A peine arrivé aux Islettes, Gérard s'était mis à presser, avec une
impatience fiévreuse, les travaux qui avaient nécessité son voyage. Il
regrettait d'avoir quitté Saint-Gengoult, et il lui tardait d'y revenir.
Aussi, dès que sa présence ne fut plus indispensable à la ferme, il
résolut de regagner le Doyenné. Bien que la journée fût déjà avancée, il
ne voulut pas même attendre au lendemain, et partit à travers bois. Vers
le soir, il atteignit les hauteurs qui dominent le village de la
Chalade, et comme il s'étonnait de voir le jour s'obscurcir brusquement,
il s'aperçut tout à coup, en débouchant dans une clairière, que le ciel
était bas et chargé de grosses nuées. En même temps, quelques gouttes
larges et tièdes commencèrent à tomber, et, dans l'éloignement, des
grondements sourds annoncèrent l'approche d'un orage. Il hâta le pas, et
dans sa précipitation, se trompa de sentier, de sorte qu'au bout, de
quelques minutes il fut obligé de rebrousser chemin, et se trouva
bientôt complètement désorienté. Sous les hautes branches de la futaie
l'obscurité devenait très épaisse; de temps en temps, Gérard se heurtait
au tronc d'un hêtre ou trébuchait dans un buisson de houx. Il commençait
à désespérer de se tirer d'affaire, quand il entendit un bruit de
sonnettes, et distingua à travers les arbres les formes vagues d'un
convoi de mulets se suivant à la file.--Enfin, murmura-t-il avec un
soupir de soulagement, voici des _brioleurs_!
Dans ces bois privés de chemins d'exploitation les charrois se font
presque partout à l'aide de bêtes de somme; de là l'industrie des
_brioleurs_ qui transportent à dos de mulets tous les produits
forestiers. Sous leurs lourdes charges, les mulets gravissent, sans
broncher, les sentiers les plus escarpés, et ils connaissent si bien les
moindres passes, que leurs conducteurs les laissent revenir seuls au
village. Ceux qui traversaient en ce moment la _réserve_ de La Chalade
n'avaient pas de guide, mais Gérard n'hésita pas à les suivre, sûr
d'éviter ainsi les fondrières et de trouver à la fin un gîte pour la
nuit. A l'approche de ce compagnon inattendu, les mulets firent halte un
instant l'un après l'autre, agitèrent leurs frissonnantes clochettes,
puis reprirent d'un pas égal leur route dans les ténèbres. Après une
demi-heure de marche, Gérard vit les arbres s'éclaircir, et aperçut la
lisière du bois. Au même moment, une vacillante lumière trembla entre
les hêtres, et un air de chasse fredonné par une voix chevrotante
résonna à la tête du convoi; puis le chanteur, s'apercevant que les
mulets ne rentraient pas seuls, interrompit sa chanson, releva sa
lanterne, et poussa une exclamation joyeuse à l'aspect du jeune homme. A
la lueur du falot, Gérard reconnut un ancien piqueur de son père qui
habitait La Chalade, et se nommait Cadet Brûlant. Il lui donna une
poignée de main, et lui conta son aventure.--Vous et vos mulets, vous
êtes arrivés fort à propos, ajouta-t-il en riant... Où sommes-nous ici?
--Verrerie du Four-aux-Moines... trois bonnes lieues de Saint-Gengoult,
répondit laconiquement le brioleur; vous trouverez un gîte chez le
maître verrier, qui est mon ami, et qui sera enchanté de vous offrir à
souper.
Cette hospitalité, annoncée avec une certaine ostentation, ne parut pas
du goût de Gérard. Au mot de verrier, il fit la grimace, et dit
brusquement qu'il préférait pousser jusqu'à La Chalade et coucher à
l'auberge... Au même instant la nuée creva, et Brûlant répondit avec un
sifflement significatif:--Par le temps qu'il fait, vous iriez tout droit
coucher dans un ravin... D'ailleurs, ajouta-t-il d'un air piqué, le
verrier du Four-aux-Moines n'est pas le premier venu... C'est un noble.
Il s'appelle Bernard du Tremble, et il a vu du pays... Vous trouverez à
qui parler.
--Allons! fit le jeune homme, en suivant son guide d'un air résigné.
A tort ou à raison, certains verriers de l'Argonne jouissaient alors
d'une réputation détestable, et Gérard, sur ce point, partageait les
préjugés de la bourgeoisie du pays. Tout en gagnant la verrerie dont on
voyait les pignons aigus se dessiner sur le ciel, Gérard questionnait le
brioleur sur le maître verrier.
--Je n'avais jamais entendu parler de ce du Tremble, reprit-il en se
dirigeant vers la verrerie.
--Sa famille est pourtant du canton, répliqua Brûlant, mais il a
beaucoup voyagé, et n'est établi ici que depuis six mois... Le
charbonnier du Grand-Etang, Joël Dutertre, qui est un ancien verrier,
lui a prêté de l'argent pour rallumer les fourneaux de la verrerie, et
moi-même j'ai mis mes économies dans l'affaire... Mais nous voici
arrivés.
Brûlant poussa une lourde porte aux panneaux de laquelle des chouettes
étaient clouées, les ailes en croix, puis il introduisit Gérard dans le
logis du verrier. La pièce où ils entrèrent était une grande salle
voûtée. Une lampe à bec, nommée dans le pays une _âme damnée_, se
balançait au manteau de la cheminée haute, large et flambante. A l'un
des coins de l'âtre, le maître du logis était étendu dans un vieux
fauteuil dont l'étoupe perçait de toutes parts l'étoffe en lambeaux. Il
fumait en discourant avec un homme d'une cinquantaine d'années, maigre,
élancé, ayant la mine et le costume d'un charbonnier. De temps à autre,
il s'interrompait pour trinquer avec son interlocuteur et avaler une
gorgée d'eau-de-vie. Brûlant présenta Gérard à M. du Tremble, et
expliqua brièvement l'incident qui l'amenait au Four-aux-Moines. Le
verrier parut d'abord contrarié de cette visite inattendue, mais il se
remit promptement et accueillit Gérard avec les manières aisées et
polies d'un homme du monde.--Soyez le bienvenu sous mon pauvre toit, lui
dit-il, en le forçant à prendre le fauteuil. Puis, se tournant vers le
charbonnier:--Un de ces jours, Joël, nous reparlerons de la chose à
loisir. Vous comprenez que je ne puis pas ennuyer monsieur avec les
détails de notre métier.
--Bien, Bernard, répliqua le charbonnier, n'ai-je pas votre parole?...
Cela me suffit... D'ailleurs, les mulets sont de retour, et, avant de
regagner le Grand-Etang, il faut toujours que je passe à La Chalade; ma
fille aînée, Brunille, y est allée ce soir, et elle est d'âge à ne pas
courir les bois toute seule...
Au nom de Brunille, les joues pâles du verrier rougirent légèrement; il
se hâta d'ouvrir la porte et reconduisit ses compagnons jusque dans la
cour; par la porte entr'ouverte, Gérard entendit les lambeaux de la
discussion qui avait recommencé au dehors.--Vous nous promettez, disait
le charbonnier, que dès demain vous vous remettrez à souffler la
bouteille? Vous savez, Bernard, l'argent est dur à gagner et j'ai trois
enfants...--Soyez sans crainte, répondait le verrier, nous allons
souffler ferme, et dans un mois je lance ma grande découverte...
Bientôt après, M. du Tremble rentra avec deux bouteilles poudreuses,
qu'il déposa avec précaution sur la table; puis il alla chercher dans la
_maie_ du pain, un jambon froid et du fromage. Quand tout fut
prêt:--Voici votre couvert, dit-il à son hôte, veuillez me pardonner de
vous avoir fait attendre, vous devez mourir de faim.
Gérard répondit que la course l'avait mis en appétit, car il avait
marché pendant quatre heures à travers bois.--Vous êtes du pays? demanda
le verrier en s'asseyant en face de lui.--J'habite le Doyenné, tout près
de Saint-Gengoult.
--Ah! s'écria M. du Tremble, et sa figure exprima tout à coup un vif
intérêt, ses lèvres frémirent, et il parut faire effort pour retenir une
question prête à s'échapper.--Bernard du Tremble, à demi éclairé par la
lampe, formait un contraste frappant avec son hôte. Il touchait à la
quarantaine et paraissait plus vieux que son âge. C'était un homme de
moyenne taille, blond, maigre, au profil froid et acéré comme une lame,
au teint brouillé; ses traits délicats étaient fanés et comme usés par
la misère ou la maladie; ses yeux d'un bleu gris avaient le regard à la
fois inquiet et soupçonneux, ses lèvres minces étaient tantôt agitées
par un frémissement nerveux, tantôt effleurées par un pâle sourire. Il y
avait, dans l'ensemble de sa personne, un singulier mélange d'élégance
et de misère, de recherche et de vulgarité, quelque chose à la fois du
cabotin et du gentilhomme:--des manières aimables, un esprit souple et
délié, mais un langage prétentieux, des gestes emphatiques et parfois
une certaine obséquiosité rampante. Il affectait une politesse
excessive, et malgré cela, il avait, par moments, dans le ton, quelque
chose de sec et d'impératif trahissant, sous des inflexions câlines,
l'égoïsme volontaire et cruel d'un enfant gâté. Tout en servant Gérard,
il s'excusait de la pauvreté du souper avec une instance verbeuse qui
finit par embarrasser son hôte. Le jeune homme s'aperçut bientôt que son
amphitryon n'était plus à jeun et que les libations de la journée
augmentaient encore sa loquacité naturelle. Il insistait pour faire
boire Gérard:--Goûtez-moi cela, s'écria-t-il en remplissant les verres,
c'est un vieux vin du Rhin dont j'ai emporté quelques bouteilles en
quittant l'Alsace... Quelle sève, monsieur, quelle liqueur! on se
mettrait à genoux pour la boire.
--Vous habitez depuis peu l'Argonne? demanda Gérard.
--Croyez-vous que j'aie toujours vécu dans ce nid à rats!--Il haussa les
épaules.--Du temps de mon père, nous faisions une tout autre figure à la
grande verrerie de Bronnenthal... N'avez-vous jamais entendu parler des
du Tremble?
Le jeune homme répondit négativement.--Ah! fit son interlocuteur d'un
air piqué.--Sa figure prit une expression hautaine, il devint
silencieux, et vida lentement son verre en jetant un regard oblique du
côté de Gérard, puis il reprit avec emphase:--Eh bien, monsieur, ma
famille est une des plus anciennes souches de gentilshommes verriers.
L'un de mes ancêtres, Jérémie du Tremble, était établi dans l'Argonne en
1555, et nos privilèges ont été confirmés, en 1603, par lettres patentes
du roi Henri IV... Dans les mauvais jours, en 90, mon grand'père, David
du Tremble, a quitté l'Argonne pour aller défendre la bonne cause sur le
Rhin; puis, plus tard, il s'est établi à Bronnenthal... Et c'est là que
je serais encore si le guignon ne m'avait poursuivi.
--Vous avez eu des revers de fortune? dit Gérard.
--Je me suis marié, monsieur, et tout mon malheur vient de là!... Il
s'arrêta court, et la conversation tomba.--Il s'était remis à boire à
petits coups; peu à peu sa langue se délia de nouveau, et il rompit le
silence pour se plaindre des événements qui l'avaient réduit à cette vie
besogneuse. Une seconde fois, il fit allusion à son mariage; il semblait
ramené invinciblement vers ce sujet, et Gérard dut, bon gré mal gré,
écouter ses confidences.--Il s'était marié à Bronnenthal. A l'en croire,
il avait été indignement joué. On l'avait trompé sur la dot et sur la
femme. Au lieu de rencontrer une petite bourgeoise toute simple et toute
ronde, il était tombé sur une manière de grande dame, puritaine et
entêtée.--Elle avait, disait-il, des délicatesses de l'autre monde, et
ne pouvait supporter qu'on traitât une affaire entre deux verres de
vin... Et puis, c'était une liseuse et une tête romanesque; il la
surprenait sans cesse le nez dans un livre ou le front contre la
vitre.--Ces confidences étaient entremêlées de jurons énergiques et de
pauses silencieuses. Parfois M. du Tremble, devinant à un geste du jeune
homme que cette histoire décousue commençait à l'intéresser,
s'interrompait brusquement, se renversait sur son siège, et regardait
vaguement les flammes du brasier... Un sourire amer passait sur ses
lèvres et il semblait jouir de la curiosité déçue de son auditeur.
--Ne vous mariez jamais, jeune homme! soupira-t-il en jetant dans l'âtre
une brassée de ramilles, le mariage ne mène à rien qui vaille! Enfin,
j'en suis quitte pour mon compte, et je suis revenu, Gros-Jean comme
devant, à la libre vie des bois.
--Madame du Tremble... est morte? hasarda Gérard.
--Qui vous parle de mort? s'écria le verrier en se levant; elle vit
comme vous et moi; nous nous sommes quittés, voilà tout...
Il s'interrompit de nouveau et se mordit les lèvres. Il se promenait de
long en large, paraissant méditer sur les paroles qui venaient de lui
échapper. Puis, tout à coup, il revint s'asseoir, et prenant une mine
aimable et câline:--A votre santé! reprit-il en trinquant avec Gérard;
mon langage vous surprend peut-être, et vous vous étonnez de mon peu de
réserve; mais vous n'êtes pas le premier venu et vous pourrez me rendre
un service pour des choses que je vous dirai tout à l'heure... Nous nous
comprendrons, car nous sommes du même monde; vous êtes gentilhomme, bien
que vous ne portiez pas le _de_. Les La Faucherie, si je ne me trompe,
sont de bonne souche vendéenne?
Gérard inclina la tête d'une manière affirmative. Le verrier, après
avoir fait de visibles efforts pour mettre un peu d'ordre dans ses
idées, reprit peu à peu le fil de ses confidences. Semblable à ces
malades qui n'aiment à parler que de leur maladie, il éprouvait un
secret plaisir à exagérer ses ennuis. Il conta à Gérard ses mécomptes
industriels, puis revenant tout à coup à son mariage:--A l'époque,
dit-il, où je rencontrai ma femme, je m'occupais de chimie, et j'avais
trouvé un moyen pour fabriquer le verre _mousseline_ à bon marché. Son
amour-propre était flatté, elle était fière d'avoir épousé un savant!...
Ma découverte devait, en effet, donner des résultats superbes, mais il
fallait de la patience, et c'est une chienne de vertu que je n'ai
pas!... Bref, l'entreprise rata, et je jetai le manche après la cognée.
Il souleva son verre, le regarda un moment d'un air sombre, puis
remplissant celui de Gérard:--Vive le vin! dit-il, buvons!... «Si l'eau
est trouble, au moins que le vin soit clair.» Il n'y a de bonheur qu'au
fond de la bouteille. C'est le vin qui m'a consolé de ma femme et guéri
de mes ambitions.--Il vida son verre.--Les femmes n'aiment que le
succès! continua-t-il, la mienne me le fit bien voir. Quand arriva ma
déconfiture, je fus complètement dégoûté des affaires... J'envoyai au
diable soufflerie et fourneaux. Ma femme ne dit pas un mot de
reproche... Non!... Mais quel dédain dans son silence et ses grands airs
résignés! J'étais coulé dans son esprit. Cela m'humiliait, monsieur, et
plus j'allais, plus je me sentais poussé à bout.
Il regarda son hôte, qui l'écoutait avec un mélange d'embarras et
d'étonnement:--Je vous ennuie? demanda-t-il d'un ton acerbe.
--Non, non, dit Gérard, au contraire!
--Au fait, poursuivit le verrier en ricanant, on a toujours du plaisir à
entendre parler du malheur des autres, et on n'est pas fâché de savoir
comment les camarades ont roulé au fond du fossé... Moi, j'y suis resté,
les genoux dans la vase!...
Il ralluma sa pipe, et, se renversant sur sa chaise, la tête environnée
de fumée, il recommença à parler de sa femme. Il mettait à décrire son
caractère une animation violente, une sorte d'éloquence sauvage. Il
peignait son obstination, sa réserve, son irritante fierté.--Elle
n'était pas jolie, reprit-il, mais elle avait je ne sais quoi d'attirant
qui vous mettait le diable au corps... Ses grands airs vous tournaient
la tête comme les odeurs de certaines herbes... Je vous conte toutes ces
choses pour arriver à l'événement qui nous sépara... Un soir, je
revenais d'une partie de chasse, la tête un peu chaude... Je rentre et
je l'aperçois qui lisait près de la fenêtre... Il me semble que je la
vois encore.--Il paraissait, en effet, dominé par les souvenirs qu'il
venait d'évoquer, et il entrait dans les moindres détails; il décrivait
la fenêtre ouverte, la jeune femme en robe noire avec un ruban dans les
cheveux et des violettes au corsage... Il s'était senti devenir tendre,
et, la trouvant charmante, il le lui avait dit à sa façon. Pour toute
réponse, elle avait froidement fermé son livre et s'était dirigée vers
la porte...
--Après tout, continua-t-il, j'étais son mari et je voulus le lui
prouver... Ah! monsieur, elle se redressa comme une guêpe en colère, et
murmura un mot qui me mit hors des gonds; le sang me monta à la gorge,
je levai ma cravache...
--Vous l'avez frappée? s'écria Gérard indigné.
--Je n'ai pas osé, dit le verrier, que le vin et les paroles grisaient
de plus en plus... Mais, j'ai eu tort!... Toutes les femmes battues
adorent leur mari... Elle se retira dans sa chambre, et le lendemain, il
se trouva qu'elle s'était enfuie sans même faire ses paquets... Que vous
dirai-je? Les juges s'en mêlèrent... Sévices et injures graves! On me
donna tous les torts... La magistrature est galante! Mais mordieu! les
justiciards ont eu beau faire, leur grimoire a relâché nos liens sans
les briser... Et je reverrai madame Véronique!
--Véronique! répéta Gérard en pâlissant.
Son émotion n'échappa point à M. du Tremble. Le verrier lui lança un
regard froid et inquisiteur.--Ah! dit-il, vous la connaissez?... Rien
d'étonnant, du reste, puisqu'elle demeure à Saint-Gengoult chez son
oncle Obligitte... Et ceci m'amène au service que je voulais vous
demander.--Il fit deux ou trois tours d'un air agité, puis s'essuya le
front et revint s'asseoir près de son verre.--J'ai besoin, reprit-il, de
revoir ma femme, je voudrais tenter une réconciliation, et lui demander
sa signature pour remettre mes affaires à flot, car je suis un peu...
gêné. Elle-même doit commencer à regretter son coup de tête, et si vous
vouliez vous charger d'un message pour son oncle...
Tandis que ces paroles tombaient une à une des lèvres minces du verrier,
Gérard sentait le rouge lui monter au front. Il se leva
brusquement.--Excusez-moi, monsieur, interrompit-il, je ne puis vous
rendre ce service...
--Et pourquoi? demanda M. du Tremble en se mordant les lèvres.
--Parce que, répondit nettement Gérard, je me sens impropre à remplir
cette mission.
La figure du verrier prit une expression mauvaise, de dépit et de
méfiance. Son regard, fixé sur le visage empourpré de Gérard, parut y
lire clairement le vrai motif du refus de son hôte.
--C'est différent, monsieur, dit-il d'une voix âpre... Vous avez des
scrupules? N'en parlons plus... Je chargerai l'un de mes amis de cette
corvée... Oh! remettez-vous, poursuivit-il d'un air ironique, il n'y a
pas là de quoi rougir!
Il y eut entre eux un moment de silence embarrassant, puis Gérard,
allant vers la fenêtre et voyant le ciel étoilé, dit au verrier qui le
poursuivait de son regard soupçonneux:--L'orage est passé, je puis
maintenant reprendre ma route; il ne me reste plus, monsieur, qu'à vous
remercier de votre hospitalité.
--Piètre hospitalité! répondit le verrier en ricanant, ma maison est peu
confortable et vous y seriez mal à l'aise... Aussi, je n'essayerai pas
de vous retenir... Au revoir, monsieur!
--Adieu, monsieur, dit le jeune homme, et ils se séparèrent brusquement.
Quand Gérard fut dehors, il regarda le ciel scintillant et respira avec
avidité l'air frais de la nuit. Au sortir des surprises et des émotions
pénibles d'un pareil entretien, il éprouvait un soulagement profond à
voir les étoiles et à savourer la saine odeur des bois. Il entendit une
heure sonner à La Chalade, et sentant un besoin fiévreux d'activité, il
résolut de gagner le Doyenné en suivant la _Haute-Chevauchée_. Le
dernier quartier de la lune luisait vivement au-dessus de l'horizon
boisé, et la nuit était admirable. Gérard, cette fois, put facilement
trouver son chemin. Son cerveau était brûlant et son coeur était serré
comme dans un étau. Il s'agitait en lui d'étranges mouvements de pitié,
de tendresse et de colère.--Véronique, la fière et pure Véronique, était
la femme de cet aventurier dépravé, cynique et déclamateur!... Ce triste
gentilhomme se croyait encore des droits sur elle!... A cette pensée,
une tempête de violence et de passion lui montait du coeur à la tête et y
faisait éclater mille résolutions extrêmes... Il voulait retourner sur
ses pas pour provoquer le verrier, l'obliger à se battre, et délivrer
ainsi Véronique d'une persécution odieuse.--Non, il doit être lâche,
pensa-t-il, et il refuserait le combat; d'ailleurs, ai-je le droit de la
défendre, et ne serait-ce pas l'offenser encore?...
La révélation du verrier l'avait rattaché plus solidement que jamais à
Véronique. Il la voyait maintenant telle qu'elle était réellement:
fière, ardente, et passionnément esclave de son devoir.--Voilà donc,
pensait-il en marchant sons les hautes futaies, voilà le mystère qui
semblait toujours peser sur ses paroles et sur son silence!... Il se
rappela leur entretien dans le verger et ces mots navrants: «Je n'ai pas
le droit d'avoir un ami!»--Avait-elle dit alors toute sa pensée?...
Pouvait-elle la dire?...
Tandis qu'il roulait douloureusement en lui toutes ces questions, le
jour avait peu à peu remplacé la nuit, une verte lumière courait
doucement sur les fougères et sur la mousse... Il atteignit la lisière
du bois. Devant lui, à une portée de fusil, Saint-Gengoult s'échelonnait
sur la colline. Gérard reconnut les toitures brunes et le verger du
logis Obligitte. Une brume d'argent flottait, indécise comme un espoir
incertain, au-dessus de la maison. Tout à coup le soleil triomphant
s'élança de l'horizon; une glorieuse gerbe de rayons s'épandit sur la
vallée et enveloppa Gérard de sa jeune clarté. Il regarda le verger et
son nimbe de vapeurs:--O Véronique! murmura-t-il, je vous aime! Je veux
vous revoir et vous défendre...
V
Véronique n'attendait plus que le retour de son oncle, pour mettre à
exécution la promesse qu'elle avait faite à madame La Faucherie. Sans
avoir encore choisi le lieu de sa retraite, elle avait tout préparé pour
un prochain départ. Avec ses goûts modestes, le revenu de sa dot devait
suffire à la faire vivre partout où elle irait; d'ailleurs, elle était
décidée à gagner au besoin sa vie en donnant des leçons de piano.
L'essentiel était de choisir une grande ville, où elle serait plus
indépendante et plus ignorée. Au moment de prendre cette résolution
suprême, elle évoquait pour se donner du courage le souvenir des heures
d'épreuve qu'elle avait déjà eu à supporter. Elle revoyait les jours qui
avaient précédé son mariage; la petite ville d'Alsace où, après la mort
de son père, elle avait vécu seule avec sa mère, personne inquiète et
maladive, dont l'unique souci était de marier sa fille avant de
mourir.--Dans cette petite ville venait souvent M. du Tremble, le
verrier de Bronnenthal. Avec sa faconde et ses manières câlines, il
avait su séduire la mère de Véronique. Influencée par elle, pressée par
des amis communs, la jeune fille l'avait accueilli comme fiancé. Ce
mariage avait été conclu avec une impatience et une légèreté sans
exemple, et Véronique s'était trouvée liée à jamais à M. du Tremble,
sans avoir eu le temps de le connaître... Elle n'avait eu que trop le
loisir de l'étudier ensuite à Bronnenthal!... Du moins sa mère n'avait
rien su de ses souffrances. Elle était morte six mois avant la rupture
de ce mariage tant hâté. Devant les yeux de Véronique se dressèrent, un
à un, les fantômes des journées qui avaient précédé le jugement de
séparation... Quels combats n'avait-elle pas dû livrer pour maintenir ce
qu'elle croyait son droit? Au seul mot de séparation judiciaire, son
oncle et sa tante Obligitte avaient jeté les hauts cris. On lui avait
répété qu'une femme, en se séparant de son mari, mettait par ce seul
fait tous les torts de son côté, que le monde ne lui pardonnerait jamais
sa position irrégulière, et que mieux valait se résigner... Mais elle
avait persisté énergiquement, son coeur était trop plein de dégoût, et sa
patience était épuisée... S'était-elle trompée, et l'opinion du monde
avait-elle raison? Cette liberté laissée par la loi n'était-elle qu'un
leurre ou un danger de plus? Depuis son départ de Bronnenthal, sa vie
n'avait-elle pas été un perpétuel combat?...
C'était dans le salon de sa tante, deux jours après l'entrevue de Gérard
et du verrier du Four-aux-Moines, qu'elle se posait ces terribles
questions et qu'elle remuait ces douloureux souvenirs. Par moments, elle
se sentait horriblement lasse et découragée.--Elle alla s'asseoir près
de la fenêtre et regarda la campagne; les vigoureuses végétations du
mois de mai s'élançaient partout en jets hardis, en frondaisons
épaisses. Les traces de l'orage qui les avait un moment couchées à terre
n'étaient déjà plus visibles; dans la pleine lumière du printemps,
toutes les forces vives de la nature accomplissaient joyeusement leur
oeuvre féconde et réparatrice...
--Et moi aussi, pensa Véronique en relevant la tête, je lutterai et je
triompherai.
Au même moment la servante entra et annonça à la jeune femme qu'un homme
d'affaires demandait à lui parler. En effet, à peine la domestique
avait-elle achevé, qu'une tête chafouine et pointue se glissa
obliquement par l'ouverture de la porte entre-bâillée, puis un corps
fluet suivit la tête, et Véronique vit devant elle un personnage à l'air
madré, demi-bourgeois, demi-campagnard, qui s'inclinait d'une façon
obséquieuse.--Que désirez-vous, monsieur? demanda-t-elle stupéfaite...
Qui êtes-vous?
--Eustache-Saturnin Cornefer, répondit le visiteur en continuant ses
saluts, huissier à la justice de paix de Vienne-le-Château.
--C'est sans doute à mon oncle que vous avez affaire, dit Véronique, il
est absent.
--Faites excuse, madame, c'est à vous-même que je désire parler.
Véronique renvoya la servante, et se retournant vers l'huissier, elle le
questionna sur le motif de sa visite.--J'arrive du Four-aux-Moines,
reprit le sieur Cornefer,--et comme la jeune femme le regardait toujours
sans avoir l'air de comprendre:--J'y ai vu, ajouta-t-il, un de mes
clients, M. du Tremble...
Véronique atterrée ne put retenir un cri d'effroi.--Il est ici!
murmura-t-elle.
--Mon Dieu, oui, ne le saviez-vous pas?--Elle resta silencieuse et comme
accablée par cette nouvelle; il continua d'un ton doucereux:--Je ne vous
apprendrai rien, madame, en vous disant que M. du Tremble a fait de
mauvaises spéculations... Ce que vous ignorez sans doute, c'est qu'il
veut se réhabiliter. Il a loué la verrerie du Four-aux-Moines dans cette
généreuse intention, et l'entreprise commence à marcher; mais dans
l'industrie il y a des hauts et des bas, et pour le moment, les frais
d'installation ont un peu obéré mon client...
--Je vous entends, répondit Véronique avec un accent amer, M. du Tremble
vous a chargé d'une demande d'argent.
--Excusez, madame, vous vous méprenez... M. du Tremble se rend trop
compte de sa situation délicate vis-à-vis de vous pour que cette pensée
lui soit venue... Non, c'est moi-même qui ai pris la hardiesse de
m'adresser à vous et de vous prier d'être généreuse... Mon honorable ami
se repent de ses folies, et sauf votre respect, il est toujours amoureux
de sa femme...
Véronique lui lança un regard tellement indigné et hautain, qu'il
s'arrêta net au milieu de sa phrase, et reprenant d'un ton plus humble:
--Je comprends, madame, dit-il, je comprends qu'entre vous et M. du
Tremble l'amour n'est plus de saison; mais vous êtes, à ce qu'on
m'assure, une femme dévouée et charitable; c'est pourquoi je fais appel
à votre humanité...
--Parlez, monsieur, murmura-t-elle, quel service exige-t-on de moi?
--Vous ne savez pas, madame, ce que c'est que cette verrerie du
Four-aux-Moines!... Une vraie bauge de sangliers. Figurez-vous, dans
cette fondrière, le pauvre camarade du Tremble, travaillant jour et
nuit, harcelé par ses créanciers, mal logé, mal nourri et malade...
Elle ne put se défendre d'un mouvement d'émotion. Cornefer s'en aperçut
et se hâta d'en profiter; il s'appesantit éloquemment sur le piteux état
dans lequel il avait laissé le verrier.--En pareil cas, s'écria-t-il en
terminant, les rancunes doivent laisser place à la pitié... Je pensais
donc que si vous y consentiez, madame, une visite de vous au
Four-aux-Moines ferait des miracles...
--N'insistez pas! interrompit Véronique, je consens à tous les
sacrifices d'argent, mais je ne puis pas revoir M. du Tremble.
Cornefer laissa tomber ses longs bras d'un air désespéré, et parcourant
avec un sourire mélancolique la pièce où il se trouvait, il murmura en
secouant la tête:--Je sais bien que ma demande est outrecuidante. Dès
que je suis entré dans ce salon, je n'ai plus guère conservé d'espoir;
Ou ne quitte pas de gaieté de coeur une belle maison comme celle-ci, bien
approvisionnée et bien close, un logis commode où l'on a ses aises...
--Vous vous trompez, monsieur, répliqua Véronique avec fierté, car je
compte partir d'ici dans peu de jours.
--Pour longtemps? demanda l'huissier surpris.
--Pour toujours... Annoncez-le à M. du Tremble, et, ajouta-t-elle avec
un accent amer, si cela peut le consoler, dites-lui que mon avenir est
encore plus incertain et plus misérable que le sien.
Cornefer parut un moment décontenancé et désarçonné. Il se gratta la
tête en silence, puis tout à coup, saisi d'une nouvelle inspiration:
--Si les choses en sont arrivées à ce point, reprit-il hardiment, il n'y
a pas à hésiter.. Ce n'est plus par humanité que vous devez aller au
Four-aux-Moines, c'est dans votre propre intérêt...
Et comme Véronique toisait avec hauteur ce singulier donneur de
conseils:
--Oui, madame, répéta Cornefer dont la figure prit une benoîte
expression de bonhomie, je ne suis qu'un campagnard, mais je n'en ai pas
moins là-dessus ma petite façon de penser; permettez-moi de vous la dire
tout franc... Une femme séparée, encore toute jeunette et appétissante,
c'est, selon le dicton de chez nous, «le gibier du diable;» tout chacun
la suit de l'oeil, et plus d'un serre d'avance dans sa poche la pierre
qu'il espère lui jeter un jour... Jusqu'ici la maison de votre oncle a
été votre sauvegarde, mais si vous en sortez, eh bien! dame, on
clabaudera, on dira qu'il fallait au moins vous réfugier près de votre
mari malade... On oubliera ses torts, à lui, pour vous en donner, à
vous; d'aucuns vous accuseront de n'être partie que pour vous
débarrasser d'une charge gênante; d'autres chercheront la raison de ce
départ inattendu, et ne manqueront pas d'inventer des menteries à votre
désavantage.
--Peu m'importent les commérages du pays, repartit Véronique,--mais, au
ton déjà moins ferme de sa réponse, on sentait qu'elle était
ébranlée.--Cornefer pensa que le coup avait porté, et quand elle
ajouta:--J'ai ma conscience pour moi;--il s'enhardit jusqu'à répondre en
hochant la tête:--Hé! hé!... En êtes-vous bien sûre?
Cette fois il s'aperçut bien vite qu'il avait dépassé le but, au geste
impérieux par lequel Véronique lui montra la porte du salon:
--Vous abusez, monsieur! s'écria-t-elle, je n'ai plus rien à vous dire;
veuillez vous retirer.
Il obéit, mais tout en saluant et en marchant à reculons:--Vous y
réfléchirez encore, madame, dit-il d'un ton patelin; si vous changiez
d'avis, ayez l'obligeance de me faire prévenir... Saturnin Cornefer, à
l'auberge du _Coq-Hardi_, en face de votre maison... J'y resterai
jusqu'à ce soir...
Il sortit, et tandis que, du fond du corridor, Véronique s'assurait de
son départ, la porte-fenêtre qui donnait sur le jardin s'ouvrit
brusquement, et Gérard La Faucherie entra dans le salon. Il s'était
d'abord présenté à la porte de la place Verte, mais la jeune femme avait
donné des ordres à la servante, et on avait refusé de le recevoir: alors
il avait imaginé de passer par le jardin et d'arriver ainsi jusqu'à
Véronique, qu'il voulait revoir à tout prix.
Quand elle revint sur ses pas et qu'elle l'aperçut, elle poussa un cri,
puis blessée et irritée de cette hardiesse du jeune homme:--Vous ici,
monsieur? dit-elle avec colère, qui vous a permis de pénétrer chez moi
et que me voulez-vous?
Elle parlait durement et sèchement, mais Gérard paraissait décidé à ne
point se laisser intimider:--Je n'ai pas eu la force de vous obéir,
murmura-t-il.
--Vous avez préféré me compromettre, interrompit violemment Véronique.
--J'ai voulu vous revoir et vous parler avant de partir.
La jeune femme tressaillit.--Vous partez? demanda-t-elle d'une voix plus
douce.
--Oui, reprit Gérard, je veux quitter le pays... Je sais que vous ne
pouvez pas m'aimer, et je connais l'obstacle qui nous sépare.
--Que voulez-vous dire? s'écria-t-elle interdite.
--J'ai vu M. du Tremble...
--Vous aussi!... vous savez..., balbutia-t-elle, rougissant de honte.
--Je sais tout, répondit-il, et il lui conta rapidement son aventure du
Four-aux-Moines, la conversation du verrier et le message dont il avait
voulu le charger.--Elle l'écoutait, appuyée contre un meuble, ses grands
yeux sombres s'emplissaient de larmes à mesure qu'il parlait; à la fin,
accablée sous le poids de toutes ces émotions, elle s'assit et plongea
sa figure dans ses mains sans proférer un mot.
--Oui, reprit Gérard, c'est de sa bouche que j'ai appris que vous
n'étiez plus libre... Et quand tout m'a été révélé, je ne vous ai que
plus admirée et plus fortement aimée...
--Puisque vous savez qui je suis, quittez-moi... Je vous en supplie!...
Vous le voyez, je n'ai pas même la force de vous répondre...
--Oui, je le vois, répliqua-t-il d'un air navré, je suis maladroit... Ma
main appuie douloureusement sur la plaie qu'elle voudrait guérir.
Elle secoua la tête:--Il y a des blessures qu'on ne guérit jamais.
--Pourquoi vous défiez-vous de moi? s'écria Gérard en se rapprochant
d'elle d'un air suppliant; le hasard, en me rendant le confident
involontaire de votre secret, m'a presque donné le droit de m'associer à
vos chagrins... Me prenez-vous pour un de ces adorateurs vulgaires, qui
ne savent prodiguer à une femme que leurs inutiles soupirs et leurs
attentions compromettantes?
--Je ne vous fais pas cette injure; je sais que vous avez une âme
généreuse, mais...
--Mettez-la à l'épreuve... Mon affection sera dévouée sans être
importune. Je serai l'ami inconnu qui ne se montre qu'aux heures
difficiles, prend sa part du fardeau et disparaît ensuite. Appuyez-vous
sur moi; ma pensée et mon énergie sont à vous...
Elle se sentait si meurtrie, si abandonnée et si lasse, qu'elle oublia
un moment la réalité pour écouter ces paroles sincèrement émues et ce
cri d'adoration passionnée. Spontanément elle lui tendit la main, puis
revenant brusquement à elle:--Je ne puis accepter, dit-elle d'une voix
doucement frémissante, merci...
Leurs regards se rencontrèrent pour la première fois; il s'agenouilla à
ses pieds et baisa pieusement sa main, qu'il avait gardée dans la
sienne... Le silence régnait en maître dans le vieux salon. Leurs yeux
seuls parlaient. Dans la pénombre, les bruns regards du jeune homme
s'enfonçaient dans les sombres prunelles de Véronique, et dans cet
échange passionné, dans ces rayonnements d'âme, il y avait un poème plus
enivrant que le dialogue du cantique des cantiques. Les paroles humaines
sont trop pauvres et trop limitées pour traduire cette poésie des yeux,
cette idéale conversation des regards amoureux. L'obscurité commençante,
l'odeur des chèvrefeuilles de la terrasse, la moite pression des mains
contre les mains achevaient de faire perdre aux deux jeunes gens le
sentiment du monde extérieur et de la vie réelle.--Pourquoi ne
voulez-vous pas de mon amour? osa enfin murmurer Gérard.
Véronique tressaillit, et toute frissonnante, recula jusqu'auprès de la
fenêtre; mais déjà Gérard l'y avait suivie...
--Ah! dit-elle éperdue, partez, je le veux!
--Véronique, s'écria-t-il en lui ressaisissant les mains, vous m'aimez!
Elle essaya de protester et de dégager ses doigts prisonniers.
--Ne niez pas, poursuivit-il, vos mains, vos regards me l'ont dit...
Vous m'aimez?
--Eh bien, oui, répondit-elle d'une voix entrecoupée, mais il eût mieux
valu vous le laisser ignorer, car je ne puis vous appartenir... Adieu!
--Adieu? reprit-il transporté, non, je ne veux plus vous quitter... Je
ne le dois pas. C'est à moi de vous défendre contre ce verrier qui a sur
vous je ne sais quels projets sinistres. Je ne partirai d'ici qu'avec
vous... Nous nous en irons bien loin, à l'étranger, vivre libres et
oubliés.
--Et votre mère?
--Ma mère nous aimera et nous pardonnera... Si vous le voulez, nous
pouvons dès demain être loin d'ici tous deux... Dites oui, ou je meurs à
vos pieds.
Il l'entourait de ses bras et elle se sentait plier sous cette étreinte.
Elle fit un suprême effort.--Gérard! s'écria-t-elle d'une voix
suppliante, soyez bon, mes idées se confondent, laissez-moi au moins la
force de penser... Elle dénoua les deux mains serrées autour de sa
taille, charma le jeune homme d'un regard et le conduisit jusqu'à la
porte du jardin:--Laissez-moi réfléchir à tout cela jusqu'à demain!
--Soit, répliqua-t-il à demi subjugué par ce long regard, pensez-y ce
soir, mais promettez-moi que demain...
--Je vous aime! dit-elle avec un délicieux élan de tendresse.
--A demain! répéta-t-il, enivré et cédant à ce dernier mot d'amour.
Il était déjà sur la terrasse et lui tenait encore la main, elle la
retira, et fermant sur lui la porte-fenêtre dont elle tourna vivement la
clé, elle alla tomber épuisée dans un fauteuil.
De confus sentiments de tendresse, de honte et d'angoisse l'agitaient à
la fois.--Ah! comme sa mère avait raison! pensait-elle, je l'aime plus
que jamais...--Elle se reconnaissait vaincue et entraînée; elle sentait
qu'un jour de plus et elle serait perdue.--Il faut que je parte, se
dit-elle en se levant brusquement, non pas demain... Ce soir!... Mais où
aller, où tromper un refuge assuré contre lui, contre moi-même?
Misérable situation que la mienne! Rien ne me protège contre les
tentations et les défaillances: ni l'isolement, ni la fuite même... Une
femme séparée de son mari!... _Le gibier du diable_, comme disait cet
huissier...--Et tout à coup sa pensée se reporta vers la proposition que
lui avait faite Cornefer.--Assurément, il y avait pour elle, là-bas,
dans cette verrerie du Four-aux-Moines, un asile devant lequel l'amour
le plus passionné s'arrêterait et reculerait... Cette seule idée la
faisait frissonner d'horreur et de dégoût.
--Et pourquoi pas là? reprit-elle avec désespoir, je veux être guérie,
et je recule devant les remèdes violents... Je suis lâche. Qu'importe
l'endroit, pourvu que Gérard ne puisse m'y rejoindre!
Elle sonna la domestique et lui donna l'ordre de se rendre à l'auberge
indiquée par l'huissier, de demander Cornefer et de le ramener. Tandis
que la servante s'acquittait de ce message, elle monta dans sa chambre,
fit rapidement ses préparatifs de départ, écrivit une courte lettre pour
informer M. Obligitte de sa résolution et redescendit au salon où
l'huissier l'attendait déjà.
--J'ai réfléchi à notre entretien de tantôt, monsieur, lui dit-elle
d'une voix brève... Vous avez raison et je suis prête à vous suivre...
Il y a, à l'extrémité du jardin, un sentier qui longe les prés, allez
m'y attendre. Dans un quart, d'heure nous partirons pour le
Four-aux-Moines.
--Eh quoi? s'écria Cornefer ébahi du brusque succès de sa mission, ce
soir?... à pied?... Mais il y a trois lieues d'ici à la verrerie.
--Je suis bonne marcheuse, répliqua Véronique, j'irai au Four-aux-Moines
ce soir--ou jamais... Puis-je compter sur vous?
L'huissier s'inclina et disparut pour régler en toute hâte son compte à
l'auberge.--Un quart d'heure après, à la nuit tombante, Véronique et lui
prenaient la route forestière qui mène à La Chalade.