LA CONVERSION.

CE fut sous le coup de l'inquiétude que Buonvicino passa la

journée. En vain il essaya de faire diversion par d'autres soins, par

des pensées différentes. Ne me demandez point si la nuit lui ferma les

yeux, ni si les jours suivants furent plus tranquilles. Il attendait une

réponse, et la réponse ne pouvait venir. Il craignait, il espérait, et

l'incertitude lui devint un si cruel supplice, que, pourvu qu'il en fût

délivré, il aurait moins souffert du plus affreux malheur. Quelquefois,

pour sortir de perplexité, il se proposait d'aller trouver Marguerite.

Sa résolution était prise, inébranlable; puis elle changeait en un

instant; il se décidait de nouveau, sortait tout ému, gagnait le

quartier où demeurait Pusterla, arrivait à l'angle de la rue, jetait un

coup d'oeil à la porte, un soupir, et passait.

[Illustration.]

Enfin, après tant de résolutions et prises et quittées, il eut le

courage de passer le seuil de sa bien-aimée. Comme ses genoux

tremblaient sous lui! comme ses tempes brûlaient à ce moment solennel!

Le bruit du pont-levis résonnant sous ses pas lui paraissait une voix

menaçante qui le dissuadait de passer outre. En montant les degrés, il

dut s'appuyer à la rampe, parce que ses yeux troublés confondaient les

objets. Il était entré là autrefois le coeur si joyeux, avec une si

confiante sérénité! «Ne suis-je plus un homme?» se dit-il en lui-même;

et ce muet reproche raffermissant sa volonté, il pénétra dans

l'antichambre, et demanda Marguerite aux valets. Jamais la porte de la

maison n'était fermée; on lui répondit que la noble dame était dans la

salle de réception, et pendant qu'un page courait l'annoncer, un autre

lui servait d'introducteur.

C'était une vaste salle dont les lambris étaient faits de poutres

curieusement ciselées et dorées. Les murailles étaient revêtues de peaux

à filets d'or et de couleur; un tapis oriental recouvrait le plancher;

d'élégantes courtines de damas cramoisi ondoyaient devant les portes et

les grandes fenêtres, qui, à travers leurs vitraux arrondis placés dans

un châssis découpé en arabesques, laissaient passer la lumière adoucie

du jour. Dans l'immense foyer brûlait lentement un tronc d'arbre entier,

qui répandait une tiède chaleur encore agréable dans cette première

saison. De spacieuses armoires de noyer, de charmants meubles d'ébène

incrusté d'ivoire mêlé de nacre et d'argent, étaient adossées aux

parois. On voyait encore de petites tables çà et là, et quelques-uns de

ces grands sièges à oreilles et à bras que l'imitation et la commodité

ont de nouveau rappelés à la mode. Dans un d'eux Marguerite était

assise, vêtue d'un habit d'une simple élégance; et près d'elle, muette

et indifférente comme une figure de tapisserie, une demoiselle de

compagnie travaillait sur un escabeau. Marguerite venait de déposer sur

un tabouret le coussin qui lui servait à tisser de la dentelle,

occupation favorite des femmes de son rang, et elle tenait à la main un

volume de parchemin richement relié et relevé d'or en bosse finement

travaillé.

Sans lever les yeux sur Buonvicino: «Soyez le bienvenu,» dit-elle d'une

voix mélodieuse en inclinant doucement sa tête charmante, lorsque le

page, soulevant la portière, répéta le nom du cavalier qu'il

introduisait. Buonvicino était trop agité lui-même pour remarquer si

dans le son de la voix de Marguerite quelque tremblement n'annonçait pas

l'émotion du coeur. Pressé d'entamer la conversation: «Madame, lui

demanda-t-il, quel est ce livre qui attire ainsi votre attention?»

[Illustration.]

Elle répondit: «C'est le don le plus cher que mon père m'ait fait

lorsque je me suis mariée. Excellent père! dans les paisibles années de

sa vieillesse, il s'occupait, quelques heures chaque jour, à écrire une

page de ce livre avec le soin que vous voyez. C'est lui qui a peint et

doré les miniatures qui ornent ces lettres capitales; ces festons du

frontispice sont de sa main; mais ce qu'il y a de plus précieux, de plus

admirable, ce sont les pensées qu'il confiait à ces pages. Il me les

donna avec un dernier baiser lorsque je quittai sa maison pour venir

dans celle de mon mari. Vous pensez si ce livre est précieux pour moi.

Mais, puisque ma bonne fortune vous amène ici en ce moment, serais-je

trop hardie de vous demander si vous voulez m'en lire quelques

passages?»

Les désirs de Marguerite étaient des ordres pour Buonvicino; il

s'empressa d'y obéir avec d'autant plus d'empressement, que cette

lecture allait l'arracher à une situation pénible et embarrassée.

Approchant donc un escabeau, il s'assit près de sa maîtresse. Marguerite

reprit le travail de sa dentelle, la demoiselle continua de coudre, et

Buonvicino ayant pris le livre d'une main avide, commença à voix haute à

la page où Marguerite s'était arrêtée.

[Illustration.]

«Supposons, ma fille, que la passion efface de ta pensée ce Dieu que tu

as pris à témoin des serments faits à ton époux; supposons que rien ne

transpire parmi les hommes, qui, sans écouter tes excuses, te

condamneraient devant le tribunal de l'opinion; ton mari lui-même

ignorera toujours tes crimes envers lui,--dans quelle position te

trouveras-tu vis-à-vis de toi-même? A peine auras-tu consommé ta faute,

adieu la paix et la sérénité! Cent craintes t'assailliront, il le faudra

mentir tous les jours, et une seule faute dans la vie en engendrera

mille autres pour la pallier. Ces heures que tu passais avec ton mari,

dans cette douce joie sans délire qu'on ne trouve qu'au sein de la

vertu, lui allégeant, par un doux partage, ces chagrins qui sont

l'héritage de l'homme dans l'exil d'ici-bas, ces heures te deviendront

odieuses. La présence de ton époux te sera un vivant reproche de ton

crime; sa vue te rappellera sans cesse ce serment que tu ne lui as

librement juré que pour le violer déloyalement. S'il t'accuse de quelque

autre faute, s'il t'accable de reproches, tu voudras te justifier; mais

le cri de ta conscience te criera qu'il n'est rien que tu ne mérites;

s'il te prodigue ses caresses,--oh! quelle douleur plus poignante que

les confiantes caresses d'un homme outragé! son affectueux abandon te

déchirera le coeur bien plus sûrement que les offenses, les injures,

plus sûrement même qu'un coup de poignard. La nuit, dans ce lit témoin

autrefois de votre tranquille sommeil, heureux, il dort en paix à côté

de toi,--il dort heureux et paisible à côté de celle qui le trahit, qui

l'abhorre comme un obstacle aux fantastiques félicités dont elle a soif.

Mais le sommeil paisible n'est plus pour toi; ton époux est là

l'accablant de son silence. Pendant les heures pesantes des longues

veilles, tu cherches à reporter ta pensée sur les soucis et les plaisirs

de la vie; tu cherches le bonheur dans cet objet que tu appelles ton

bien, et qui est la source de tous tes maux. Mais là encore que de

doutes! que de délires! Qui t'assure d'être aimée? T'a-t-il donné de son

amour les preuves que ton mari t'a données de sa tendresse? Il m'aimera,

dis-tu, parce que je l'aime! Ton époux ne t'aimait-il pas? Et tu l'as

trahi! Et si ton amant te délaisse et te méprise, que lui diras-tu?

L'accuseras-tu d'infidélité? lui rappelleras-tu ses serments? Mais ce

bonheur que tu invoques n'est-il pas une infidélité, un parjure? Et

lorsqu'il t'aura abandonnée, quel sera ton recours, dis-le moi? Sera-ce

l'époux trahi, les enfants oubliés, la paix domestique déméritée?

«Ce sont là tes veilles, et, lorsque le sommeil donne une trêve au

trouble de tes pensées, quels songes et quelles visions! Épouvantée, tu

te lèves en sursaut et fixes tes yeux sur ton époux. Peut-être, dans ton

sommeil, tes lèvres ont donné, passage à quelque mot révélateur. Tu le

regardes avec angoisse, il te regarde d'un oeil caressant et te demande

la cause de ton trouble. O quel enfer s'agite dans ton âme!!!

«Voilà autour de toi tes enfants aimés, charmants; doux souci,

embellissement et délices de la vie. Tu les caresses; leur père les

caresse après toi, les embrasse, sourit de leurs rires, guide leurs

premiers pas; il enseigne à leurs lèvres enfantines à répéter son nom et

le tien. Il oublie auprès d'eux les ennuis des affaires, et leur

innocence lui est un baume lorsqu'il revient blessé par l'orgueil, la

duplicité, la violence des hommes; et il te dit: «Mon âme, que l'enfance

est suave! qu'elle est puissante l'affection qui nous unit à notre

sang!»

«Tu pâlis, misérable!!!

«Puis son imagination devance le temps où, déjà vieux, il se verra

rajeunir dans ces êtres aimés, et, guidé par leur main, il sentira se

resserrer la trame de sa vie: «Ils seront vertueux, dit-il, n'est-ce

pas, ma bien-aimée? vertueux comme leur mère, ils seront notre

consolation comme tu fus toujours la mienne!»

«Quoi, tu baisses le front, tu rougis, tu presses sur ton sein le plus

petit de tes enfants; mais ce n'est pas par un élan de tendresse, c'est

pour cacher le trouble de ton visage. Courage, tiens ferme; que

crains-tu? Dieu n'est pas là, ou il ne se soucie pas de ta faute, où il

te la pardonnera pour un soupir que tu pousseras vers lui, lorsque le

monde t'aura abandonnée. Les hommes ne savent rien, rien n'est su de ton

mari..... Oh! qu'importe? ta conscience sait ton crime, et elle te le

rappelle d'une voix persistante que tu ne peux étouffer, à laquelle tu

ne sais répondre; elle te montre devant toi une voie de détours et de

mensonges qu'il te faudra descendre avec d'autant plus de rapidité que

tu t'avanceras davantage sur sa pente. En vain tu veux t'arrêter...

hélas! hélas! tu marches toujours; et quelque loin que tu descendes, tu

entends toujours arriver jusqu'à toi la voix de ta conscience.

«C'est là, ma fille, c'est là, où veut t'amener celui qui tente de te

ravir à l'amour de ton époux; et il dit qu'il t'aime!»

De grosses gouttes de sueur tombaient du front pâle de Buonvicino.

Pendant qu'il lisait, une main de fer serrait son coeur; il se sentait

défaillir, sa voix devenait de plus en plus faible, enfin elle lui

manqua tout à fait. Il déposa le livre ou plutôt le laissa échapper de

sa main, et, les yeux fixés en terre, il resta quelques moments sans

pouvoir parler. Marguerite continuait à grouper les fils, à mouvoir ses

fuseaux, à placer les épingles sur son coussin à faire de la dentelle,

s'étudiant à garder sa tranquillité. Mais qui l'aurait remarquée, aurait

conclu du désordre de son travail au désordre de son âme; elle ne put

toutefois cacher à Buonvicino quelques larmes qui, malgré ses efforts,

jaillirent de ses yeux.--Quel serait le mérite de la vertu, si la

victoire n'était point achetée par de difficiles combats?

Après quelques instants de silence, Buonvicino se leva, et, s'efforçant

de raffermir sa voix; «Marguerite, s'écria-t-il, cette leçon ne sera pas

perdue. Tant que j'aurai un souffle de vie, ma reconnaissance pour vous

ne mourra pas.»

Marguerite leva sur lui un regard de compassion ineffable, un de ces

regards que doivent avoir les anges, lorsque l'homme confié à leur

tutelle tombe dans un crime dont ils prévoient qu'il sortira bientôt

beau de son repentir. Puis, à peine Buonvicino fut-il sorti, à peine

eut-elle entendu la porte se fermer sur lui, qu'elle donna un libre

cours à son désespoir jusqu'alors si péniblement comprimé. Elle se leva

et courut au berceau où son Venturino dormait; elle le couvrit de

baisers, et le charmant visage du jeune enfant fut inondé par un torrent

de larmes, dernier tribut payé aux souvenirs de sa jeunesse, à ce

premier amour qui ne l'avait charmé que par son innocence. A quel asile

plus sûr une mère peut-elle recourir, dans les périls du coeur, qu'à la

céleste pureté de ses enfants? Venturino ouvrit les yeux, ces yeux

d'enfant dans lesquels le ciel semble refléter toute la sérénité de son

limpide azur; il les fixa sur sa mère, la reconnut, et, lui jetant au

cou ses tendres bras, il s'écria: «Ma mère, ô ma mère!»

[Illustration.]

Comme en ce moment cette parole résonnait précieuse, immaculée et sainte

à l'oreille de Marguerite! elle en goûta toute la volupté: elle lui

rendit le calme, la souriante tranquillité d'un coeur qui, après la

tempête, se réjouit d'y avoir échappé sans blessure.

Buonvicino sortit hors de lui; l'escalier, les serviteurs, la porte, la

rue, il ne vit rien. Il erra longtemps au hasard, sans voir, sans

entendre; je ne sais si nous avons remarqué que c'était alors le jeudi

saint, jour d'universelle dévotion, où, comme on le fait encore

généralement aujourd'hui, tout le monde allait s'agenouiller devant le

sépulcre du Seigneur. Là, ils adoraient le Saint-Sacrement qu'on y avait

renfermé, en commémoration de cette glorieuse tombe où furent déposées

les dépouilles de l'Homme-Dieu, et où se consomma la régénération de

l'homme. On ne voyait dans les rues qu'une multitude d'hommes, de

femmes, d'enfants; là des pauvres nus et déguenillés, ici des villageois

en pourpoints et en chausses d'étamine; plus loin, des chevaliers en

habits riches mais modestes, sans plumes et sans armes; les uns allaient

solitaires, les autres en troupe, se formant en files régulières ou se

pressant, en désordre, à la suite d'une croix dont on avait ôté le divin

fardeau pour le remplacer par un suaire, en guise de banderole. Ceux-ci

cheminaient déchaussés, beaucoup d'autres couverts seulement d'un sac;

quelques-uns récitaient à haute voix le rosaire, et un discordant

concert de voix plaintives leur répondait; d'autres entamaient le

_Stabat Mater_ et les _psaumes_ du roi pénitent, ou, murmurant le

_Miserere_ d'une voix pleine de componction, se frappaient les épaules

avec des fouets de cordes nouées. Comme si ce n'était pas assez, un

homme, enveloppé jusqu'à la tête dans une toile grossière et couverte de

cendres, marchait entre deux ou trois amis ou confrères qui, de moment

en moment, lui assénaient sur le dos de violentes anguillades. Là aussi

paraissaient de nombreuses confréries d'hommes et de femmes dont tous

les membres étaient masqués; des troupes de frères et de moines, qui

n'étaient point astreints à la claustration, et tous les pieds nus, les

mains jointes, les yeux en terre, disaient leur chapelet, chantaient,

gémissaient.

Ils allaient ainsi de l'une à l'autre de sept principales églises qui se

trouvaient alors en dehors de l'enceinte des murailles. Arrivés dans

chacune d'elles, au milieu des adorations qu'ils rendaient à la mémoire

du plus grand mystère d'expiation et d'amour, ils redoublaient leurs

prières, leurs chants, leurs plaintes, leurs flagellations. De chaque

paroisse, les citoyens ou les corporations religieuses venaient à cette

pieuse visite en longues processions. Toutes elles avaient un homme vêtu

en Christ, portant une pesante croix sur l'épaule, entouré de femmes qui

représentaient Magdeleine et la vierge Marie, et de saints de tout âge,

de toute nation, poussant des gémissements. Les autres, revêtus d'habits

à la mode de Palestine, devaient figurer les juifs, Pilate, Hérode,

Longin, le Cyrénéen. Chacun jouait son personnage en proférant

d'étranges paroles, interrompues par les cris et les pleurs des

spectateurs. L'accompagnement de cette mélodie était formé par des

crécelles et des bâtons frappés contre les portes, instruments dont une

foule d'enfants se servaient pour manifester leur turbulente dévotion.

[Illustration.]

[Illustration.]

[Illustration.]

Un saltimbanque aveugle, monté sur un tréteau, chantait, d'une voix

pleurarde et monotone, une composition aussi grossière qu'on voudra

l'imaginer, et qui, quoiqu'elle n'excitât aujourd'hui que le rire et le

dédain, arrachait alors aux assistants des larmes de pieuse compassion.

La multitude attentive s'empressait de jeter des _quattrini_ dans la

tirelire du pauvre aveugle; et quelques-uns de ces hommes de fer, élevés

pour la guerre et grandis dans ses travaux, qui n'avaient jamais compati

aux souffrances réelles et présentes de leurs semblables, maintenant, en

entendant raconter l'holocauste volontaire de la victime divine,

pleuraient comme des enfants. L'un d'eux, jetant sa rude main sur la

garde de son épée, s'écriait: «Oh! que n'étions-nous là pour le

délivrer!» Cependant des moines ou des pèlerins couverts du sanrochetto

profitaient de cette ardeur et de cette émotion pour dépeindre les

cruautés qu'ils avaient vues dans la Terre-Sainte, opprimée par les

Musulmans, et inspiraient aux fidèles le désir de la délivrer par les

armes, ou du moins d'alléger ses malheurs avec de l'or.

Au milieu de cette foule en mouvement, de ce mélange du sérieux et du

burlesque qui est le caractère du Moyen-Age, de ce grandiose spectacle

d'une nation entière, pleurant, comme s'il eût été d'hier, un supplice

accompli treize siècles auparavant, Buonvicino passait, tantôt se

laissant emporter par la multitude, tantôt la fendant en sens contraire,

mais les yeux baisés, comme s'il eût craint de rencontrer un accusateur

dans chaque retard fixé sur lui. A le voir ainsi absorbé dans ses

pensées, on eût pu le croire plus pénétré qu'aucun autre de la dévotion

universelle, tandis qu'au lieu d'un sentiment pieux, c'était une lutte

atroce qui régnait dans son âme, un pêle-mêle de pensées, de chimères,

d'épouvantements, qui se pressaient dans sa tête comme la foule autour

de lui. Enfin il se dégagea de la multitude, et sortit de la foule. Le

soleil penchait vers le couchant; le vent impétueux qui règne dans cette

saison sifflait entre les rameaux des arbres où la sève vitale

commençait à peine à s'épanouir en bourgeons; il agitait aussi les

jeunes herbes ranimées par les rayons du soleil, qui, après les

langueurs de l'hiver, les échauffait à travers une atmosphère dont la

limpidité n'avait point encore été troublée par les épaisses exhalaisons

de la terre.

Enfin, arrivé dans la solitude, si chère aux âmes souffrantes,

Buonvicino s'abandonna à ses sentiments, sentiments contraires d'amour

et de dépit, de joie et de souffrance, d'espoir et de regrets. Il

s'asseyait, marchait, méditait. Il tournait ses regards sur la ville,

sur les tours où l'airain sacré gardait le silence, sur les remparts où

les rondes passaient par intervalles, criant et se répondant: Visconti!

Saint-Ambroise! Ce cri, en lui rappelant les malheurs de sa patrie, le

détacha un instant des siens; mais les maux de sa patrie n'étaient-ils

pas une grande partie, la plus grande partie de ses maux? Il se

reportait aux jours passés de la liberté, les comparant à ceux qui

pesaient maintenant sur elle, et à l'avenir plus cruel qu'il prévoyait.

Il revenait à la hardiesse de ses espérances juvéniles, quand il croyait

vivre libre dans une patrie libre, servant ses concitoyens de son bras

et de ses conseils, s'élevait aux premiers honneurs, méritant la louange

et la gloire dans la vie publique et dans la vie privée..... Alors sa

pensée se retournait vers Marguerite, Marguerite encore jeune fille, une

fleur encore fermée, qui attendait de lui le souffle de la vie, coeur

innocent qu'une seule de ses paroles pouvait ouvrir à la plénitude d'une

pure félicité. Hélas! tout s'était évanoui; évanouie l'espérance de

l'honneur, évanoui le bonheur domestique. «Elle, au moins, ajoutait-il,

elle est heureuse et jouit du bonheur qui me fut dénié. Heureuse!... le

bonheur:!! Et moi, malheureux! j'osais tendre des embûches à sa pureté!

j'aspirais à troubler pour toujours sa tranquillité et celle d'un ami!»

En se livrant à ces pensées, Buonvicino s'approcha de la porte d'Algiso,

qu'on nomme aujourd'hui porte de Saint-Marc. Il pénétra par cette porte,

et se trouva auprès de l'église des _Umiliati_ de Brera.--Au jour et à

l'heure où entrait Buonvicino, un petit nombre de fidèles, à qui leur

âge ou leurs occupations défendaient de se rendre avec la foule aux sept

stations, s'étaient réunis là pour offrir l'hommage solitaire de leur

piété à celui qui entend toutes les prières et qui les entend partout.

L'ordre des _Umiliati_ était né à Milan, il y avait environ trois

siècles, d'une assemblée de laïques qui s'étaient réunis dans une maison

commune pour y mener une vie pieuse, et où les femmes n'étaient point

séparées des hommes. Saint Bernard, lorsqu'il voyageait pour persuader à

l'Europe de se précipiter contre l'Asie, d'empêcher le croissant de

prévaloir sur la croix, Mahomet sur le Christ, la civilisation sur la

barbarie, donna des règles à cette communauté, qui s'adjoignit quelques

prêtres, et qui sépara les sexes. Ce fut le second ordre des Umiliati,

et, sur un domaine, Praedium vulgairement appelé Breda ou Brera, ils

bâtirent un couvent qui prit le nom de son emplacement. Le troisième

ordre reconnaissait pour son fondateur le bienheureux Giovanni da Meda,

qui, dans la maison de Rondineto, aujourd'hui le collège Gallio à Corne,

fonda les prêtres Umiliati. L'ordre prit un tel accroissement, que le

territoire milanais contenait deux cent-vingt maisons (maisons ou

canonicats, ainsi d'appelaient leurs couvents), et il se distinguaient

de l'ordre antique de saint Benoît, et des récentes institutions de

saint Dominique et de saint François, en ce que le travail des mains

était la règle de leur institut. La soie, à cette époque, était une

chose rare: ou en payait la livre jusqu'à 180 francs. Milan ne paraît

pas avoir possédé une manufacture de soie avant 1314, lorsque un grand

nombre de Lucquois, chassés de leur patrie par la tyrannie de

Castruccio, se répandirent par l'Italie, portant avec eux cette

industrie qui florissait dans leur pays. Au contraire, le commerce et la

fabrication de la laine étaient en grande activité dans le Milanais, et

les Umiliati en faisaient la plus grande partie. En 1305 ceux de Brera

avaient envoyé des leurs jusqu'en Sicile, pour y établir des

manufactures. Par Venise, ils expédiaient en Europe une grande quantité

de draps, et ils gagnaient d'immenses richesses; elles leur servaient à

acheter des terres, à secourir les indigents et ils pouvaient même,

toutes proportions gardées, anticiper sur le rôle qu'a joué depuis la

Compagnie des Indes en Angleterre, en servant des emprunts à leur propre

cité, à l'empereur Henri VII et à d'autres souverains.

Aussi cet ordre jouissait d'un grand crédit. Ses membres étaient souvent

investis des charges publiques, telles que le recouvrement des impôts,

la perception des droits aux portes de la ville, la banque de transport

et de dépôt. Mais il est de l'essence de toute institution humaine de se

corrompre, et les Umiliati ne tardèrent pas à dégénérer. Les richesses

bien acquises se dissipèrent en dépenses coupables; au travail

succédèrent l'oisiveté et les vices qu'elle engendre; les immenses

propriétés étaient régies par des commendataires, qui en dissipaient les

revenus en luxe de table et en plaisirs. Les scandales devinrent si

éclatants, que saint Charles Borromée demanda l'abolition de l'ordre en

1570, destinant la meilleure partie de leurs biens à encourager une

société alors naissante, celle des Jésuites. Ceux-ci, après un certain

laps de temps, furent abolis par le pape, et le palais inachevé, qu'ils

avaient élevé à Brera, fut destiné à l'instruction, à l'astronomie, aux

beaux-arts; et c'est là qu'on en trouve aujourd'hui les écoles et les

modèles.

Ainsi, à une ferme succéda une manufacture; à celle-ci l'éducation,

enfin le culte du beau; ainsi le palais peut en quelque manière résumer

la marche de la société. A cette place, du temps de Buonvicino,

s'élevait un monastère de l'architecture austère de cette époque, et une

église de style gothique, revêtue à l'extérieur d'une mosaïque de marbre

blanc et noir. Sur les deux champs latéraux on voyait, dans un

bas-relief, d'un côté, saint Roch, le pieux pèlerin de Montpellier, mort

peu d'années auparavant, après une vie consacrée tout entière au service

des pestiférés, ce qui le faisait invoquer comme un protecteur révéré

contre les contagions alors si fréquentes; et, de l'autre, saint

Christophe, figure gigantesque qui portait un enfant Jésus à cheval sur

ses épaules. Cette effigie, était très en relief, et longeait la route,

parce qu'on croyait que seulement de la voir était la garantie d'un bon

voyage et un préservatif souverain contre la mort subite. Au milieu, une

porte s'ouvrait, dont les jambages étaient formés par des faisceaux et

des colonnettes taillées en spirales et entourées de fleurs,

d'arabesques, d'oiseaux fouillés dans la pierre. Au-dessus, un angle

aigu se dessinait, supportant une petite terrasse soutenue par deux

colonnes de porphyre, qui reposaient sur deux griffons déployant leurs

ailes. Cette petite terrasse était la chaire, d'où les frères, les jours

de fête, prêchaient la foule accourue dans l'enceinte sacrée, sous

l'ombrage d'un orme centenaire.

Il y a des moments où notre âme est disposée et comme contrainte à

méditer sur tout ce qui frappe nos sens. Les choses que nous avions vues

cent fois avec indifférence, à cet instant nous touchent et portent

coup. Que de fois Buonvicino avait passé dans cette place, sous cet

orme, devant cette église, sans faire plus que de s'incliner comme

devant un lieu saint!

[Illustration.]

Maintenant il s'y arrête; il attacha ses regards sur une porte latérale

de l'église, qui s'ouvrait sur le couvent, et il y lut cette

inscription: _In loco isto dabo pacem_, dans ce lieu je donnerai la

paix. La paix! ne l'avait-il pas perdue? ne cherchait-il pas à la

retrouver? Un moment de calme n'est-il pas la douceur la plus enviée

après une bourrasque? Pourquoi n'entrerait-il pas dans cette demeure qui

la promettait?

Il entra. Le couvent, quelque opinion qu'on ait sur la sainteté et sur

la vie contemplative, était un refuge recherché volontiers par l'homme

que les douleurs avaient abattu. Leur silence, leur pieux repos, leur

détachement des affaires mondaines, les faisaient ressembler à, des îles

de salut au milieu de la mer agitée du monde, et le coeur, ballotté par

la fortune (mot honnête, qui couvre la déloyauté, l'ingratitude,

l'improbité des hommes), venait y chercher et y trouvait souvent le

baume de l'oubli. Parmi les rares événements de ma vie, jamais les huit

jours que je voulus passer dans un monastère ne me sortiront de

l'esprit. La situation du couvent sous un ciel incomparable, recréée par

la vue de la féconde richesse des vallées et des montagnes, contribua

sans doute à me rendre la tranquillité que j'étais venu demander au

cloître. Mais sous ces portiques silencieux, dans ces fuyants corridors,

peuplés d'êtres en apparence différents de ceux que nous rencontrons

dans le monde, Dante Alighieri me revenait toujours à la pensée, lorsque

errant comme moi, ayant abandonné comme moi les choses les plus

tendrement chéries, indisposé contre sa patrie et contre ses compagnons

d'infortune, il s'assit, pour méditer, dans un cloître du diocèse de

Luni. Un frère le voyant immobile, absorbé dans une longue méditation,

s'approcha et lui dit. «Que cherchez-vous, bon homme?» il répondit: «La

paix!»

[Illustration.]

Le désir de la paix conduisit Buonvicino sous le vestibule, où un toit

protégeait ses murs à hauteur d'appui, disposés pour que les pauvres,

nombreux surtout à cette époque de famine, vinssent y manger les soupes

qu'on leur distribuait chaque jour à midi. Sur les murailles latérales,

on voyait l'histoire vraie on fabuleuse de l'institution des _Umiliati_.

Ceux qui admirent aujourd'hui dans ce palais les chefs-d'oeuvre des

maîtres anciens et des modernes, pourraient à peine se figurer la

grossièreté de ces peintures à la détrempe, aux personnages longs,

efflanqués, sans mouvement, sans ombres, sans fond ni perspective.

Deviner ce que signifiaient ces compositions n'eût pas été une

entreprise facile, si des épigraphes versifiées, non moins grossières

que les peintures, n'avaient aidé à les expliquer. Donc, à main droite,

on voyait des ruines de maisons, de murailles d'églises, et le mot de

Milan indiquait que ces ruines étaient celles de la ville, lorsque

Barberousse l'avait dévastée avec ses confédérés, en très-grande partie

Italiens. Sur le devant du tableau, quelques personnages en habit de

deuil, les uns à genoux, tous les mains jointes, représentaient les

cavaliers milanais, qui, s'il faut en croire la tradition, firent voeu,

si leur patrie se relevait de son abaissement, de se réunir pour une vie

de pénitence et de sainteté. C'est ce que déclarait l'inscription

suivante, placée au-dessous du tableau, et qui, du moins dans

l'intention de l'auteur, était versifiée:

Como diruto Mediolano da Barbarossa cum la mano

Li militi se botano à Maria, ke laudata sia.

Après la destruction de Milan par Barberousse et sa troupe,

Les soldats se vouent à Marie, qui soit louée à jamais.

Du côté opposé, on avait figuré des maisons, les unes terminées, les

autres encore en état de construction, pour représenter Milan, qui,

après avoir été détruit par les dissensions lombardes, était rebâti par

la fraternité de tous les citoyens. Une douzaine de dames et de

chevaliers (le beau sexe ne se distinguait que par le prolongement de la

robe blanche qui lui descendait jusqu'au talon, tandis que les hommes ne

la portaient que jusqu'au genou), les bras et les épaules chargés du

fardeau de leurs richesses, se dirigeaient vers une église. Au-dessus de

cette église, et dans des nuages qu'on aurait pu prendre pour des balles

de coton, apparaissait la Vierge Marie, et l'inscription disait:

Questi enno li militi Umiliati quali in epsa civitati

Solvono li boti sinceri. Diceti un Ave, o passagieri!

Ceux-ci sont les soldats _Umiliati_ qui, dans cette même cité,

Accomplissent des voeux sincères. Dites un _Ave_, ô passants!

La grossièreté de cette poésie et de ces peintures ne choquait pas

Buonvicino, qui n'était guère habitué à voir mieux. Quoique Dante, et

Giotto, les pères de la poésie et de la peinture, fussent déjà venus,

quoique les chants du premier fussent déjà publiquement lus et commentés

en Lombardie, et que Giotto eût déjà peint pour la cour d'Azone

Visconti, le goût n'était pas encore répandu, et ce n'était pas même le

dernier des élèves d'Andrino da Edessa, de Pavie, qui avait composé les

rustiques tableaux dont nous avons parlé.

[Illustration.]

D'ailleurs, le sujet qu'ils représentaient répondait merveilleusement

aux dispositions intimes de Buonvicino, et il resta quelque temps plongé

dans une muette contemplation. Ange Gabriel de Concorezzo, frère

portier, se rangea de côté lorsqu'il le vit s'approcher du seuil, et lui

dit: La bénédiction du Seigneur tombe sur vous! Buonvicino entra dans

une cour où poussait l'herbe; un puits était percé au milieu, et sur ses

bords se penchait le verdoyant feuillage de l'agnus castus, arbre qu'on

voyait fréquent dans les cloîtres, parce qu'on lui attribuait la

propriété de maintenir sans tache le voeu de chasteté. Tout autour de

cette cour régnait un portique, supporté par des pilastres de briques,

sous lequel on remarquait quatre autres tableaux du mérite des premiers,

et qui représentaient la vie laborieuse de quelques saints. C'étaient

saint Paul nattant des paniers, saint Joseph penché sur son rabot, et

les pères du désert tressant des feuilles de palmier.

Du reste, tout était paisible. Des milliers de passereaux caquetaient

sur les toits, pendant que l'hirondelle printanière cherchait le nid où

elle ne devait jamais être troublée. De nombreux stores tendus dans les

vastes salles disposaient, pendant le jour sacré, à la méditation. Çà et

là apparaissait quelque frère revêtu d'une blanche tunique, avec un

capuchon également blanc, les reins ceints d'une corde, des sandales aux

pieds, et le visage plein de la tristesse grave qui convenait au deuil

de ce jour solennel. Ils étaient accoutumés à voir les étrangers

parcourir leur demeure; ils n'en vantaient point les beautés, ne

demandaient ni ne craignaient rien. La religion protégeait les richesses

qu'ils avaient rassemblées et imprimait son caractère sacré à ceux que

la dévotion ou le malheur avait conduits dans cette enceinte. Lorsqu'ils

passaient à côté de Buonvicino, ils disaient: _Pax vobis_, et

poursuivaient leur chemin.

Tout cet ensemble faisait sur l'âme de Buonvicino l'effet d'un paisible

zéphyr sur les flots d'un lac agité. Il allait au hasard, perdu dans ses

remarques et dans ses réflexions, et sa démarche, d'abord inquiète et

fiévreuse, se calmait peu à peu et révélait la paix qui le pénétrait par

degrés. Cependant il entendit un concert de voix, mais faibles, mais

lointaines, et comme sortant d'un souterrain, entonner une lugubre

mélodie. Guidé par le son, Buonvicino arriva à l'église. On y avait

répandu l'obscurité afin que le recueillement fût plus profond. Aucune

lampe, aucun cierge ne brillait sur l'autel dépouillé; un murmure de

prières, sorti de la bouche des fidèles que l'ombre empêchait d'être

vus, rappelait les esprits angéliques qu'à pareil jour on entendit gémir

invisibles dans le temple de Jérusalem pendant qu'expirait leur

Créateur. A l'autel, ou, comme disent les Lombards, dans le _scuruolo_,

les pères répétaient alternativement les Lamentations de Jérémie, et le

récit à la fois si simple et si pathétique de la mort du Christ.

[Illustration.]

Buonvicino entra à tâtons; et, s'étant approché d'une des seize colonnes

qui divisaient l'église en trois nefs, il trouva quelque chose que le

toucher lui révéla comme un tombeau, sur lequel on avait sculpté

l'effigie du personnage qu'il renfermait. Il s'agenouilla devant cette

tombe, qui était en effet la sépulture de Bertram, premier grand-maître

général des _Umiliati_, celui qui leur avait imposé leur règle, et

s'était endormi dans le Seigneur en 1257. Buonvicino appuya son front

sur la pierre du sépulcre, et des pleurs, des pleurs abondants

s'échappèrent de ses yeux. Une tendre piété le saisit tout entier. La

pensée de Dieu, de la fin de toutes choses, du juste souffrant pour

expier les fautes du genre humain, le sentiment d'une douleur

universelle s'était substitué dans son âme au sentiment de ses propres

chagrins, à l'idée de ses souffrances passées, de sa récente erreur, de

la patrie, de Marguerite, de tout ce qui, dans le monde, l'avait fait

jouir et souffrir. Quelle jouissance mondaine, pensait-il, ne se termine

par la tristesse et l'ennui? Ici, au contraire, à l'austérité du carême

succéderont les joies et l'_alléluia_. Après-demain, en se rencontrant

les uns les autres, ils se salueront par ce cri: «Il est ressuscité!»

Salutaire pénitence qui se résout en une sainte exultation!

Au milieu de ces méditations, Buonvicino se sentit toucher le coeur, et

il résolut de se retirer de la mêlée humaine pour s'abandonner tout à

fait à Dieu. Le soir, il ne sortit pas du couvent: il demanda à être

reçu comme novice parmi les frères; on l'agréa, et bientôt eurent lieu

sa profession et sa prise d'habit. La congrégation regarda comme

précieuse l'acquisition d'une personne d'un tel rang; la renommée s'en

répandit bientôt, sans exciter grande surprise, parce que rien n'était

plus fréquent à cette époque. Les bons en bénirent le Seigneur;

Buonvicino en devint plus cher à ses amis, plus respecté de ses

supérieurs; les méchants eux-mêmes, ne pouvant plus prendre d'ombrage du

nouveau moine, confessaient ses mérites et ses vertus.

Il s'appliqua pendant quelque temps, en goûtant _cette paix du Seigneur

qui surpasse toute intelligence_, aux soins communs de son nouvel état;

puis il résolut de se faire ordonner prêtre. Autant pour exercer sa

patience que pour acquérir une connaissance bonne à tous, indispensable

à un prêtre, il se mit à transcrire la Sainte Bible. Oh! alors, quelle

pâture trouvèrent son intelligence et son coeur! Outre les vérités

divines que le livre lui révélait, comme il le réconfortait dans ses

souffrances, comme il le consolait, comme il le poussait

irrésistiblement à la vérité! Dans les chants des Prophètes, il sentait

vivre l'amour de la patrie, qui avait tant échauffé son coeur. Lit, le

malheur est toujours relevé par l'espérance; l'injustice, ou flagrante,

ou cachée sous le masque du droit, trouve là un continuel appel à

d'autres jours, à un autre juge. La concorde, l'amour, l'égalité, la

justice, animent toutes les pages de ce livre. A mesure qu'il

l'étudiait, Buonvicino, comprenant combien les hommes dévient des voies

qu'il enseigne, combien ils travaillent à leur bonheur personnel aux

dépens du bien commun, se partageant en oisifs qui jouissent, et en

travailleurs qui souffrent, sans prendre les uns en haine ni les autres

en mépris, il les embrassait tous dans sa généreuse bienveillance, et

dans le désir de les réconcilier, et de réunir tous leurs efforts vers

cette condition première de tout progrès, la moralité.

Il demeura longtemps séquestré du monde. Il commença à sortir pour

prêcher, et alors il souleva un grand bruit, moins par son éloquence,

que par sa paternelle bonté. Il se répandait dans le peuple, surtout

dans les campagnes. «C'est pour le peuple, disait-il, c'est surtout pour

les pauvres que le Christ a parlé, et c'est parmi les derniers qu'il

choisit ses disciples, les prémices de l'Église.» Il apprenait à

l'ignorance l'égalité originelle des hommes, et leur commune destinée;

il montrait notre point de départ et le port où nous touchons. Les plus

simples devoirs, les plus humbles vertus du père, des enfants, des

époux, des ouvriers, étaient le thème perpétuel de ses sermons. Sans

art, et même vulgaire dans ses discours, il émiettait le pain de la

parole et le mesurait à chacun selon sa capacité, il se faisait, comme

Elisée, petit pour réchauffer le coeur des petits. Bientôt il passa pour

un saint; pourtant, il n'avait point été en pèlerinage au mont Gargano,

ni à Home, ni en Terre-Sainte; jamais il n'avait fuit de ces miracles

dont on abusait alors, mais il opérait un miracle plus insigne, celui

d'améliorer les hommes par ses discours et son exemple. Parmi ces

générations encore grossières, les rixes, les querelles, étaient

très-fréquentes; il se livra tout entier au soin de les ramener à la

concorde, et il obtenait de merveilleuses conversions. Je pourrais en

raconter beaucoup, si je n'entendais d'ici le lecteur me demander si ce

roman est la légende des saints; je dirai seulement, qu'une fois un

membre de la famille des Bossi et un autre de celle des Azzali, notables

bourgeois, en vinrent entre eux aux paroles et des paroles aux voies de

fait; derrière eux, une foule d'hommes se disposaient à prendre parti,

et tout annonçait une mêlée sanglante. Il faut appeler frère Buonvicino,

suggéra un témoin prudent; on alla le chercher; il accourut, chercha à

adoucir l'irritation en rappelant les promesses et les menaces du

Christ, qui veut qu'on soit humble de coeur comme lui. Mais le Borsi,

qui était uVs deux le plus intraitable et le plus emporté, aveugle dans

sa colère, tourna sa fureur contre le moine, en blasphémant le clergé et

les choses les plus révérées; il s'oublia jusqu'à le frapper. Frapper un

religieux était considéré comme une énormité si sacrilège, qu'une partie

des assistants reculèrent comme épouvantés, tandis que les autres,

s'apprêtaient à en tirer vengeance. Buonvicino, obéissant d'abord à ses

anciennes habitudes plutôt qu'à la loi d'abnégation qu'il s'était de

lui-même imposée, repoussa les attaques de l'assaillant, le jeta par

terre, et levait déjà le poing sur la tête du vaincu, lorsque sa colère

tomba tout à coup. Il rentra en lui-même, soupira, affecté de voir que

le vieil homme prévalait encore en lui. Il releva le téméraire,

s'agenouilla devant lui, et, croisant les bras avec une humilité

d'autant plus sincère qu'elle était généreuse, il lui dit:

«Pardonnez-moi, je ne savais ce que je faisais.»

[Illustration.]

Cette humble piété émut le violent Bossi, qui, se jetant lui-même aux

pieds de l'offensé, lui demanda à haute voix pardon et miséricorde.

Depuis, plus docile à la voix de sa conscience, il devint le modèle de

ces vertus chrétiennes dont la reine est la charité.

La renommée de Buonvicino fut aussi rapide à Milan. A cette époque où

tout était colère et factions dans l'Église, sur la place publique, dans

les écoles, dans les couvents, sur le champ de bataille, chaque parti

s'efforçait d'enrôler le moine sous sa bannière. Ou était alors au plus

vif des disputes théologiques sur la question de savoir si la gloire du

Mont-Thabor était créée ou incréée, si le pain que mangeait le Christ et

la tunique qui le revêtait lui appartenaient à titre de propriété ou

seulement d'usufruit; si les anges et les saints jouissaient de la

vision béatifique de la divinité, on s'ils se tenaient sous l'autel du

Seigneur, c'est-à-dire sous la protection de l'humanité du Christ

jusqu'au jour du jugement. Mais chaque fois qu'on voulait mettre

Buonvicino sur la dialectique, et le faire prononcer entre le docteur

Angélique, le docteur Subtil et le docteur Singulier, il répondit que

notre Dieu n'est point le dieu des disputes; qu'il voulait étudier la

religion pour lui rendre un hommage raisonné, non pour introduire la

superbe de la science humaine dans les choses que le sage vénère en

silence. Qu'en arriva-t-il? que d'abord tous les partis le

désapprouvèrent également; on l'appela chrétien pusillanime et aveugle

croyant. Il ne répondit pas, persévéra dans sa conduite, et, comme il

advient toujours, tous les partis finirent par lui accorder un égal

respect. Mais ce qu'il savait, pour avoir approfondi les vices de la

cité, pénétré dans les salles des grands comme dans l'officine de

l'ouvrier et sous la tente du soldat, c'étaient les remèdes auxquels il

fallait recourir. La liberté, perdue moins par la violence des tyrans

que par la corruption des sujets, n'avait pas selon lui, de moyen de

rétablissement plus énergique que la méditation de l'Évangile, école de

véritable liberté, frein véritable à la tyrannie des chefs et à la

licence des gouvernés, véritable solution du plus grand problème qui

intéresse la société: rendre satisfaits de leur état ceux qui ne

possèdent pas en assurant le repos de ceux qui possèdent. De cette

façon, il devenait cher aux malheureux qu'il relevait avec les

consolations d'en-haut, et les puissants le vénéraient parce que, dans

l'homme probe, qui n'est jamais le vassal de leurs superbes caprices,

ils sont contraints à respecter le noble empire de la vertu.

Et Marguerite, ne croyez pas qu'il l'eût oubliée: il est des passions

qui ne peuvent s'effacer. Il ne craignait point le dédain de sa

bien-aimée; n'avait-il pas vu ses larmes au terrible instant de leur

séparation? Il se la rappelait sans cesse comme l'être le plus cher

qu'il eût laissé dans un monde dont il s'était volontairement retranché.

Pendant longtemps il n'osa se risquer à la revoir. La première fois qu'il

parla de Marguerite à Francesco Pusterla, qui, avec d'autres amis,

venait de temps en temps le voir, ce nom, comme s'il eût dû lui brûler

les lèvres, mourut plusieurs fois dans sa bouche, et lorsqu'enfin il le

prononça, ce fut la rougeur au font et avec un tremblement convulsif de

tous ses membres. Mais l'esprit finit par dompter victorieusement la

matière, et quand Franciscolo lui parlait de son bonheur domestique, pur

désormais de toute envie, il se sentait inondé d'un vertueux

ravissement. Dans ses prières, la première personne et la plus

chaudement recommandée au ciel était Marguerite, sans que la pensée de

la créature le détournât de la pensée du Créateur; mais une douce

espérance le flattait: il croyait que ses expiations et ses prières

attireraient sur la tête de Marguerite une longue série de jours

heureux. Son espoir ne devait pas être exaucé: le vrai bonheur ne germe

pas dans la glèbe terrestre.

Lorsqu'il se sentit sûr de lui-même, il alla un jour au palais de

Marguerite. Avec un coeur bien différent il repassa sur ce pont, sous ce

vestibule, par ces escaliers. Il entra dans le mémorable salon, et il y

trouva Marguerite qui partageait les jeux enfantins de Venturino.

Quel moment pour ces deux coeurs! Mais l'un et l'autre se présentaient

avec la vigueur que donne une longue résolution de vertu. Buonvicino

parla de Dieu et de la fragilité humaine: il toucha le passé comme un

souvenir douloureux et cher, et il lui demanda pardon; puis il détacha

de sa ceinture un rosaire de grains de cèdre à facettes, sur chacune

desquelles était incrustée une étoile en nacre de perle, avec une croix

de même travail. C'était l'oeuvre patiente de sa retraite; il le donna à

Marguerite, et lui dit; «Prenez ce rosaire en souvenir de moi;

puisse-t-il un jour servir à votre consolation! et, en récitant vos

oraisons, priez Dieu pour un pécheur.» Ces paroles et ce don arrachèrent

des larmes aux deux amants. Marguerite pressa contre son coeur et toucha

de ses lèvres le rosaire, qui avait pour son esprit un caractère sacré,

pendant que son coeur devinait combien de fois le nom de Marguerite

avait dû se présenter à Buonvicino dans le cours de ce long travail.

[Illustration.]

Ce rosaire, cette croix, devaient être mêlés, hélas! et de quelle

manière, aux aventures de l'infortunée!

[Illustration.]

Bulletin bibliographique.

_Histoire de la Chimie_, depuis les temps les plus reculés jusqu'à notre

époque; comprenant une analyse détaillée des manuscrits alchimiques de

la Bibliothèque royale de Paris, un exposé des doctrines cabalistiques

sur la pierre philosophale, l'histoire de la pharmacologie, de la

métallurgie, et, en général, des sciences et des avis qui se rattachent

à la chimie, etc; par le docteur FERD. HOEFER. 2 vol. in-8. --Paris,

1843. Au bureau de la _Revue scientifique_. 17 fr.

Avant la publication de l'ouvrage de M. Hoefer, il n'existait en aucune

langue aucune histoire satisfaisante de la chimie. Les notions

historiques qui se trouvent disséminées dans l'Encyclopédie méthodique,

dans les ouvrages de Borrichins, de Senac, de Fourcroy, de Macquer,

etc., méritent à peine une mention. M. Dumas, dans ses _Leçons sur la

Philosophie chimique_, avait, il est vrai, exposé et discuté avec un

talent remarquable les théories les plus importantes que la science a

fait naître; mais cette esquisse rapide était loin d'être complète.

L'Allemagne elle-même restait, sous ce rapport, en arrière de la France

et de l'Angleterre; car la _Geschichte der Chimie_, de Fr. Ginelin, qui

commence au neuvième siècle de l'ère chrétienne et qui finit au

dix-huitième siècle, n'est, dit M. Hoefer, qu'une stérile énumération de

sources littéraires, de noms propres, de découvertes, sans aucun lien

philosophique, et dont la lecture ne présente aucun attrait. Quant aux

savants illustres, français, allemands, anglais, suédois ou italiens,

qui font faire actuellement à la chimie de si rapides et de si brillants

progrès, ils sont trop occupés de leurs expériences et de leurs

découvertes pour songer à étudier les origines d'une science dont

l'avenir les intéresse, fort heureusement peut-être, beaucoup plus que

le passé. A défaut d'autres mérites, l'ouvrage que vient de publier M.

Hoefer aurait donc celui de la nouveauté. Mais une courte analyse des

matières qu'il renferme montrera mieux que tous nos éloges combien de

titres la patience, l'érudition et l'intelligence de son auteur ont à la

reconnaissance de tous les esprits sérieux qui aiment encore la science,

soit pour elle-même, soit pour le bien-être qu'elle peut procurer à

l'humanité.

M. Hoefer a divisé l'histoire de la chimie en trois grandes époques,

qu'il subdivise à leur tour en plusieurs, sections. «Avant de se

constituer, dit-il, la science obéit à une sorte de mouvement

oscillatoire qui l'entraîne tantôt vers la théorie, tantôt vers la

pratique. Jamais il n'y a équilibre parfait entre le sujet qui observe

et l'objet soumis à l'observa lion.

«Trois grandes époques dominent donc la science.

«Dans la première époque, l'intelligence qui observe les faits est,

autant que possible, indépendante, libre de toutes les entraves de la

superstition et des préjugés systématiques. Bien que dépourvues de

preuves scientifiques, les doctrines d'intuition primitive nous étonnent

souvent par leur justesse et leur simplicité. Cette époque, qui incline

plus spécialement vers la pratique, embrasse toute l'antiquité et

s'étend jusqu'au moment de la lutte mémorable entre le christianisme

naissant et le paganisme à l'agonie.

«Dans la seconde époque, l'esprit d'observation s'abâtardit. Soumise à

la suprématie spirituelle, la pensée abandonne le champ de l'expérience

pour se réfugier dans le domaine de la spéculation mystique et

surnaturelle. De là l'origine de tant de doctrines fantastiques,

enfantées par l'imagination des adeptes de l'art sacré et de l'alchimie.

Cette époque, qui incline visiblement vers la théorie, comprend tout le

Moyen-Age jusqu'aux temps modernes.

«Dans la troisième époque enfin, qui est la nôtre, la lumière semble

apparaître après les ténèbres, comme si la loi du contraste devait

s'accomplir partout nécessairement. La science, ce produit sublime de

l'équilibre entre l'intelligence et la matière, entre l'expérience et la

raison, commence à se manifester, revêtue de ses formes sévères, et

entourée de preuves propres plutôt à convaincre la raison, qui tend sans

cesse vers l'unité, qu'à parler à l'imagination, qui se plaît dans la

variété des choses.»

Après avoir exposé en ces termes les caractères principaux de ces trois

époques, M. Hoefer, entrant immédiatement en matière, étudie d'abord

toutes les civilisations de l'antiquité pour y trouver les éléments

constitutifs de la science dont il entreprend d'écrire l'histoire. Si

depuis les temps les plus reculés jusqu'aux premiers siècles de l'ère

chrétienne, la chimie n'eut pas de nom, elle existait cependant et ou

parvient à la retrouver, après de longues et patientes recherches, dans

les ateliers du forgeron et de l'orfèvre, du peintre et du vitrier, dans

le cabinet du médecin et du naturaliste, dans les systèmes des

philosophes.

Toutes les sciences humaines viennent de l'Orient. En remontant vers

leur origine, on arrive naturellement jusqu'à ces plages éloignées, qui,

les premières, sur notre hémisphère, sont éclairées par les rayons du

soleil levant. C'est donc en Chine que M. Hoefer a commencé l'histoire

de la chimie. De la Chine, il conduit son lecteur dans l'Inde, et de

l'Inde chez les Égyptiens chez les Phéniciens et chez les Hébreux. La

_première section_ de la PREMIÈRE ÉPOQUE ne dépasse pas l'Asie et

l'Afrique, et s'arrête 620 ans avant Jésus-Christ.

La _deuxième, section_ nous amène en Europe, dans la Grèce et dans

l'Italie. Consacrée exclusivement aux Grecs et aux Romains elle se

divise en deux parties: la partie théorique et la partie pratique.

M. Hoefer jette d'abord un coup d'oeil rapide sur cette partie de

l'histoire de la philosophie qui se rattache plus spécialement aux

doctrines spéculatives des sciences physiques et naturelles; puis il

rassemble et classe sous des titres divers toutes les connaissances

positives disséminées çà et là dans les ouvrages des auteurs grecs ou

latins; il nous apprend tout ce que le siècle de Périclès et le siècle

d'Auguste savaient sur les minéraux, les végétaux, les sels, la chimie

organique, les métaux, les poisons, etc.

La _troisième section_ embrasse une période de 600 ans; elle s'étend du

troisième au neuvième siècle après Jésus-Christ. Au début de cette

section, M. Hoefer révèle à ses lecteurs les principaux mystères de

l'_art sacré_ autrefois pratiqué dans les temples de l'Égypte, sujet

entièrement nouveau que personne n'avait traité avant lui, source à

laquelle les alchimistes ont puisé presque toutes leurs théories.

D'abord il donne une foule de renseignements du plus haut intérêt sur

les personnages qui exerçaient l'art sacré, la pratique et la théorie de

cet art, l'initiation, les peines infligées aux parjures, les mystères

des nombres, des lettres, des plantes, des animaux, des planètes, etc.,

la pierre philosophale, les doctrines mystiques des philosophes

néoplatoniciens de l'école d'Alexandrie, la magie, la cabale, Hermès

Trismégiste, etc.; puis la précieuse collection des manuscrits grecs de

la bibliothèque royale lui permet de remplir, au moins en partie, la

promesse faite, il y a plus de deux siècles, par Léon Allatius, célèbre

bibliothécaire du Vatican. Parmi les documents inédits qu'elle lui a

fournis, nous mentionnerons les noms de ceux qui ont cultivé l'art

sacré, les substances métalliques consacrées aux sept planètes, les

lexiques chimiques, l'analyse des principaux ouvrages concernant l'art

sacré, de Zozime le panopolitain, de Pelage le philosophe,

d'Olympiodore, de Democrite de Synèsius, de Marie la Juive et d'Isis,

reine d'Égypte, etc. Dans les derniers paragraphes de cette section, M.

Hoefer redresse et rectifie diverses assertions admises jusqu'à présent

sans contestation. Il démontre qu'un grand nombre de faits importants,

la distillation, la poudre à canon, la coupellation, sont des inventions

grecques ou égyptiennes, longtemps connues avant Albucasis, Roger Bacon

et Arnaud de Villeneuve. Enfin, il publie en entier le texte du livre

des feux de Marcus Grachus, d'après deux manuscrits de la Bibliothèque

royale.

La _deuxième époque_ de l'Histoire de la Chimie (depuis le neuvième

siècle jusqu'au seizième siècle) comprend tout le Moyen-Age. Durant

cette longue période, la science ne fait presque aucun progrès; à peine

si elle ose profiter des travaux des anciens. D'une part, la prison et

le bûcher, deux arguments irrésistibles, attendaient le trop hardi

penseur, et, d'autre part, on croyait que tous les phénomènes physiques,

les plus simples comme les plus extraordinaires, étaient produits par

dss causes invisibles et fantastiques, par des agents mystérieux et

surnaturels. Aussi les sciences physiques s'appelaient-elles occultes,

et la chimie, _art hermétique, science noire, alchimie._

La deuxième époque comprend deux sections: la _première section_ (du

neuvième au treizième siècle) est consacrée aux chimistes arabes, les

dignes héritiers des néoplatoniciens; à quelques Grecs bysantins et à

deux ou trois Italiens, Français, Allemands, plutôt médecins ou

astronomes qu'alchimistes proprement dits. Trois paragraphes sur

l'exploitation des mines, la culture du pastel et la peinture sur verre

terminent cette première section. L'époque comprise dans la _deuxième

section_ (du treizième siècle jusqu'au commencement du seizième siècle)

est l'Age d'or de l'alchimie. Les physiciens comme les philosophes

récusaient le témoignage des sens; la méthode, la seule reconnue vraie

et légitime, était celle qui parlait de l'absolu, de la cause suprême,

pour y revenir après de longs détours. Clercs et laïques se livraient à

l'envi à l'étude de l'alchimie. On compte des moines, des rois, des

évêques, et même un pape, au nombre des adeptes. Pour quelques-uns

d'entre eux, l'amour du grand oeuvre était dégénéré en une véritable

passion qui entraînait parfois des excès déplorables. La science ne

s'était enrichie que d'un petit nombre de faits nouveaux pendant le

douzième et le treizième siècle. Mais au quatorzième et au quinzième

siècle, l'application de la poudre à canon aux instruments de guerre, la

découverte de l'imprimerie, de la boussole, la fabrication des verres de

couleur, la préparation à la fois plus simple et plus scientifique des

acides minéraux et de certains composés métalliques, la fabrication des

papiers de chiffon, etc., lui font déjà faire d'immenses progrès. Avant

de donner des détails sur ces applications ou ces découvertes nouvelles,

M. Hoefer raconte la vie, analyse ou traduit les ouvrages des

alchimistes les plus célèbres, tels qu'Albert le Grand, Roger Bacon,

Arnaud de Villeneuve. Raymond Lulle, Ortholain, Flamel, Basile Valentin,

etc. «La tâche était rude, dit-il; car, indépendamment des difficultés

que présente la lecture des ouvrages de ce genre, écrits pour la plupart

dans un langage barbare, j'avais à déchiffrer le sens des expressions

allégoriques et obscures dont les alchimistes sont si prodigues.»

La _troisième époque_, divisée en trois sections, comprend trois

siècles: le seizième, le dix-septième et le dix-huitième. C'est une

époque incomparable, unique dans les annales de l'humanité. L'esprit de

l'homme, en quelque sorte mort pour la science pendant un long espace de

temps, s'est réveillé tout à coup à la voix de l'expérience et à l'appel

de la raison. Les découvertes du seizième siècle servent à entretenir le

zèle du siècle suivant, et le dix-huitième siècle découvre ce que le

dix-septième a cherché. L'idée d'opposer la raison à l'autorité

rationnelle, l'expérience à la spéculation, s'était déjà, à diverses

reprises, manifestée dans les siècles précédents, mais, à chaque

manifestation, elle avait été aussitôt réprimée; maintenant son règne

était venu. A la tête du mouvement qui donne une direction nouvelle à la

chimie, se placent, au seizième siècle, Paracelse, Georges Agricola et

Bernard Palissy. Le premier, violent et emporté comme tous les

réformateurs, est le chef de l'école _chemiatrique_, dont le mérite

principal fut de détourner les médecins de la route battue des anciens,

et de leur faire, comprendre l'importance et la nécessité de l'étude de

la chimie des êtres vivants et de la chimie appliquée à la médecine

(_chemiatrie_). Georges Agricola, plus modeste et surtout plus

familiarisé avec l'antiquité que Paracelse, mais dépourvu de tout talent

de réformateur, fonde, avec des éléments épars, tout le système de la

_métallurgie_, partie fondamentale de la chimie. C'est le chef de la

chimie métallurgique.--Bernard Palissy, tenant tout à la fois de

Paracelse par sa franchise et sa persévérance, et d'Agricola par la

solidité de son savoir, représente la _chimie technique_, c'est-à-dire

la science appliquée à l'agriculture, aux arts du potier, du vitrier, de

l'émailleur, etc. Dans l'opinion de M. Hoefer, Bernard Palissy est le

véritable inventeur de la méthode expérimentale dont on a toujours

attribué à tort la découverte au chancelier Bacon. Enfin _l'alchimie_,

qui va toujours en déclinant, subit elle-même l'influence de cette

révolution générale. La chemiatrie, la chimie métallurgique, la chimie

technique et l'alchimie forment donc les quatre chapitres de la

_première section_ de la troisième époque. Le dix-septième siècle

continue dignement l'oeuvre de reforme commencée dans les sciences au

siècle précédent. Le dogmatisme absolu est détrôné: les péripatéticiens

ont du céder la place aux philosophes expérimentateurs. Désormais on ne

cherchera plus la vérité dans les ouvrages d'Aristote, mais dans le

grand livre de la nature. Au nombre des observateurs qui, en brisant le

joug de l'autorité scolastique, fraient au dix-septième siècle, par la

méthode expérimentale, une route nouvelle à la science, M. Hoefer place

avec raison en première ligne Van Helmont, Robert Hoyle, Glauber et

Kunckel. Van Helmont, disciple de Paracelse, bien supérieur à son

maître, eut la gloire immortelle de révéler scientifiquement l'existence

des corps invisibles, impalpables, quoique matériels, jusqu'alors

vaguement entrevus; il leur donna même le nom de _gaz_. Robert Boyle,

l'illustre fondateur de la Société royale de Londres, «découvrit,

s'écriait un jour Boerhaave, les secrets du feu, de l'air, de l'eau, des

animaux, des végétaux, des fossiles; de sorte que de ses ouvrages peut

être déduit le système entier des sciences physiques et naturelles.»

Robert Fludd, Glauber, Becher, etc., etc., s'exercent avec succès à

décomposer et à recomposer des corps et se livrent à d'importants

travaux. Kunckel découvre le phosphore, etc.--Des détails curieux sur la

chimie pharmaceutique, la chimie des gaz, la fondation des sociétés

savantes et les chimistes compilateurs, la chimie technique, la chimie

métallurgique, l'alchimie et les rose-croix complètent la _deuxième

section_ de la troisième époque, c'est-à-dire l'histoire de la chimie au

dix-septième siècle.

Dans la troisième section, ou au dix-huitième siècle, M. Hoefer analyse

successivement les découvertes ou les théories de Moitrel d'Elemont, qui

trouva le premier le moyen de manipuler les gaz avec autant de facilité

que tout autre corps solide ou liquide; de Hales, de Venel, de Black, de

Boerhaave, des deux Geoffroy, de Louis Lemery, de Bellot, de Boulduc, de

Macquer de Rouelle, de Baron, de Stahl, de Pott, de Eller, du Neumann,

de Marggraf, de Bergmann, de Scheele et de Priestley. Parvenu à

Lavoisier, il s'arrête et termine son second volume. «Bergmann, Scheele

et Priestley, qui remplissent les dernières pages de ce volume, étaient,

dit-il, les derniers partisans d'une théorie entièrement tombée dans le

domaine de l'histoire, Stahl n'a plus aujourd'hui de disciples; mais il

n'en est pas ainsi de Lavoisier. Sur les ruines du phlogistique, ce

hardi réformateur éleva une école qui dure encore; tous les chimistes

actuels sont ses élèves. Lavoisier, Berthollet, Klaproth, Davy, etc., se

placent naturellement à la tête de la chimie moderne; il n'aurait pas

été convenable de leur faire prendre rang à côté des chimistes

phlogisticiens. Il y a de ces périodes qu'il est défendu à l'historien

de scinder, sous peine d'intervertir l'ordre naturel. Resterait donc un

dernier volume à faire pour conduire l'histoire de la chimie jusqu'à nos

jours. C'est là une tâche difficile, délicate même, qui exige beaucoup

de temps et beaucoup d'expérience. Quoi qu'il en soit, tout en ajournant

à un temps plus éloigné la publication d'un troisième volume, je ne

reculerai devant aucun obstacle, et rien ne m'empêchera, je l'espère, de

tenir ma promesse et de donner un jour l'histoire des chimistes de

l'époque actuelle.»

Si le style et la méthode ce M. Hoefer égalaient sa patience et son

érudition, l'_Histoire de la Chimie_ ne mériterait que des éloges; mais

on éprouve plus d'une fois, en la lisant, le désir que la forme en soit

plus correcte, le plan plus déterminé, et le développement plus

philosophique et plus rationnel. Veut-il construire un édifice qui fasse

honneur à son talent? un bon architecte ne se contente pas d'entasser

sur l'emplacement qu'il a choisi une masse énorme d'excellents

matériaux. Dans le livre de M. Hoefer, l'ensemble est trop souvent

sacrifié aux détails. Si nombreux et si curieux qu'ils soient, les

documents qu'il est parvenu à réunir ne satisfont pas complètement le

lecteur, car ils manquent parfois d'un lien général qui les rattache

tous les uns aux autres. Nous croyons devoir signaler à M. Hoefer ces

défauts qui nous ont frappé, parce que son livre, évidemment destiné à

avoir plusieurs éditions, facile à corriger d'ailleurs, est vraiment

digne de devenir parfait.

_Poésies_, par madame BAYLE-MOUILLARD 1 vol. in-8.--Paris, 1843.

_Paulin_.

Madame Bayle-Mouillard est déjà connue dans le monde savant et

littéraire par un ouvrage intitule _du Progrès social et de la

Conviction religieuse_, que l'Académie des Sciences morales et

politiques et la Société de la morale chrétienne ont couronné en 1840.

Trois ans auparavant, c'est-à-dire en 18377, M. Bayle-Mouillard

avocat-général à Riom, avait, de son côte, obtenu un prix de l'Institut

pour son beau traité de _l'Emprisonnement pour dettes_ Aujourd'hui,

madame Bayle-Mouillard, se reposant de travaux plus sérieux, publie un

recueil de vers qu'elle a composés, dit-elle, «dans les champs et dans

les villes, sur la mer, sur les montagnes, dans les vallées riantes ou

sauvages, et qui ont été produits par l'observation des états si divers

des hommes, de leurs sentiments, de leurs douleurs, de leurs hautes et

secrètes consolations. Une sorte d'inspiration les lui a donnés contre

son attente; seule elle l'encourage à les offrir au public, puisqu'elle

lui permet au moins d'espérer que la vérité et la sincérité des

impressions pourront lui faire goûter ce recueil poétique.»

Ces espérances de madame Bayle-Mouillard ne seront pas trompées. Ses

vers, tour à tour gracieux ou touchants, trouveront encore, malgré

l'antipathie ridicule de notre époque pour la poésie, de nombreux

lecteurs, qui sauront les apprécier à leur juste valeur. Mais lui

procureront-ils la gloire qu'elle avait pu rêver dans ces moments

d'enthousiasme ou, selon ses propres expressions, elle sondait les plus

secrètes profondeurs de l'avenir.

Avenir, mot puissant qui charme ou désespère,

Que la bouche en tremblant commence sur la terre,

Que ta pensée achève aux cieux.

Aura-t-elle le bonheur de voir tous ses souhaits exaucés? Nous

n'oserions pas l'affirmer; elle-même a paru en douter dans une des

pièces de vers intitulée _Poésie et Sommeil:_

Quand de sa main séduisante et naïve,

La jeunesse, en riant, penchait mon front rêveur,

De l'avenir, pour moi, l'image la plus vive

Etait le bouton d'une fleur.

S'écartant par degrés, les voiles qui te couvrent

Laissaient voir le bonheur à mon regard charmé,

Comme les pétales s'entr'ouvrent

Pour montrer de la fleur le disque parfumé.

Ce bonheur, c'était la tendresse:

Je rêvais un amour par l'hymen couronné,

Amour profond, pur, plein d'ivresse!

Cet amour. Dieu me l'a donné.

Je rêve encor!... Plus ardent, plus austère,

L'avenir, de la gloire est pour moi le flambeau.

La gloire! et je suis femme!... Ah! fuis! noble chimère...

Mais que ton prestige était beau!

Si la noble chimère a cru devoir obéir à cet ordre, qu'elle se hâte de

revenir; madame Bayle-Mouillard--nous en prendrions au besoin

l'engagement pour elle--ne la forcera pas une seconde fois à s'éloigner.

Et fugit ad salices, et se cupit ante videri.

Mais aussi n'aurait-elle pas raison de désobéir?

Orfèvrerie.

Les arts charment nos moments de loisirs.--Parler des arts, les

rechercher, s'y connaître, est devenu de nos jours une prétention

généralement répandue. Je dirai plus, c'est un besoin; aussi avons-nous

vu bien des réputations imméritées avant que des hommes de goût et des

apôtres des arts aient sacrifié leurs veilles et leur fortune à éclairer

le public. Honneur au commerçant qui ne craint pas d'affronter les

préventions de la mode et qui force le pays, malgré lui, à s'enrichir de

chefs-d'oeuvre! honneur à l'artiste qui sait plier son génie aux détails

des objets de commerce! honneur enfin à l'ouvrier qui a su se rapprocher

de l'artiste ou devenant plus habile! Toutes ces réflexions nous ont été

suggérées au simple aspect d'un dressoir du salon de la maison Morel. On

va voir des bazars, ou court à des expositions pour y chercher des

choses curieuses, des chefs-d'oeuvre: là, chaque chose est curieuse,

chaque objet est un chef-d'oeuvre.

[Illustration: Vase commandé à M. Morel par l'empereur de Russie, pour

prix de courses.]

Prenons pour exemple ce vase commandé par l'empereur de Russie pour être

offert comme prix de course. Quelle perfection de ciselure! quelle

richesse d'ornementation! Un génie tenant un écusson sur lequel doit

être gravé le chiffre du vainqueur, me paraît une idée neuve et

préférable à l'antique Renommée offrant une palme ou une couronne.

D'ailleurs ici la gloire doit être modeste: ce n'est pas un éclatant

fait d'armes, ce n'est pas un travail savant et pénible que le monarque

doit récompenser; c'est tout simplement un cavalier qui, grâce à son

sang-froid et à sa hardiesse, stimule la vigueur de son cheval et

atteint le but désigné avant ses concurrents. C'est un art utile que

celui de l'équitation, et les souverains l'ont encouragé dans tous les

temps de la même manière. Nous trouvons dans l'antiquité que les prix de

course étaient des vases ou des coupes sculptés par les artistes les

plus célèbres de l'époque. Les anses, qui s'élèvent des deux bras du

génie et qui vont se recourber à l'orifice du vase où elles s'attachent

par deux têtes de chimères; les serpents qui ornent la portion

supérieure et les têtes de chevaux qui rappellent sa destination, tout

cela forme un gracieux ensemble, sans nuire au galbe élégant et sévère

du vase. A la vue de ce beau travail, on croirait presque Benvenuto

revenu parmi nous.

[Illustration: Modèle d'épée pour le corps diplomatique.]

Voici une épée sortie des mêmes ateliers, et dédiée au corps

diplomatique. Tout en admirant le fini du travail du pommeau, l'heureuse

idée de la légende: «Dieu protège la France!» qui enlace les trois

écussons rappelant trois époques chères au pays. Ou pourra ne pas

approuver complètement l'auteur d'avoir mis le chiffre du roi sur la

plaque de la garde. C'est trop personnel. Les représentants de la France

ne doivent porter que les armes de la France.--Quant à la garde, ce

serait une très-jolie anse pour un vase; mais le dessin nous semble trop

tourmenté et trop léger pour une épée.

Amusements des Sciences.

L'Illustration, No. 0025, 19 Août 1843 · 第 10 / 14 题