RÉSUMÉ DES DERNIERS ÉVÉNEMENTS POLITIQUES ET MILITAIRES EN ESPAGNE.

Les rigueurs employées contre Barcelone causèrent en Espagne une

indignation générale. Les partisans d'Espartero eux-mêmes jugèrent qu'il

avait été trop sévère. Dès ce moment beaucoup de coeurs lui restèrent

aliénés.

Aux Cortès, dissoutes le 4 janvier par le régent, pour avoir protesté

contre ces rigueurs, avait succédé une Chambre non moins hostile au

gouvernement. Dès l'ouverture, le 3 avril, le ministère put juger qu'il

aurait contre lui une immense majorité. Cortina, l'un des adversaires du

régent, venait d'être nommé à la présidence du Congrès. Ce fut alors que

la nouvelle municipalité de Barcelone, élue depuis le 24 avril, lui

adressa une demande de mise en accusation du ministère, pour les actes

arbitraires commis envers Barcelone en décembre.

Le Congrès commença la discussion de l'adresse. Beaucoup de députés

furent d'avis d'y insérer la demande de mise en accusation du ministère,

provoquée deux fois déjà. Cette opinion aurait prévalu, le ministère le

sentit; le 1er mai il donna sa démission en masse. Cortina, chargé de

former un nouveau cabinet, le composa de noms honorés. M. Lopez,

ministre de la justice, eut la présidence. Le 11, peu de jours après

s'être constitué, le ministère communiqua aux deux Chambres le programme

de la conduite qu'il se proposait de tenir. Ce programme reçut

l'approbation du Congrès et de la nation; mais il n'en fut pas ainsi à

l'ambassade anglaise et au palais de _la Buena Vista_.

Les premiers actes du ministère Lopez prouvèrent qu'il avait réellement

l'intention de marcher selon l'intérêt national, qu'il ne voulait plus

être à la remorque de l'Angleterre. Le 18 mai, il proposa plusieurs

améliorations, et, dans un but de réconciliation entre le régent et la

nation, il demanda la destitution des deux hommes les plus compromis

dans les mesures extra-légales de 1842, l'un comme conseiller, l'autre

comme agent, de Linage et de Zurbano. Blessé dans ses affections les

plus intimes, Espartero refusa formellement d'accorder cette

satisfaction à l'opinion publique. Le ministère Lopez donna alors sa

démission. Le lendemain 19, le Congrès déclara à l'unanimité moins trois

voix que le ministère avait bien mérité de l'Espagne, et que ses

représentants lui votaient des remerciements.

Cette rupture solennelle entre les pouvoirs constitutionnels et le

régent causa une vive agitation dans les esprits. On dut se préparer aux

événements les plus graves. Le 20 mai, le régent se nomma un nouveau

ministère; sa composition n'était pas de nature à calmer les

appréhensions nationales; des noms flétris y avaient place. La Chambre

se crut autorisée, dans cette grave circonstance, à envoyer une adresse

au régent pour lui dire qu'elle espérait qu'il ne sortirait pas des

principes parlementaires. Espartero reçut la commission avec une

insolence militaire fort déplacée, et il répondit sèchement «qu'il

agirait de la manière qui conviendrait le mieux au pays.»

La commission rapporta dans le sein des Cortès une irritation qui ne

tarda pas à se répandre dans Madrid. Ce jour-là, de nombreux

rassemblements eurent lieu à la _Puerta del sol_. Les nouveaux ministres

furent hués par la foule en se rendant au Congrès. Là, ils furent reçus

par de nombreux cris de réprobation: A la porte le voleur! cria-t-on à

Mendizabal; et il fut forcé de sortir avec ses collègues, qu'on ne

voulut pas reconnaître comme ministres. A leur sortie, le peuple les

accueillit à coups de pierres, et ce fut avec peine qu'ils regagnèrent

leurs hôtels. Le président de la Chambre, Olozaga, termina cette

tumultueuse séance par ces paroles: «Dieu sauve la patrie et la reine!»

Le lendemain, les Chambres furent prorogées, puis dissoutes par un

décret du 26. A la suite de ce décret, et comme pour adoucir tout ce

qu'avaient d'acerbe de telles mesures, le régent publia une ordonnance

d'amnistie, et rendit facultatif le paiement de l'impôt qui n'était pas

légalement voté, mais ces palliatifs ne diminuèrent en rien l'irritation

produite par ce coup d'État. Le ministère et le régent étaient perdus

dans l'opinion publique.

Les députés portèrent rapidement dans leurs provinces tout leur

mécontentement. Partout ils représentèrent Espartero comme un usurpateur

futur du trône d'Isabelle, comme un dictateur impitoyable, et partout

les esprits s'agitèrent et se préparèrent à l'insurrection. Le 23 mai,

Malaga prit l'initiative et se souleva la première. Le 27, Grenade imita

Malaga. Le 30, Reuss forma une junte, sous la présidence de Prim, et se

prononça contre le régent. Le colonel Prim rassembla 3,000 hommes et

forma le noyau de l'armée insurrectionnelle.

Zurbano, avec son instinct de désordre, avait pressenti ce mouvement

depuis longtemps, et s'était préparé à le combattre. Dès le 30, il avait

rassemblé toutes les troupes disponibles de la province de Girone, et il

se mit en marche.

Barcelone, bien qu'agitée au fond du coeur, était encore calme à la

surface. Elle avait été si cruellement frappée six mois auparavant,

qu'elle craignait de s'exposer de nouveau à la vengeance du régent; elle

attendait. Le 5 juin, un officier-général entre dans ses murs, il suit

la _Rambla_, accompagné de quelques cavaliers; c'est Zurbano. Des

passants l'ont reconnu et son nom vole de bouche en bouche; mais ce

n'est pas l'affection qui le porte ainsi, c'est la haine, c'est le

mépris. Les promeneurs se rapprochent de lui, et bientôt le cri: _Meure

Zurbano!_ se fait entendre de toutes parts. Il est entouré, poursuivi et

forcé de se réfugier dans un hôtel. Plein de rage, il ne tarde pas à se

montrer au balcon et à menacer le peuple. Des troupes arrivent pour le

protéger; aussitôt il sort à cheval avec quatre compagnies d'infanterie,

50 dragons, et revient sur la _Rambla_ comme pour braver le peuple. Des

cris: _Meure Zurbano! meure Espartero!_ sortent de la foule qui

s'accroît sans cesse. Zurbano, Furieux, met le sabre à la main et

ordonne à sa troupe de charger le peuple: nul soldat n'obéit. Alors,

comme un fou en délire, il charge seul sur cette masse (voir la gravure,

page 313). Forcé de fuir, il quitta la ville enfin, mais en appelant sur

elle tous les maux.

En quittant Barcelone, Zurbano rejoignit ses troupes à Girone, et se

dirigea, à leur tête, sur Reuss, où Prim organisait les insurgés. Le 11,

il était devant la ville avec 8,000 hommes. Il l'attaqua aussitôt; mais

il manquait de grosse artillerie, et, après un combat de plusieurs

heures, il fut forcé de battre en retraite. Le 12, avec quelques pièces

qu'on lui avait amenées dans la nuit de Tarragone, il attaqua de

nouveau Reuss. Pour éviter la ruine de cette ville, le colonel Prim

l'évacua et se retira dans les montagnes voisines.

Cependant l'insurrection se développait rapidement et s'organisait sur

tous les points: beaucoup de villes avaient adhéré au _prononciamiento_

de Reuss et avaient constitué des juntes. Barcelone s'était placée, dès

le 6, à la tête du mouvement; sa junte, qui s'était déclarée junte

suprême provisoire, chercha à régulariser la marche des événements, à

leur donner de l'ensemble: elle expédia des agents de tous côtés pour

exciter les esprits et accélérer les soulèvements. Il y allait de son

existence: elle n'avait plus de grâce, plus de pitié à attendre du

régent; il fallait le vaincre à tout prix. Le capitaine-général Cortinez

et la garnison étaient restés neutres jusqu'alors; seulement il avait

été décidé, pour éviter tout conflit, que la junte quitterait Barcelone,

et établirait son siège à la Sabadell, village éloigné de trois lieues.

C'est de là que sont datés ses premiers actes. Le 8, elle déclara la

province de Barcelone indépendante dn gouvernement de Madrid, et fit un

appel solennel aux provinces pour se rallier à elle. Elle somma aussi le

capitaine-général de se prononcer enfin. Persuadé que les troupes

l'abandonneraient s'il attaquait la ville, Cortinez promit de nouveau de

rester spectateur passif des événements et d'attendre les ordres de

Madrid; mais il fit entrer dans le fort de Montjouich une garnison sûre

et de nombreux approvisionnements.

Zurbano était dans les environs de Barcelone avec 14 bataillons, 5

escadrons et 4 batteries; il attendait l'instant propice pour attaquer

cette ville. Il était en communication avec le gouverneur de Montjouich,

sûr que celui-ci écraserait la ville au premier signal, il allait le

donner, lorsque l'insurrection de Tarragone et de plusieurs villes

voisines, le 13 et le 14, le força à quitter précipitamment ses

positions et à se diriger sur Lerida.

Les événements commençaient à 'inquiéter le régent: la Catalogne était

tout entière à l'insurrection, Valence et l'Andalousie s'agitaient de

plus en plus: des généraux, des officiers de tout grade, des bataillons

entiers, se prononçaient chaque jour contre lui; il comprit enfin qu'il

y avait danger sérieux et il se décida à agir.

Rassurée par l'éloignement de Zurbano et par la rapide expansion de

l'insurrection, la junte de Barcelone somma de nouveau le

capitaine-général Cortinez de s'unir à elle. Le 13, dans la soirée,

entraîné par l'exemple de ses officiers et de ses soldats, peut-être

aussi par ses convictions personnelles, Cortinez adhéra solennellement à

la demande de la junte, et adressa une proclamation au peuple et à

l'armée pour leur conseiller l'union, la fidélité à la reine et à la

constitution. Il n'était pas question du régent; il semblait déjà hors

de cause. Cet acte du capitaine-général causa une vive joie dans la

ville. Les troupes et les habitants fraternisèrent; ce jour et le

lendemain il y eut fête, générale: danses, festins, illuminations,

musique; un _Te Deum_ fut chanté à la cathédrale, des hymnes

patriotiques au théâtre. Le 14 au matin, la junte fit sa rentrée à

Barcelone, et accorda une gratification aux troupes; elle leur annonça

en outre qu'elle les prenait à sa solde, et que leur arriéré, qui était

considérable, leur serait payé; elle leur en fit donner aussitôt la

moitié sur la caisse de la ville.

Ce même jour, pendant que Barcelone se créait une armée pour renverser

l'homme qui l'avait décimée sans pitié, celui-ci, le régent, publiait à

Madrid et adressait à toutes les provinces une longue proclamation où il

exposait, par leur meilleur côté, tous les actes de son administration;

il les excusait tous par la raison du salut de l'État, et terminait

ainsi:

«Je dois livrer intacts aux Cortès, qui ont décidé les graves questions

qui agitent aujourd'hui les esprits, les dépôts sacrés de la reine et de

mon autorité. Je ne les livrerai ni à l'anarchie ni au débordement des

passions. Le sort de celui qui a consacré mille fois sa vie à la défense

de sa patrie importe peu; mais la reine, la constitution et la monarchie

m'imposent des devoirs que je remplirai comme premier magistrat de la

nation, et que je défendrai comme soldat. «Le duc de la Victoire.»

Cet acte ne fit aucun effet. Espartero était jugé et condamné comme

indigne de cette haute magistrature, dont il avait usé en soldat. Chaque

jour, plusieurs cités, plusieurs corps de troupes de ligne se ralliaient

à l'insurrection. Malaga, levé le premier, mais qui s'était calmé, se

leva de nouveau en apprenant les événements de Barcelone; Grenade

l'imita; Tarragone, que Zurbano ne menaçait plus, se prononça le 15 avec

un enthousiasme difficile à décrire. Ville, forts, bourgeois et soldats

s'unirent pour fêter ce beau jour; la municipalité, en réjouissance de

cette heureuse délivrance, fit promener les géants et leur suite _(las

gigantes y la dulzayna)_, ce qui n'a lieu que dans les grandes

circonstances.

Quelques officiers ne voulurent pas prendre part au mouvement; on leur

laissa la liberté de quitter la ville. Ils s'embarquèrent, ainsi que la

femme de Zurbano et plusieurs autres dames, sur un brick anglais, qui

les transporta à Port-Vendre.

Malheureusement, le _prononciamiento_ ne s'était pas ainsi accompli dans

toutes les villes; dans quelques-unes il y avait eu lutte et sang versé.

La tentative d'insurrection faite le 9, à Saragosse, par 200 conjurés,

eut de nombreux points de ressemblance avec la conspiration de Mallet;

comme elle, après un succès de quelques heures, pendant lesquelles le

capitaine-général Seoane, les principaux officiers de la garnison et la

municipalité furent prisonniers, elle eut sa réaction en faveur des

esparteristes, et les vainqueurs d'un instant furent forcés de prendre

la fuite; 40 d'entre eux furent arrêtés, jugés par une commission

militaire réunie sur-le-champ, presque tous condamnés à mort et exécutés

peu de jours après. Le 10, à Valence, la population, furieuse de

l'opposition que le gouverneur Gamacho mettait au prononcement, se rua

sur lui et l'assassina, ainsi que plusieurs autres personnes dévouées à

Espartero. Le capitaine-général Zavala voulut se mettre à la tête dn

mouvement, mais la ville n'ayant nulle confiance en lui, le força à

sortir de ses murs.

A part ces excès, le mouvement insurrectionnel se fit sans violence. Le

15 juin, presque toute la Catalogne était debout. Plusieurs villes

s'étaient prononcées dans l'Aragon, dans la province de Valence, en

Murcie et en Andalousie, et presque partout les autorités militaires

s'étaient franchement unies aux autorités civiles.

Le 16 juin, les troupes du capitaine-général Cortinez prêtèrent serment

de fidélité à la junte. Le brigadier Castro en prit une partie sous son

commandement, et sortit de la ville pour observer Zurbano, qui était

encore à Lerida. Après le départ de cette première colonne, forte de six

bataillons, mais presque sans artillerie ni cavalerie, le colonel Prim

s'occupa activement d'organiser 4,000 volontaires et un escadron de

cavalerie, pour soutenir Castro et agir de concert avec lui. C'est sur

ces deux officiers, les premiers ralliés à la cause nationale, que

reposait le salut de Barcelone et de toute l'Espagne; il fallait

empêcher Zurbano de s'approcher de la ville et de prendre possession du

fort. Là était alors la question; le gouverneur de Montjouich, le

colonel Echalecu, avait reçu l'ordre formel de commencer le bombardement

au premier signal d'hostilités commises contre Zurbano; il avait refusé

de remettre son commandement au colonel Pujol, nommé par Cortinez pour

le remplacer; sa garnison avait résisté à toutes les séductions de la

ville et paraissait dévouée à Espartero.

Pendant ce temps, le régent passait des revues à Madrid, il adulait la

garde nationale et les troupes de ligne, il cherchait à ranimer les

dévouements chancelants et à surexciter l'enthousiasme de ses fidèles,

des _ayacuchos_; mais déjà il put voir que, parmi cette _camarilla_

militaire qui l'avait élevé sur le pavois, il y avait déjà de nombreuses

hésitations; la fortune d'Espartero se voilait, les favoris s'en étaient

aperçus les premiers. Cette unanimité de l'opinion publique contre le

régent, cette réprobation générale qui le frappait sans pitié, avaient

ébranlé les plus résolus. Les nombreuses promotions qu'il fit alors dans

l'armée, la nomination de Seoane à l'emploi de général en chef des

armées d'Aragon, de Catalogne et de Valence; celle de San Miguel au

grade de capitaine-général de Madrid; celle du colonel Echalecu, par

enjambement du grade de brigadier, au rang de maréchal-de-camp; toutes

ces faveurs et beaucoup d'autres que nous taisons ne ranimèrent pas

l'affection de l'armée; le bon effet qu'elles auraient pu produire fut

détruit par l'élévation de Martin Zurbano au grade de

lieutenant-général. La partie noble et généreuse de l'armée vit avec

chagrin un tel nomme arriver à ce rang, qui ne devrait être accordé

qu'aux hommes les plus distingués par leurs talents et leurs vertus.

Ces nominations faites, le régent fit partir toutes les troupes dont il

pouvait disposer, 6,000 hommes à peu près; il ne laissa à Madrid qu'un

régiment de cavalerie. Ce départ eut lieu le 20. Le 21, Espartero quitta

lui-même la capitale, accompagné des généraux Ferras, ministre de la

guerre, et Linage, son conseiller intime; il prit la route de Valence

par Aranjuez et Ocana; plusieurs corps devaient le rejoindre en route;

le rendez-vous général était fixé à Quintanaz de la Orden, dans la

Manche. Le régent avait annoncé que là seulement il révélerait son plan

de campagne.

Le matin de son départ, le régent adressa une proclamation à l'Espagne.

Il disait que l'agitation du pays nécessitant son intervention

personnelle comme chef de la _force compressive_, il se portait sur les

lieux où sa présence était utile: «Dans deux occasions analogues, j'ai

quitté la capitale; celle-ci est plus critique; les périls que je vais

braver sont plus grands, mais ma valeur et ma fermeté deviendront plus

solides et plus sures. Le, courage de ceux qui me regardent, avec

raison, comme la bannière de nos libertés grandira, etc.» La lecture de

cette proclamation de _bravo_ excita un vif enthousiasme dans la garde

nationale de Madrid; elle jura à grands cris de soutenir la régence

d'Espartero, jusqu'au 10 octobre 1814, au prix de tout son sang.

La marche du régent vers Valence, celle de Zurbano sur la Catalogne, les

menaces de Montjouich, le siège de Grenade par le général Alvarez

Toncas, les fusillades de Saragosse, n'arrêtèrent pas les

_prononciamientos_. Chaque jour le régent apprenait le soulèvement de

quelques villes. Le 25, à son arrivée à Quintanaz, Espartero put ajouter

vingt noms aux noms des villes qu'il se promettait de punir. L'armée lui

échappait également par fractions, chaque matin on lui annonçait des

défections nouvelles; les hommes qu'il avait comblés de faveurs, les

capitaines-généraux tout aussi bien que les simples officiers, que les

soldats, se tournaient contre lui et s'unissaient à ses ennemis pour le

renverser.

Dans les premiers jours de l'insurrection, le rôle le plus actif, parmi

les partisans d'Espartero, appartint sans contredit à Zurbano. Forcé,

après le bombardement de Reuss, de battre en retraite sur Lerida, pour

ne pas être entouré par les troupes insurgées, il prit à peine quelques

jours de repos, reçut quelques renforts, et se mit de nouveau en marche

pour la Catalogne. Le 18, il était à Igualada, à vingt-cinq lieues de

Lerida et à vingt de Barcelone. Ce fut de ce lieu qu'il expédia au

gouverneur du fort de Montjouich l'ordre ainsi conçu: «Au premier feu

soutenu que vous entendrez sur la route de Lerida, réduisez Barcelone en

cendres.»

Martin Zurbano reçut ce jour-là son brevet de lieutenant-général. Seoane

lui adressait aussi de Saragosse un ordre du jour où il lui donnait en

outre le titre de capitaine-général et de général en chef de la

principauté de Catalogne par intérim. De plus fortes têtes que celle de

Zurbano se seraient troublées à la fumée d'un tel encens. Zurbano en fut

étourdi; il se crut un grand homme, et, dans son orgueilleux enivrement,

il adressa, le 20, une proclamation à la Catalogne; il l'engageait à se

soumettre au régent sans délai; à ce prix, il promettait indulgence et

oubli du passé. La junte de Barcelone ne répondit que par quelques

paroles de mépris à cette proclamation.

L'approche de Zurbano et son ordre au gouverneur de Montjouich furent

bientôt connus de Barcelone. Le danger d'un bombardement parut alors si

imminent, que les habitants restés en ville se hâtèrent de transporter

dans la campagne la moins exposée, leurs meubles, leurs lits, etc. Du 21

au 24, les rues, les places, les portes de la ville, étaient encombrées

de gens, de chevaux et de charrettes chargés qui s'éloignaient en toute

hâte.

Prim et Castro avaient manoeuvré avec tant d'adresse et de secret depuis

quelques jours, qu'ils furent en mesure de cerner Zurbano dans ses

positions d'Igualada. Cette ville est située près des monts Serrai, à

l'est du côté de Barcelone; elle est séparée de Cervera et de Lerida par

des défilés difficiles. Prim menaçait Zurbano du côté de Barcelone;

Castro occupait de fortes positions au-delà des monts Serrat, près de

Cervera, et coupait ainsi toute retraite à Zurbano. Des sommations de

capituler lui furent faites le 21. Il refusa de se rendre, mais il

consentit à se retirer sur Lerida. Castro manquait d'artillerie et de

cavalerie; Zurbano en était bien pourvu. Pour éviter un combat sanglant,

le brigadier Castro lui laissa donc le passage libre, heureux d'avoir

forcé cet homme à abandonner la Catalogne. Une correspondance assez

curieuse s'établit à ce sujet entre le général Castro et Zurbano; nous

regrettons que le défaut d'espace nous empêche de la reproduire. Le 25,

Zurbano était à Cervera; toujours poursuivi par Prim et Castro, il se

disposait à battre en retraite sur Lerida.

La conduite militaire de Seoane dans cette circonstance capitale ne fut

pas à l'abri de reproches: au lieu de se tenir prêt à soutenir son

lieutenant dans sa marche sur la Catalogne, il perdit son temps à

parcourir la vallée de l'Ara pour comprimer quelques soulèvements de

paysans.

Les troupes du régent n'étaient ni plus heureuses ni mieux conduites

dans les autres provinces insurgées: le général Alvarez était forcé de

lever le siège de Grenade; Van Halen se promenait sans succès entre

Séville, Cordoue et Jaën.

Le 25, le régent arriva à Albacète et y établit son quartier-général; il

avait avec lui 5,000 hommes d'infanterie, 800 chevaux et 12 pièces de

campagne. Ces troupes furent cantonnées entre cette ville et Chinchilla,

qu'elles occupèrent également. Mécontent de la conduite d'Alvarez devant

Grenade, il le destitua et le remplaça par le maréchal-de-camp

Facundo-Infante, comme capitaine-général de Grenade; par le même décret,

il nomma Van Halen général en chef de l'Andalousie.

Le général Serrano, ministre de la guerre sous le ministère Lopez,

arriva à Barcelone le 27. Le général Ramon Narvaez, exilé par le régent,

et son ennemi personnel, débarqua au Grao, port de Valence, le même

jour, avec le général Concha, condamné à mort avec Diego Léon, mais plus

heureux que lui, et les brigadiers Pezuela et Shelly. Ils offrirent

leurs services à la junte. Leur offre fut accueillie avec enthousiasme,

surtout par les troupes. Narvaez ne perdit pas un instant; dès le 29, il

travailla activement à l'organisation des troupes pour marcher, dit-il,

sur Albacète, et se mit en mouvement le 30.

En Catalogne, Zurbano continuait sa retraite; le 26, il quitta Cervera,

que Castro occupa le même jour; le 29, il entra à Lerida. Castro prit

position dans les environs pour surveiller ses mouvements. Le manque de

cavalerie empêcha Castro et Prim de le pousser plus vigoureusement.

Dans les derniers jours de juin, pendant le séjour du récent à Albacète,

un grand nombre de villes adhérèrent au _prononciamiento_. Le 1er

juillet, il ne restait au régent que l'Aragon, l'Estramadure, la

Nouvelle-Castille et la Manche. Ce qui aggravait la position du régent

et de son gouvernement, c'est que ses coffres étaient vides et qu'aucun

impôt n'arrivait à Madrid. Presque toutes les caisses publiques avaient

été saisies par les juntes, tous les revenus de l'État étaient perçus

par elles; les arsenaux, les ports de mer de la Méditerranée

appartenaient aussi à l'insurrection. Ainsi les armes et l'argent, ces

deux grands agents de la guerre, étaient en abondance dans les villes et

dans les camps prononcés; ils manquaient de plus en plus, au contraire,

dans les corps restés fidèles au régent.

Sûre de sa puissance, la junte de Barcelone forma un gouvernement

provisoire. Elle convoqua le ministère Lopez dans ses murs. En attendant

l'arrivée des membres de ce ministère, elle le constitua dans la

personne du général Serrano, et lui donna pouvoir d'agir. Le premier

acte émane de Serrano fut celui qui prononça la déchéance du régent.

Après avoir expédié cet acte dans toutes les directions, la junte de

Barcelone décréta la démolition des fortifications de la ville: le

lendemain, les ouvriers étaient à l'oeuvre.

Les progrès de l'insurrection devenaient se visibles, ils étaient si

rapides, que, malgré toutes les précautions prises pour les cacher aux

habitants de Madrid, la nouvelle leur en parvint. Il y eut quelques

rassemblements. Mendizabal, ministre des finances, gouvernait en

l'absence du régent. C'était l'homme qui lui convenait. Disposé à la

résistance et à la compression, ne craignant pas de se jeter dans les

mesures extra-légales, il organisa un système de terreur qui arrêta tout

murmure. La presse elle-même fut muselée, poursuivie et menacée de telle

manière, que tous les journaux de Madrid, moins les quatre dévoués au

régent, cessèrent leurs publications. Cependant Mendizabal voyait

clairement la marche des choses, il en prévoyait le dénouement dès le 20

juin, puisqu'il conseilla à Espartero, avant son départ de Madrid, de

rappeler le ministère Lopez. Le régent refusa. «Non, je ne céderai pas,

dit-il; que le sabre en décide! Ma destinée est de tomber comme un chef

de bande _(como un bandolero)_, sur un champ de bataille.»

Au lieu de se porter sur Albacète où était le régent, le général Narvaez

se dirigea rapidement sur Teruel, que le brigadier Ena, venu de

l'Aragon pour se réunir à Espartero avec quatre bataillons, trois

escadrons et une batterie d'artillerie, assiégeait, depuis plusieurs

jours. Ce mouvement inattendu avait un but militaire important;

l'occupation de Teruel par les troupes d'Espartero eût donné à ce

dernier un point stratégique excellent pour menacer à la fois la

Catalogne, Valence et la Murcie, et pour se relier à Saragosse. Narvaez

comprit la valeur de ce point, et s'y porta à marches forcées, avec

4,000 hommes et 300 chevaux. Le 1er juillet, Narvaez était à Murviedro;

le 2, à Segorbe; le 3, il attaquait Ena, le mettait en déroute et

débloquait Teruel; le 4, il se mettait en marche avec un renfort de

trois bataillons et d'un escadron qui avaient abandonné Ena pour se

joindre à lui; le 5, il entrait à Daroca, sur la grande route de

Saragosse à Madrid; il coupait, ainsi la capitale et le régent du

principal corps d'armée qui leur restât fidèle.

Pendant cette rapide marche de Narvaez, le régent restait à Albacète

dans l'inaction la plus complète. Toute l'Espagne l'abandonnait, et il

ne faisait rien qui pût révéler ses projets. Ses facultés paraissaient

anéanties. On disait tout bas autour de lui que Linage, resté à Aranjuez

par suite d'une chute de cheval, avait gardé avec lui l'intelligence et

le courage du régent.

[Illustration: Mendizabal, ex-ministre des finances, en Espagne.]

Prim et Castro ayant reçu de nombreux renforts, furent enfin en mesure

de forcer Zurbano et Seoane à quitter Lerida, Fraga et Balaguez, qu'ils

occupaient avec 22 bataillons, 1,000 chevaux et 16 pièces d'artillerie.

Ils se retirèrent, le 5, sur Saragosse, ne laissant qu'un bataillon dans

le château de Lerida. L'armée de Catalogne ne les poursuivit pas; elle

s'échelonna depuis Cervera jusqu'à Tarrega, où Serrano travailla à

compléter son organisation et à la mettre en état de combattre les

troupes de ligne du régent. A Valladolid, le général Aspiroz organisait

5,000 hommes d'infanterie et 400 chevaux, et se préparait à marcher sur

Madrid. En Andalousie, Concha observait Van Halen, et cherchait à

empêcher sa jonction avec le régent; Roncali, capitaine-général des

provinces basques, rassemblait les troupes de la Navarre et de Guipuscoa

pour marcher sur Saragosse par Tudela. Ainsi il y avait vraiment

ensemble dans les manoeuvres des corps insurgés; chacun d'eux avait sa

mission particulière, mais calculée pour coopérer au succès général.

Seoane, prévenu du rapide mouvement de Narvaez sur Daroca, et pensant

que son intention était de se porter sur Catalayud pour enlever les 800

chevaux du dépôt de remonte, et de marcher ensuite sur Madrid, que nulle

force ne couvrait, Seoane hâta son retour à Saragosse; il y entra le 7.

Le 10 et le 11, la division de Zurbano le rejoignit, et il put se

préparer à agir contre le hardi général qui s'aventurait ainsi avec

quelques mille hommes, sans artillerie, si loin de sa base d'opérations.

Le 15, Seoane et Zurbano sortirent de Saragosse à la tête de plus de

10,000 hommes et d'une nombreuse artillerie, et marchèrent sur Catalayud

pour suivre Narvaez.

On put dès lors pressentir que le dénouement aurait lieu à Madrid. En

effet, toutes les troupes prononcées et la plus grande partie des forces

du régent convergeaient vers ce point des diverses provinces quelles

occupaient; le régent seul s'en éloignait. Dans la nuit du 7 au 8

juillet, il quitta Albacète et se porta par Balazote sur la route de

l'Andalousie. Cette marche rétrograde lui faisait perdre la partie.

S'éloigner de Madrid quand cette ville était menacée de trois côtés; à

l'ouest, par le général Urbina, qui commandait les troupes et les

insurgés de Badajoz; au nord, par Aspiroz; à l'est, par Narvaez.

Madrid, pour faire l'ace aux dangers qui le menaçaient, n'avait d'autres

forces que la milice et quelques faibles détachements de troupes de

ligne. Mendizabal, pour obvier autant qu'il était en lui à l'absence des

troupes, fit élever rapidement sur les points propices des batteries et

des fortifications provisoires, il barricada les principales rues,

creusa des fossés; il arma la milice et la contraignit, par ses menaces,

à occuper tous les points défensifs. La mise en état de siège, décrétée

le 10, lui donna le pouvoir d'agir sans contrôle. Il créa de plus une

commission auxiliaire du gouvernement, prise parmi les plus dévoués

esparteristes, afin de donner au pouvoir _l'impulsion, le prestige et la

vigueur_ nécessaires pour ces circonstances; ce sont les termes du

décret de création. Cette commission fut le digne pendant de la bande

d'assommeurs formée par ce même Mendizabal.

Tous ces moyens de défense étaient à peine terminés lorsqu'on apprit

l'arrivée du général Aspiroz à El Pardo, village à 2 lieues au nord de

Madrid. Cette nouvelle causa quelque agitation dans la ville. Une

réunion de députés et de notables eut lieu chez Cortina, ex-président

des cortès, pour aviser aux moyens de donner une solution pacifique à

cette grave situation.

Aspiroz ne pouvait agir seul contre Madrid; il se décida donc à attendre

Narvaez qui s'avançait à marches forcées. Le 6, il avait atteint

Catalayud, et se trouvait ainsi à trois grandes journées de Seoane, qui

ne pouvait d'ailleurs le suivre encore, n'ayant pas réuni ses troupes.

Narvaez put donc prendre trois jours de repos à Catalayud pour organiser

les troupes qui s'étaient réunies à lui; le 10, il se remit en mouvement

avec 12 bataillons et 1,000 chevaux.

Ce jour-là, Espartero était à Val de Penas; le 11, il entrait dans la

Sierra-Morena et s'arrêtait au défilé de Santa-Elena, passage important

qui commande la grande route de Madrid en Andalousie. De cette position

à six jours de Madrid, il menaçait Séville par la route de Cordoue, et

Grenade par celle de Jaën. 11 se trouvait en communication avec Van

Halen, qui occupait alors Alcala de Guadaïra avec 4,000 hommes et avec

le général Caratala, qui quittait Cadix et venait d'entrer en campagne

avec 3,000 hommes et 4 bataillons de milices mobilisées; un équipage de

siège remontait le Guadalquivir pour bombarder Séville. Ainsi les

projets d'Espartero se dévoilaient: il voulait écraser Séville et

l'Andalousie; c'est vers ce point qu'il concentrait ses dernières

ressources. Il n'avait pas osé attaquer la Catalogne, mais il se jetait

sur une province moins bien défendue, moins énergique, et où il trouvait

un point d'appui à peu près sûr, Cadix, qui tenait encore pour lui, et

un refuge, Gibraltar ou les navires anglais.

L'insurrection s'organisait en Andalousie, Alvarez avait échoué devant

Grenade en juin, Van Halen y éprouva un échec en juillet. Depuis

longtemps il manoeuvrait entre Cadix, Séville, Cordoue, Jaën et Grenade,

sans obtenir d'autre résultat que d'entendre partout sur sa route sonner

le tocsin aussitôt qu'il approchait d'une ville ou d'un village. Ses

soldats attristés disaient: «_Tocan a muerto_, on sonne l'enterrement.»

Ses seules victoires furent quelques exécutions de malheureux prononcés,

enlevés çà et là par ses soldats; quelques soumissions de petites villes

sans défense, et surtout beaucoup de pillage. L'Andalousie, ainsi que

Barcelone, conservera le nom de Van Halen comme un objet de haine et

d'exécration. Repoussé de Grenade et de Séville, il se dirigeait alors

sur Cadix pour opérer sa jonction avec Caratala, et attendre l'équipage

de siège destiné au bombardement de Séville. Le général Concha observait

de Grenade tous ses mouvements, et se préparait à agir.

Narvaez marchait rapidement sur Madrid, toujours suivi, à deux ou trois

jours de distance, par Seoane et Zurbano. Cette poursuite aurait pu

compromettre le succès qu'on attendait de l'entreprise de Narvaez, mais

Serrano s'était déjà mis en mesure de le soutenir. Aucun danger ne

menaçant plus la Catalogne du côté de Saragosse, Serrano quitta ses

positions de Lerida le 12, et donna l'ordre au brigadier Prim, qui

occupait. Fraga, de se porter sur Mequinenza, qui venait de se

prononcer, et de prendre ensuite la route de Molina. Cette direction

diagonale lui faisait gagner plusieurs journées de marche. Le général

Serrano suivit Prim avec deux autres brigades; sa division comptait

7,000 hommes d'infanterie, 1,500 chevaux et 5 batteries d'artillerie. Le

général Castro resta cantonné sur la Cinca, pour couvrir la Catalogne,

avec 1,000 hommes tirés des milices de Barcelone.

Malgré tous les moyens d'excitation mis en usage par Mendizabal, les

milices de Madrid paraissaient peu disposées à faire une longue et

vigoureuse défense; la crainte du ministre d'Espartero, bien plutôt que

le désir de combattre les insurgés, leur faisait conserver leur attitude

martiale. La terreur régnait dans la capitale, on arrêtait les suspects,

la presse indépendante avait cessé de paraître, et on ne savait rien de

ce qui se passait dans les provinces, l'_Ayuntamiento_ était en

permanence pour faire face à tous les événements; on continuait jour et

nuit les travaux de défense; la milice était toujours debout, par

moitié, avec ordre, au premier coup de la générale, de se réunir aux

lieux fixés.

Le général Aspiroz, prévenu de l'approche de Narvaez par Guadalahara,

fit un quart de conversion vers la droite de Madrid, et se porta, le 14,

sur Alcala d'Henarès. Dans ce changement de front, quelques tirailleurs

longèrent le mur d'enceinte de la capitale; on leur tira quelques coups

de canon, qui blessèrent trois hommes. Le 15, l'avant-garde du général

Narvaez déboucha enfin en vue de Madrid, et prit position au village de

Fuen-Carral, à une lieue de Madrid; Aspiroz était à Casa-del-Campo,

palais de plaisance de la reine, à une demi-lieue. Le 10 au matin,

Narvaez envoya un parlementaire à Madrid, et le somma de se rendre. Le

17, la municipalité répondit que Madrid voulait rester neutre jusqu'à la

fin de la lutte. Le soir, il y eut un petit engagement entre quelques

éclaireurs de Narvaez et la milice; elle eut le courage de tirer un coup

de canon; mais, en voyant tomber un capitaine et deux miliciens, tués

par les balles des insurgés, elle se sauva à toutes jambes, abandonnant

deux pièces de canon, que les soldats de Narvaez dédaignèrent de

prendre.

Dans la nuit du 17 au 18, Narvaez, informé de l'approche de Seoane et de

Zurbano, se porta au-devant d'eux, et prit position à Torrejon-de-Ardoz,

entre Alcala et Madrid. Aspiroz, qui avait fait une reconnaissance sur

Aranjuez pour observer Ena, qui s'approchait par cette route avec les

débris de sa brigade, se hâta de rejoindre Narvaez; il resta avec 4,000

hommes aux portes de Madrid, pour empêcher toute sortie.

Pendant ces mouvements, les bruits les plus faux étaient répandus à

Madrid par Mendizabal, et y entretenaient une sorte de courage. La

vérité eut bientôt abattu cet enthousiasme factice. Le 20, on y

annonçait à grand bruit l'arrivée à Guadalahara de l'invincible armée

d'Aragon, qui devait écraser Narvaez. Le 21 au matin, la population de

Madrid assistait à l'entrée d'une colonne de 2,500 hommes et 400

chevaux, débris découragés des corps d'Iriarte et d'Ena, et criait sur

son passage: Vive la brave armée! vivent nos frères fidèles! Mendizabal

les passa en revue, les flatta, les appela héros, leur fit distribuer

50,000 réaux (12,500 fr.), ce qui formait à peu près tout ce que

renfermaient les coffres de l'État.

[Illustration: Général Prim, comte de Reuss.]

Le 21, les généraux Seoane et Zurbano couchèrent à Alcala, à deux lieues

de Torrejon, où les attendait Narvaez. Le 22, au point du jour, Seoane

se mit en mouvement et prit une forte position près de

San-Juan-de-los-Hueros, en face de Torrejon; son front était protégé par

le Torote, ruisseau encaissé. Seoane avait 8,000 hommes d'infanterie,

600 chevaux et 20 pièces d'artillerie. Narvaez comptait près de 10,000

hommes, dont 1,000 de cavalerie, mais il n'avait qu'une très-faible

artillerie. Malgré ce désavantage marqué, surtout quand on attaque de

bonnes positions, Narvaez n'hésita pas à se porter sur l'ennemi, qui

paraissait vouloir garder la défensive. A six heures du matin, Narvaez

forma ses colonnes d'attaque et se mit en mouvement; la fusillade

s'engagea bientôt entre les tirailleurs des deux partis, mais mollement;

les soldats de Seoane et de Narvaez se parlaient, se reconnaissaient,

plusieurs se même pressaient la main au lieu de se battre. Narvaez

s'aperçut bientôt de ces dispositions; il s'avança avec courage entre

les deux armées, et leur adressa une vive et éloquente allocution. Déjà

les soldats de Seoane s'ébranlent pour se réunir à ceux de Narvaez,

lorsque Seoane et Zurbano accourent, les arrêtent et rétablissent le

combat. Narvaez donne aussitôt l'ordre au brigadier Shelly de se porter

rapidement avec la cavalerie sur le flanc de l'ennemi, et de le charger.

Ce mouvement, habilement exécuté, termina ce simulacre de bataille; 16

bataillons mettent la crosse en l'air et passent à Narvaez; Seoane est

entouré et fait prisonnier; Zurbano, à la tête de 2 bataillons restés

fidèles, est forcé de s'éloigner rapidement du champ de bataille. Cette

affaire, qui mettait Madrid au pouvoir des prononcés, coûta au corps de

Seoane 3 hommes tués et 20 blessés; Narvaez eut 4 hommes blessés, parmi

lesquels était le brigadier Shelly.

Mendizabal, malgré la défaite de Seoane et de Zurbano, voulut essayer de

résister encore. Il chercha par tous les moyens à maintenir l'excitation

fébrile de la milice; mais onze jours de fatigues avaient épuisé son

zèle: elle soupirait après le repos. Le véritable état de la question

s'était fait jour d'ailleurs à travers les mensongères nouvelles du

ministre d'Espartero. La faction des _ayacuchos_, bonne peut-être pour

les camps et les corps-de-garde, s'était montrée si indigne de marcher à

la tête de la nation, que la nation lui avait retiré son appui; Madrid

ne pouvait soutenir plus longtemps ceux que l'Espagne repoussait. Le 22

au soir, la milice abandonna les postes militaires qu'elle ne voulait

plus défendre, et rentra chez elle.

Ainsi abandonné, Mendizabal dut songer à son salut. Sortir de Madrid lui

parut dangereux; l'hôtel de l'ambassadeur anglais lui sembla un asile

plus sûr que la terre d'Espagne. Il avait assez sacrifié aux intérêts

anglais pour croire que M. Aston lui donnerait un refuge. Il s'y

présenta dans la nuit, et fut en effet accueilli en ami malheureux.

Le 25 au matin, le général Narvaez, fit son entrée à Madrid à la tête de

son corps d'année; non-seulement il n'éprouva aucune résistance, mais il

fut reçu par la plus grande partie de la population avec une vive joie.

Cette journée fut un véritable triomphe pour lui; toutes les

acclamations cependant ne furent pas pour Narvaez. En tête de la 1re

brigade, marchait don Juan Prim; la vue de ce jeune officier causa un

véritable enthousiasme. Les dames aiment la vaillance, surtout quand

elle est accompagnée de jeunesse et de beauté; elles accueillirent donc

avec émotion le comte de Reuss, le premier militaire qui eût osé se

lever contre le régent, si puissant alors, qui organisa le premier

bataillon de l'insurrection, qui tira le premier coup du fusil en combat

régulier contre les troupes d'Espartero. De leurs balcons, les dames du

Madrid saluaient le jeune héros; leurs douces voix lui envoyaient des

_vivat_; leurs mains jetaient des fleurs et des couronnes de laurier sur

son passage. Ce jour sera beau dans toute sa vie; puisse-t-il en mériter

encore d'aussi purs! L'armée défila sous le balcon de la jeune reine,

heureuse, elle, d'être libre enfin, et de revoir des figures amies.

Narvaez avait donné l'ordre de désarmer la milice et de la dissoudre,

pour la réorganiser après épuration; cette opération se fit sans

obstacle. Une des choses qu'on doit le plus admirer dans ce succès,

c'est que personne ne fut arrêté; les plus compromis parmi les

esparteristes purent quitter Madrid sans être inquiétés: Seoane partit

pour la France avec un passeport de Narvaez; Zurbano lui-même sortit de

Madrid sans obstacle. Narvaez, repoussa toute pensée de représailles,

lui, banni par ceux que la victoire mettait à ses pieds. Cette

modération fait le plus grand honneur au général Narvaez. Espartero

n'eût pas agi avec cette noble générosité, il ne le prouvait que trop

devant Séville.

Le siège, ou mieux le bombardement de Séville, le dernier acte du règne

d'Espartero, nous l'espérons du moins, est un de ces faits qu'on

rencontre rarement dans l'histoire de l'humanité. L'absurde soldat a cru

donner ainsi plus d'éclat à son nom; il n'avait pas assez du crime de

Barcelone, il a voulu graver une nouvelle page de sa vie sur les ruines

de la plus belle ville de l'Espagne. On ne comprend vraiment pas les

motifs de cette rage de destruction. Il n'y avait aucune utilité

militaire à bombarder Séville, car ou pouvait s'en emparer facilement,

Séville, entourée d'une vieille muraille, ruinée sur plusieurs points,

interrompue sur d'autres par des maisons, sans fossés et sans

ponts-levis aux portes, est incapable de résister à une attaque de vive

force bien conduite. A quoi bon écraser la ville alors? Mais Espartero

ne voulait pas s'en emparer, il voulait la détruire; il voulait se

venger sur elle des mépris de l'Espagne. Il n'osait marcher au-devant de

Narvaez, il avait peur de Concha; mais il n'avait rien à craindre en

lançant de loin des bombes sur Séville.

[Illustration: Une scène de Prononciamiento à Séville.]

Le 18 juillet, Van Halen arriva devant Séville, du côté d'Alcala. Le 19,

il établit ses batteries, et somma la ville de se rendre; elle refusa.

Le brigadier Figueras, officier fort instruit, mais que les travaux du

cabinet avaient plus occupé jusqu'alors que les travaux de la guerre,

était à Séville dans le sein de sa famille. La sommation du bourreau de

Barcelone excita en lui le noble désir de défendre la cité. Il se lève,

il fait passer son ardeur dans le sein de la population, qui, par un

élan soudain, le nomme son chef, et se met à sa disposition. Figueras se

sert avec habileté des forces de la cité; des fortifications de campagne

s'élèvent, comme par enchantement, aux endroits menacés; des batteries

se dressent sur les points avantageux; partant on voit qu'une vive

intelligence préside aux travaux de défense.

Le feu des assiégeants commença le 20; la place y répondit

vigoureusement. Si des maisons s'écroulèrent sous les bombes, si

l'incendie menaça la ville, les batteries ennemies furent en partie

démontées, les tranchées semées de tués et de blessés. Les 21 et 22,

l'attaque et la défense se continuèrent avec la même activité. Le 23, à

midi, Espartero arriva avec sa division. Les assiégeants comptaient

alors 17 bataillons, 9 escadrons, 50 pièces de montagne, 6 canons de 24

et 16 mortiers. Avec de telles forces, le régent se crut sûr du succès;

il somma de nouveau la ville de se rendre. Figueras répondit: «Quand les

munitions nous manqueront, les décombres que vous faites y suppléeront.»

Dans la nuit du 23, il y eut tentative d'escalade; elle fut repoussée

avec une admirable résolution par les habitants. Leur exaltation était

telle, qu'ils élevaient des fortifications et réparaient les brèches de

leurs murailles sous le feu de l'ennemi.

Pendant que les adultes défendaient ainsi la ville, les vieillards et

les femmes priaient dans les églises, où le saint-sacrement resta

exposé; la bannière de saint Ferdinand flottait au sommet de _la

Giralda_; les reliques de ce roi étaient promenées en grande pompe.

Le bombardement, qui avait été interrompu, le 23, par l'arrivée

d'Espartero, recommença le 24, mais avec moins de violence. Le 25, il y

eut quelques interruptions; les munitions manquaient, et les mauvaises

nouvelles arrivaient en si grande quantité, que le découragement régnait

au camp. Le régent apprit ce jour-là la défaite de Seoane, la reddition

de Madrid, l'approche du général Concha, et la marche rapide de trois

brigades expédiées par Narvaez. La partie était perdue; il ne restait à

Espartero d'autre parti à prendre que de mourir bravement, comme il

l'avait annoncé, ou de fuir en toute hâte. Ce dernier parti lui sembla

le meilleur; l'instinct animal de la conservation fut le seul sentiment

qui parla en lui dans cet instant solennel. Le 26, au point du jour,

sans dire un mot d'adieu à son armée, Espartero quitta le camp avec

quelques affidés, la caisse de l'armée, qu'il avait eu soin de meubler

de son mieux, et 100 cavaliers dévoués. Il se dirigea rapidement sur

Cadix.

Pour mieux assurer sa fuite et donner le change à la garnison de

Séville, qui aurait pu le poursuivre, et à Concha qui était dans le

voisinage, il ordonna à Van Halen de continuer le bombardement jusqu'à

ce qu'il ne lui restât plus un projectile. Van Halen continua donc, son

oeuvre de destruction.

Concha, prévenu de cette fuite, partit aussitôt à la tête de 500

chevaux, et marcha sur Cadix par un chemin direct qui devait lui faire

devancer le régent et lui permettre de le couper. En effet, Concha était

au pont de Suazo, qui lie l'île de Léon au continent, avant Espartero;

mais, reçu à coups de canon, il se décida à marcher sur Puerto-Real et

Puerto-Santa-Maria, le long de la baie de Cadix; le régent devait

arriver par cette route. Il l'aperçut bientôt, non loin du port

Sainte-Marie; près de 1,300 hommes d'infanterie s'étaient réunis à son

escorte. Concha n'hésita pas un instant à le charger, malgré son

infériorité numérique. Dédaignant l'infanterie, il aborde vigoureusement

les 100 cavaliers d'Espartero; les deux partis se sabrèrent avec fureur.

Concha, dans la mêlée, cherchait des yeux le régent, il voulait le

combattre corps à corps, et venger sur lui la mort de Diego Léon: mais

Espartero fuyait encore. Après avoir vu sa cavalerie bien engagée, il

avait fait demi-tour avec son ministre de la guerre, Linage et la caisse

de l'armée, et galopait sur Puerto-Santa-Maria. Là, il se jeta

précipitamment, dans la première barque qu'il trouva sur le rivage et

gagna le large, se dirigeant sur le vaisseau anglais _le Malabar_, qui

était à l'ancre dans la baie.

Concha, désolé d'avoir manqué le fuyard, fit mettre bas les armes à son

escorte, et marcha de nouveau sur Cadix.

Reçu, après quelques difficultés, sur le navire anglais, le régent

voulut se faire conduire à Cadix; il espérait tenir longtemps dans cette

ville, et peut-être de la ressaisir le pouvoir. Le capitaine du navire

avait donné l'ordre de mettre à la voile, lorsque, des batteries de

Cadix, partirent plusieurs décharges; c'étaient des salves joyeuses. Le

bruit des cloches, qu'on sonnait à toute volée, parvint en même temps

aux oreilles du régent. Il crut que Cadix saluait son arrivée; Cadix, la

ville fidèle, l'attendait avec impatience; il pressait la manoeuvre du

navire, l'ancre à pic sortait de l'eau, déjà les voiles s'enflaient au

vent, quand un canot arrive le long du bord, un officier anglais

s'élance sur le pont et annonce que Cadix procède à la cérémonie du

_prononciamiento_ et que la junte vient de s'installer. Ce fut un coup

de foudre pour Espartero. Son rôle était fini! L'ancre retomba au fond

de la mer, les matelots replièrent les voiles, et le vaisseau reprit son

immobilité.

L'Illustration, No. 0025, 19 Août 1843 · 第 7 / 14 题