DU GRAND CONCOURS.

Le concours annuel entre les élèves des collèges de Paris compte déjà,

tout près d'un siècle d'existence. Il fut institué par un arrêté du

Parlement de Paris, le 8 mars 1746; voici à quelle occasion. Louis

Legendre, chanoine de Notre-Dame, puis abbé de Claire-Fontaine, homme

studieux et ami des belles-lettres, avait, par testament (1733), légué

une somme d'argent pour l'établissement d'une Académie dans la ville de

Rouen, sa patrie Les héritiers de l'abbé réclamèrent vivement contre

cette clause testamentaire, et, après treize ans de procédure, le

Parlement de Paris rendit enfin un arrêt par lequel, annulant le legs

fait à la ville de Rouen, il appliquait la modique somme que Louis

Legendre avait léguée à la fondation de prix annuels, qui seraient mis

au concours et partagés entre les élèves des trois classes de

rhétorique, seconde et troisième, des collèges de l'Université de Paris.

Cette fondation ajouta un nouvel éclat aux études parisiennes, déjà

renommées dans tout le monde savant. La distribution des grands prix eut

lieu pour la première fois, en Sorbonne, le 23 août 1747; la cérémonie

fut imposante, et tout le Parlement y assista en robes rouges; le latin

fut seul admis dans cette solennité universitaire, la liste des prix et

des accessits était elle-même en latin; la Sorbonne aurait cru déroger

si elle eût employé alors le plus petit mot de français. En 1749, trois

ans après cette première distribution, Charles Coffin,

professeur-recteur, ami et successeur du bon Rollin, fonda, par

testament, deux nouveaux prix, destinés à la classe de seconde, et son

nom fut dès lors associé à celui de Louis Legendre, dans les discours

solennels et dans les éloges universitaires. Enfin, en 1757, un autre

chanoine, Bernard Collot, fonda deux prix de, thème et de version pour

les classes de quatrième, de cinquième et de sixième; le nom de ce

troisième fondateur fut depuis solennellement proclamé et rappelé à la

reconnaissance publique, même sur le programme républicain de l'an

1793.--La Harpe, Thomas, Rollin, Delille, furent les lauréats les plus

fameux de cette première période.

En 1791, le programme de la distribution des grands prix fut rédigé pour

la première fois en français; deux ans après, le discours latin

d'ouverture fut supprimé à son tour. Un discours en français, prononcé

par le citoyen Dufourny, président du département, remplaça la harangue

latine à la distribution des prix du 4 août 1793, dans la salle des

_Amis de la liberté et de l'égalité_, rue Saint-Honoré.

La même année, le grand concours éprouve le même sort que l'Académie

Française: il est aboli. Après sept années d'interruption (1793-1801),

un grand concours est rétabli entre les trois écoles centrales de Paris,

dites du Panthéon, des Quatre-Nations et de la rue Saint-Antoine: MM.

Naudet et Charles Dupin remportent (1803-1804) les principaux prix. Une

double ovation est décernée aux lauréats de ces deux années. Une

première distribution, dite du département, et présidée par le préfet

Frochot, dans l'église de l'ancien Oratoire, puis dans celle des

Petits-Pères, était suivie d'une semblable cérémonie dans une des salles

du Louvre. Les lauréats y étaient de nouveau couronnés et harangués au

nom du gouvernement par Arnault de l'Institut.--En 1805, le concours fut

établi entre les quatre lycées: Impérial, Napoléon, Charlemagne et

Bonaparte (collèges Louis-le-Grand, Henri IV, Charlemagne et Bourbon).

Le collège de Versailles (1818), celui de Saint-Louis (1820). et enfin

(1832) ceux de Stanislas et de Sainte-Barbe, dit depuis collège Rollin,

furent successivement admis au même concours.--Dès 1810, la harangue

latine avait été rétablie, sous prétexte qu'il convenait de parler à de

jeunes Français _la langue du peuple-roi_. le peuple français étant

appelé lui-même au rôle de _dominateur en Europe_.--Aujourd'hui, il y a

deux discours, d'abord la harangue latine, faite par un professeur de

rhétorique, puis une allocution en français, que prononce le ministre de

l'instruction publique, président obligé de la séance.

Nous bornerons ici cette courte notice historique; les autres événements

qui remplissent les annales du grand concours sont moins intéressants,

et regardent seulement telle ou telle classe, tel ou tel prix en

particulier. Deux faits principaux méritent seuls d'être signalés,

d'abord l'interruption du grand concours, en 1815, causée par l'invasion

étrangère, puis la fondation de deux nouveaux prix d'honneur: l'un en

philosophie, l'autre en mathématiques spéciales (1821 et 1836).

Jusque-là il n'y en avait eu qu'un seul, celui de rhétorique, qui est

encore le meilleur et le plus glorieux aux yeux des maîtres et des

élèves. De grands avantages sont attachés à ce prix: l'exemption de la

conscription militaire, la franchise de tous droits d'examen et de

diplômes dans toutes les facultés, une entrée de faveur pendant un an à

la Comédie-Française, etc. Voici la liste chronologique des grands prix

d'honneur de rhétorique depuis la restauration du concours en 1805:

1805. Mouzard. Lycée Impérial.

1806. V. Leclerc. - Napoléon.

1807. Le même (vétéran). - ..........

1808. Glandaz. - Charlemagne.

1809. Petit-Jean. - Napoléon.

1810. V. Cousin. - Charlemagne.

1811. Hourdour. - Id.

1812. Matouchewitz. - Impérial.

1813. De Boismilod. - Charlemagne.

1814. De Jussien. - Napoléon.

1815. ........... - ..............

1816. Rinia. Collège Bourbon.

1817. A. De Vailly. - Henri IV.

1818. Demersan. - Id.

1819. Covillier-Fleury. - Louis-le-Grand.

1820. Velly. - Charlemagne.

1821. G. De Vailly. - Henri IV.

1822. Cardon de Montigny. - Louis-le-Grand.

1823. Drouin de Lhuys, - Id.

1824. Arver. - Charlemagne.

1825. Carette. - Henri IV.

1826. Galeron. - Henri IV.

1827. Milantier. - Rollin.

1828. Ledreux. - Bourbon.

1829. Lemair. - Rollin.

1830. Oddoul. - Bourbon.

1831. Groslambert. - Saint-Louis.

1832. Taillefer. - Louis-le-Grand.

1833. Huet. - Stanislas.

1834. Jacquiner. - Saint-Louis.

1835. Pitard. - Henri IV.

1836. Despois. - Saint-Louis.

1837. Ducellier. - Henri IV.

1838. Didier. - Louis-le-Grand.

1839. Girard. - Bourbon.

1840. Rigault. - Versailles.

1841. Moncour. - Louis-le-Grand.

1842. Grenier. - Charlemagne.

[Illustration: Sortie de la distribution des prix, à la Sorbonne.]

L'Université compte justement le grand concours parmi ses meilleures

institutions et lui attribue les plus salutaires effets; d'autre part,

les élèves tiennent singulièrement à ces compositions, où c'est déjà une

gloire que d'avoir été admis: les couronnes du collège sont bien pâles

auprès de celles de la Sorbonne, et valent à peine le mal qu'on se donne

pour les conquérir; être vainqueur entre tous, _primus inter pares_,

c'est là le véritable honneur, le seul triomphe digne d'envie! Le

lauréat du grand concours sent son coeur plein d'une haute confiance, et

il se tient à lui-même ce fameux raisonnement connu des écoliers:

«L'Europe est la plus belle partie du monde, la France la plus belle

partie de l'Europe, Paris la plus belle ville de France, le collège de

Beauvais le plus beau de tout Paris, ma chambre la plus belle chambre du

collège de Beauvais, et moi le plus bel homme de ma chambre, donc.....

je suis le plus fort du monde en thème grec ou en version latine.» Il

est certain que l'Université, qui se propose perpétuellement d'exciter

dans ses élèves une plus grande émulation, atteint on ne peut mieux son

but par les récompenses magnifiques autant que difficiles qu'elle offre

au travail et au talent des écoliers. Néanmoins, comme les résultats

acquis ne sont jamais en ce monde si parfaitement bons qu'on n'y trouve

encore à blâmer, le grand concours n'a pu se dérober à cette loi

commune. En développant outre mesure dans les élèves et les professeurs

l'amour du succès, il a nui aux études autant au moins qu'il leur a été

favorable. Chacun sait comment la plupart des professeurs, dès les

premiers jours de l'année scolaire, aiguillonnent leurs élèves par

l'appât encore lointain du concours: il semble qu'ils doivent travailler

exclusivement en vue du combat et des couronnes qui en sont le prix. Ce

n'était pas ainsi que le bon Rollin comprenait l'émulation. Cependant

que les professeurs donnent tous leurs soins à deux ou trois élèves et

s'évertuent à leur apprendre _la recette_ du concours, ils délaissent

les soixante autres indignes, qui ne pourraient faire les affaires du

collège et de la classe: «_Numeri sunt._» De là vient que si les

premiers élèves de Paris sont supérieurs aux premiers de province, la

masse au contraire demeure infiniment plus ignorante et plus apathique

dans nos huit grands collèges; on ne s'occupe pas des faibles d'esprit,

on ne réveille point l'ardeur engourdie des paresseux; qu'ils se

taisent, voilà ce qu'on leur demande uniquement.

Enfin, l'industrie et la spéculation, toutes-puissantes en notre temps,

n'ont pas manqué d'envahir aussi l'instruction publique et d'exploiter

le concours général comme une mine féconde de réclames et de _puffs_

universitaires. Les chefs d'institutions et de collèges ont des élèves à

prix, destinés à servir de montre pour leurs établissements, et à

séduire les parents qui veulent mettre en bonnes mains l'éducation de

leurs enfants. La culture de _l'élève à prix_ se pratique de diverses

façons. D'abord, et le plus souvent il s'achète: les chefs

d'institutions ont des sortes de commis-voyageurs qui s'en vont enlever

aux collèges de provinces leurs meilleurs élèves. Les parents se

laissent séduire par des offres brillantes: une pension gratuite,

quelquefois même une prime en argent comptant, enfin tous les avantages

possibles. Arrivés à Paris, les futurs lauréats rétrogradent d'abord de

deux classes au moins; puis, après quelques épreuves, on les spécialise

de gré ou de force dans telle ou telle _faculté_, comme on dit en termes

de collège; qui est parqué dans la version latine, qui dans l'histoire,

qui dans les mathématiques, ils ont l'année entière pour préparer la

conquête d'un prix, et sont dispensés de tout travail qui les

détournerait de leur besogne exclusive.

Ces abus ont été plus d'une fois déjà signalés par l'Université

elle-même, mais elle demeure impuissante à les réprimer. Ayant posé

comme principe de ses études l'émulation, elle doit subir toutes les

conséquences mauvaises de ce principe vicieux. Il est à désirer

seulement qu'elle ouvre les yeux sur les inconvénients du grand

concours, et ne se montre pas empressée à doter les collèges de province

d'une semblable institution: les écoliers n'y sont point encore devenus

des machines à prix, et, avec moins d'émulation, leur éducation morale

doit être, à notre sens, infiniment meilleure.

Quoi qu'il en soit de toutes ces critiques, la distribution des grands

prix a conservé jusqu'à présent son ancienne solennité. Si le Parlement

n'y figure plus avec des robes rouges, les couleurs des quatre Facultés,

du conseil royal, des proviseurs et des professeurs tout couverts

d'hermine, ne sont pas moins éclatantes. Une brillante assemblée garnit

les quatre tribunes richement décorées pour la fête, et des fanfares

infatigables remplissent l'immense amphithéâtre de la Sorbonne.

Autrefois la cérémonie était grave et sévère comme une solennité

religieuse; maintenant elle ressemble plutôt à une ovation populaire, où

l'ivresse du triomphe se répand en bruyantes acclamations, en

formidables applaudissements. Les lauréats seuls des huit collèges

peuvent être admis à prendre place sur les bancs de l'amphithéâtre, trop

petits déjà pour les contenir. Tous les visages sont donc joyeux et

triomphants; toutes les mères, toutes les soeurs, assises dans les

tribunes, ont la joie et la fierté doucement peintes sur leurs visages;

elles attendent impatiemment, mais sans crainte, sûres qu'il sera

prononcé à son tour et à son tour applaudi, le nom du fils ou du frère

chéri, qui est maintenant perdu dans la foule de ses camarades. Les

maîtres eux-mêmes dérident en ce grand jour leur front sévère,

adoucissent leur dur regard, jouissent de la gloire de leurs élèves, et

comptent orgueilleusement les palmes que leur classe a su conquérir.

Aussitôt qu'un prix est appelé, la musique sonne une fanfare, et le

collège couronné en la personne de son représentant, pousse de grandes

acclamations mêlées de «ces applaudissements incroyables» dont parle

Bossuet. Bien rugi, Henri IV! bien rugi, Louis-le-Grand! Toute

nomination est ainsi saluée par des cris et des battements de mains, et

l'honneur de chaque collège est intéressé à soutenir vigoureusement le

moindre accessit par lui remporté. Ni relâche ni trêve; Charlemagne

vient de pousser un énergique bravo: que Saint-Louis couvre et fasse

pâlir cet applaudissement par une explosion de cris et de trépignements

à ébranler les murs de l'antique Sorbonne. La gloire est à ce prix.

D'ordinaire la séance s'écoule ainsi, sans autre événement; quelquefois

pourtant certaines circonstances viennent augmenter encore le tumulte et

la joie habituelles; par exemple, la lutte des élèves et des musiciens

avant l'arrivée des grands dignitaires et l'ouverture de la séance: les

huit collèges réunissent leurs puissantes voix pour demander la

Marseillaise, et les musiciens, sans doute par malice, s'obstinent à la

leur refuser. _Inde irae_. D'autres fois, la présence de la famille

royale ou de quelque personnage illustre soulève une tempête

inaccoutumée d'acclamations et d'applaudissements. Ainsi, en 1840, M.

Victor Hugo étant venu voir couronner son fils, lauréat de sixième,

toute la jeunesse des écoles accueillit le grand poète avec des hourras

frénétiques qui devaient fort déplaire, sans doute, à plus d'un rigide

professeur, «_laudator temporis acti,_» et amant fidèle des muses

d'Antan. Puis, lorsqu'on appela le nom de Charles-Victor Hugo, ce fut

encore bien autre chose: M. le ministre faillit se fâcher, et M. Hugo

lui-même, quoique accoutumé dès longtemps aux ovations les plus

forcenées, pâlissait et rougissait tour à tour, ne sachant plus quelle

contenance garder vis-à-vis de ces transports d'enthousiasme auxquels il

ne devait guère s'attendre dans l'enceinte de la vieille Sorbonne.

Cette année, aucun incident remarquable n'est venu changer la

physionomie accoutumée de la cérémonie; le grand amphithéâtre de la

Sorbonne avait même un aspect plus froid et plus paisible que

d'ordinaire. A midi, M. le ministre de l'instruction publique, suivi du

conseil royal, est entré dans la salle avant que les élèves eussent

cessé de crier la Marseillaise. Sur ce, M. Villemain a pris la parole;

il a célébré les bienfaits toujours croissants de l'enseignement

national, et a promis solennellement de défendre cet enseignement contre

les rivalités actuelles et futures.

M. Caboche, professeur de rhétorique au collège Charlemagne, a pris

ensuite la parole et entamé une fort longue et fort inintelligible

harangue latine, à phrases redoublées et périodes cicéroniennes, dont le

sujet, si toutefois nous avons bien compris l'orateur, était le

développement de cette pensée si chère au bon Rollin: _les habitudes de

travail et de sagesse qu'on prend dans les collèges, sont la meilleure

préparation pour la conduite difficile de la vie_. M. Caboche a cru

d'ailleurs devoir consacrer une grande partie de son discours à louer

indirectement M. Villemain.

Après ces deux discours, on est passé à la lecture des prix.

Trois collèges se sont partagé les trois prix d'honneur: Rollin a eu

celui de philosophie, Charlemagne celui de rhétorique, Saint-Louis celui

de mathématiques spéciales. Les trois grands lauréats sont les élèves

Debreuil, Blandin et Roger; après eux nous avons surtout remarqué les

noms des élèves Gournault, du collège Louis-le-Grand, qui a remporté en

troisième un premier prix, deux seconds et un accessit; Dareste et Blain

des Cormiers, du collège Henri IV, qui ont été tous les deux couronnés

en philosophie; Lille, du collège Louis-le-Grand, qui n'a pas été nommé

moins de six fois (un prix et cinq accessits, dont trois premiers),

etc., etc. Les journaux quotidiens ont d'ailleurs donné la liste exacte

de la distribution des prix.--Louis-le-Grand a, cette année, repris

l'avantage sur Charlemagne: il compte vingt-quatre prix, tandis que son

rival en a tout au plus vingt. Les autres collèges restent toujours à

une distance respectueuse, et se maintiennent dans une moyenne de huit à

quinze prix.

_L'Illustration_ a déjà donné, à l'occasion d'une solennité musicale, le

grand amphithéâtre de la Sorbonne. Nous n'en reproduirons pas ici la

gravure, mais en revanche nous mettons sous les yeux de nos lecteurs le

tableau fidèle et animé que présente la cour de la Sorbonne au moment de

la sortie du grand concours.

A deux heures, M. le ministre n'a pas le temps de prononcer la clôture;

déjà de toutes parts la foule se précipite vers les portes, et les

tribunes et l'amphithéâtre débordent à grands flots dans la cour. Les

mères qui embrassent leurs fils, les professeurs qui se complimentent,

les camarades qui se disent adieu, les grands dignitaires qui se saluent

et se courtisent, tous se pressent, se heurtent et se mêlent; les

chevaux des voitures et des municipaux piaffent sur le pavé, la musique

sonne sa dernière fanfare, vivement soutenue par les coups de la grosse

caisse; le tambour bat aux champs, la garde présente les armes à M. le

ministre; les livres dorés étincellent au soleil; les vertes couronnes,

les écharpes brillantes, les robes noires des professeurs, les couleurs

jaunes, violettes, rouges, des épitoges, se touchent et se confondent;

c'est un tableau pittoresque, un pêle-mêle éblouissant dont l'effet ne

saurait se décrire; l'oeil est à la fois ébloui et charmé; mille bruits

confus, des rires, des cris, des hennissements, des fanfares,

remplissent les oreilles et les étourdissent: la fête n'a jamais semblé

plus magnifique qu'au moment même où elle s'achève, et la cour de la

Sorbonne, qui dans deux minutes aura repris sa tristesse habituelle, est

plus gaie, plus tumultueuse et plus resplendissante alors que le foyer

de l'Opéra dans une nuit de bal.

La foule s'écoule, la Sorbonne demeure abandonnée; mais cependant la

grande fête universitaire n'est point encore terminée: plus heureuse que

les autres fêtes du calendrier, elle aura un lendemain. Tous ces bruits

joyeux, ces acclamations triomphantes, ces riches applaudissements,

trouveront demain, à la même heure, un vigoureux écho dans les cours des

huit collèges; après le grand triomphe viendront les ovations; car ne

croyez pas que demain, dans la grande salle de Louis-le-Grand, sous la

tente de Henri IV, l'on doive célébrer une autre fête; non, il ne sera

question, il ne sera bruit que de la magnifique journée d'hier; chaque

proviseur, en prenant à son tour la parole devant ses élèves, commencera

infailliblement son discours par ces pompeuses paroles: «Non, vous

n'avez pas failli, jeunes élèves!» puis il énumérera tous les succès

remportés la veille par sa chère phalange, il les exaltera à plaisir,

les fera briller aux yeux des parents, et concluera, comme le fameux

bulletin: «Soldats, je suis content de vous!» Alors on couronnera de

nouveau les lauréats de la Sorbonne, et tandis qu'une simple palme sera

la récompense des prix du collège, ceux du concours, si bien payés déjà,

mériteront encore une couronne de fleurs, une double salve

d'applaudissements, une triple fanfare.

Ce jour-là d'ailleurs est peut-être la plus belle et la plus douce fête

de Paris. Vous ne rencontrez partout que des gens en parure, tout

chargés de beaux livres et de couronnes; vous ne sauriez entrer dans une

famille sans y trouver des apprêts inaccoutumés de joie et de festins;

partout on tue le veau gras; il semble que, pour les mères autant que

pour les fils, le premier jour des vacances soit le plus beau de

l'année. Le pauvre seul est triste, hélas! dans cette heureuse journée,

et lorsqu'il voit passer ces enfants, si magnifiquement récompensés de

leur travail et de leur science naissante, il pense amèrement à ses

fils, les héritiers de son ignorance et de sa misère, à ses fils,

auxquels on a bien fait l'aumône de l'intelligence, suivant l'expression

d'un grand poète et d'un grand orateur, mais qui pourtant, par leur

pauvreté même, sont encore condamnés à demeurer pauvres d'esprit, et ne

peuvent obtenir, tout au plus, que le nécessaire intellectuel,

c'est-à-dire juste de quoi savoir lire, écrire et compter.

[Illustration.]

Martin Zurbano.

L'Illustration, No. 0025, 19 Août 1843 · 第 6 / 14 题