Cela ne faisait de doute pour personne: une grève guidée par des cochers
et conduite par des conducteurs de profession devait rouler à fond de
train. En 48 heures, en effet, sans cahots, elle arrivait à destination,
la Compagnie seule, peut-être, un peu malmenée le long du chemin.
Montrons-en d'abord les acteurs: le cocher réglementaire et le
conducteur.
Le conducteur a l'air perplexe; quant au cocher, regardez-le, son bout
de cigare à la bouche, l'attitude bonasse, mais l'oeil malin; lui, il se
sait le pivot de la grève, irremplaçable; il a le permis, lui, sans lui
pas d'omnibus possible! et moi, a-t-il l'air de dire, moi, on ne m'aura
qu'avec des concessions; on-ne-me-rem-pla-ce-ra-pas!
Et de fait il a raison, voyez son remplaçant, le cocher improvisé; non
vraiment, ce n'est pas ça et franchement, je vous le demande,
confieriez-vous votre tête et vos trois sous à un pareil guide? Poser la
question, c'est la résoudre.
Il faut maintenant détruire une légende: on a parlé d'encombrement, de
files innombrables de gens furieux attendant en maugréant devant les
bureaux d'omnibus, de Paris troublé, que sais-je encore! Eh bien, de
tout ça, regardez notre dessin et voyez ce qu'il en reste. Ne se
croirait-on pas revenu au temps de l'Exposition universelle, où les
carrioles et tapissières suppléaient au service des omnibus absolument
insuffisant? Voyez: tout y est, l'inscription à la craie sur les
panneaux, ou au charbon sur la tente blanche, tout, jusqu'au gamin du
premier plan qui nous assourdit de son cri: Montrouge! Montrouge! comme
jadis: Exposition! Exposition! Et comme jadis on s'entasse en riant.
Trop spirituel le Parisien pour se fâcher.
Voulez-vous maintenant la note triste? Voyez, sur le boulevard
Sébastopol, ces quatre grands débris qui se consolent entre eux.
Quatre voitures de tramways dételées, abandonnées sur la voie publique,
mélancoliques et tristes: elles regardent l'espace devant elles de leurs
lanternes comme de deux grands yeux vides, et ne voient pas de chevaux
venir; c'est en vain que leurs timons se dressent, en l'air comme des
bras éplorés se tendant vers la force publique qui, sous la forme de
deux agents, les garde; ils ne rencontrent partout que l'indifférence et
l'abandon, malheureuses victimes de la grève qui ont payé les pots... je
veux dire les vitres cassées.
A la Chapelle c'est un autre tableau: on pourrait l'appeler le cauchemar
d'un actionnaire. L'omnibus est dételé, sans chevaux, mais il marche,
grâce à la pente, omnibus-fantôme, sans voyageurs, sans conducteur, avec
l'impériale bondée de cochers en grève qui ont voulu s'offrir le régal
de jouer au _voyageur._
Au fond de tout cela qu'y a-t-il en définitive? Une grève sérieuse qui
s'est gaiement déroulée, non sans quelque bruit, devant un public plutôt
sympathique qu'indifférent, qui a enfin eu cette originalité, ayant été
faite par des hommes, de profiter d'abord à des animaux.
Voyez-les, à l'écurie, s'en donner à coeur joie: à vous les ruades,
bienheureux chevaux, de l'avoine à discrétion et rien à faire, n'est-ce
pas là, pour vous, le comble du bonheur?