n'en persista pas
moins dans son idée de rembourser ces soixante-cinq mille francs au
moyen d'une retenue sur la pension qu'on leur servait. Ce fut ce qu'il
expliqua le soir à sa femme en rentrant à Bayonne.
--Tu serais le mari pauvre de Mlle Barincq riche, dit-elle, que je
trouverais tes scrupules exagérés, tu comprends donc que je ne peux pas
partager ceux d'un mari riche, qui a épousé une fille pauvre, et qui
n'aurait qu'un mot à dire pour prendre ce qu'il veut bien demander.
Mais, enfin, il suffit que tu tiennes à ce remboursement pour que je le
veuille avec toi. Je t'assure que dépenser dix mille francs de plus ou
de moins par an est tout à fait insignifiant pour moi: nous nous
arrangerons pour faire cette économie.
En rentrant, Sixte trouva une lettre de d'Arjuzanx arrivée en leur
absence, et il la donna tout de suite à lire à sa femme:
«Mon cher camarade,
«Je pars pour Paris, d'où je ne reviendrai que dans huit jours; ne te
gêne donc en rien pour moi; prends ton temps, ces huit jours et tous
ceux que tu voudras. Amitiés,
«D'Arjuzanx»
--Tu vois, dit Sixte.
--Quoi?
--Que d'Arjuzanx n'est pas ce que tu crois.
--Je vois que cet ami a joué contre toi d'autant plus gros jeu que tu
étais moins en veine.
--A sa place tout joueur en eût fait autant.
--Donc, c'est en joueur qu'il faut le traiter, non en ami.