Les coeurs les plus sincèrement épris sont les plus prompts à désespérer;
la vivacité de la passion leur enlève, avec le sang-froid, toute leur
confiance. Plus maître de lui, Gérard eût remarqué le trouble de
Véronique, mais il n'avait entendu que les paroles cruelles qui le
bannissaient, et il était revenu désolé au Doyenné.
Le lendemain, au déjeuner, madame La Faucherie vit la tristesse de son
fils et remarqua qu'il mangeait à peine. D'ordinaire, après le repas,
ils faisaient ensemble une promenade jusqu'à la lisière de la forêt. Ce
jour-là, Gérard monta dans sa chambre et s'y enferma.--Sa pensée est
ailleurs, se dit madame La Faucherie en souriant tristement, et l'amour
lui fait oublier nos vieilles habitudes.--Elle avait entraîné en toute
hâte son fils sur le chemin du mariage, et maintenant elle suivait, avec
un intérêt mélancolique, ses progrès sur cette route qui l'éloignait
d'elle; son coeur de mère était partagé entre deux affections rivales,
et, bien qu'elle eût prévu ce déchirement, elle en souffrait. Seulement
elle essayait de se consoler en songeant que Gérard lui devrait son
bonheur avec Adeline. La tristesse de son fils n'alarma d'abord que très
peu sa tendresse; elle l'attribuait à quelque rigueur capricieuse de la
jeune fille.--Ce sont bouderies d'amoureux, se disait-elle, et cela
passera comme les giboulées de mars.--Mais quand, le lendemain, au lieu
de partir pour Saint-Gengoult, Gérard, plus sombre encore, resta au
logis, elle commença à s'inquiéter. Le dîner fut silencieux, et vers la
fin du repas, madame La Faucherie crut voir une larme dans les yeux de
son fils.--Allons, pensa-t-elle, il est temps de parler et de lui
demander ses confidences.--Elle s'assit près de lui, et prit ses mains
dans les siennes:--Tu es triste, dit-elle, es-tu malade?
Gérard essaya un geste de dénégation, mais elle sourit d'un air
incrédule et reprit:--Si fait, tu souffres... N'as-tu pas la permission
de conter tes douleurs à ta mère, ou n'as-tu plus confiance en moi?...
Voyons, Gérard, tu aimes Adeline Obligitte?
Il releva la tête, et répondit d'une voix ferme:--Non, ma mère.--Et
comme elle le regardait d'un air stupéfait, les yeux plongés dans ses
yeux, il répéta:--Non, je n'ai jamais songé à mademoiselle Adeline, je
ne l'aime pas, et afin que ma conduite n'ait plus rien d'équivoque, je
suis décidé à ne plus retourner chez madame Obligitte...
Il se leva et ajouta:--Si vous m'aviez parlé plus tôt de vos projets, ma
mère, je vous aurais détournée d'une tentative qui ne devait aboutir à
rien de bon.--Il s'arrêta, sentant que, malgré lui, il avait mis un
accent de reproche dans ses paroles, et tout confus de l'amertume de sa
réponse, il courut embrasser sa mère dont les yeux s'emplissaient de
larmes.
--Mais tu souffres, répéta madame La Faucherie, je le vois bien; dis-moi
au moins la cause de ton mal!...
--A quoi bon? fit-il, vous ne pourriez rien pour le guérir.
Il sortit. Sa mère resta seule, désolée et portant dans son coeur les
débris de son rêve brisé. Elle essayait encore par moments de se faire
illusion et de croire à quelque dépit amoureux contre Adeline... Mais
non, le doute n'était plus permis; la vérité a un accent tout spécial,
et cet accent avait vibré dans la réponse de Gérard. Il n'aimait pas
Adeline, et tout l'édifice si laborieusement élevé par madame La
Faucherie venait de s'écrouler.--Mais alors, se disait-elle, quelle est
cette angoisse qui le tourmente, et qui donc l'a causée?--Cette
préoccupation l'obséda toute la nuit et lui ôta le sommeil. Quand elle
fermait les yeux, elle revoyait Gérard pâle et morose, et elle se
figurait qu'il allait tomber malade. Son cerveau s'empara de cette
crainte et se mit à travailler. Vers le milieu de la nuit elle n'y tint
plus, prit sa lampe et monta chez son fils. Il dormait. Le sommeil, si
fort dans la pleine jeunesse et si irrésistible, avait vaincu le
chagrin. Il dormait profondément. Ses yeux étaient clos et ses lèvres
s'entr'ouvraient légèrement frémissantes. Madame La Faucherie abaissa
l'abat-jour de la lampe, afin de ne pas éveiller Gérard, et le contempla
un moment avec bonheur... La petite chambre était un peu en désordre et
un rayon de lune tombait sur des livres ouverts. En portant les yeux de
ce côté, madame La Faucherie remarqua un bout de ruban violet au milieu
d'une touffe de fleurettes fanées. Elle s'approcha, examina curieusement
ce ruban et ces petites fleurs bleues. C'étaient des _véroniques_
sauvages, et elle se souvint d'avoir vu la nièce de madame Obligitte
porter des rubans pareils à celui qui était là... Aussitôt un éclair
traversa son esprit et tout lui fut expliqué.--Ah! le malheureux enfant,
s'écria-t-elle, voilà le secret de sa tristesse...
En découvrant la passion de son fils pour Véronique, madame La Faucherie
fut prise d'un amer découragement. Depuis deux mois, le mariage qu'elle
projetait pour Gérard avait été l'occupation de ses jours et de ses
nuits. Le succès de ce projet eût comblé tous ses désirs. Maintes fois
déjà, en imagination, elle s'était représenté le jeune ménage établi au
Doyenné: Gérard aimé de sa femme, heureux dans son intérieur, influent
dans le pays... Afin de tout mener à bien, elle n'avait épargné ni
peine, ni démarches, ni précautions adroites. Elle avait réussi à forcer
la porte inhospitalière de la maison Obligitte et à y introduire Gérard;
elle avait cru donner à cette union, longtemps préparée, les couleurs
séduisantes d'un mariage d'inclination, et au moment où, près du but,
elle triomphait déjà, voilà que toutes ses précautions et son adresse
tournaient contre elle; l'échafaudage de ses combinaisons savantes
s'écroulait, et toute cette ruine était l'oeuvre de cette petite femme,
pâle et silencieuse, qu'elle avait à peine entrevue!
Malgré sa douceur habituelle, madame La Faucherie ne put se défendre
d'un mouvement de colère contre Véronique.--D'où venait-elle, et quels
charmes avait-elle mis en oeuvre pour ensorceler Gérard?--C'est sans
doute une coquette qui se plaît à le tourmenter! s'écria-t-elle en
songeant à la tristesse de son fils... Puis son bon naturel l'emportant
sur son dépit:--Qui sait? pensa-t-elle, c'est peut-être une honnête
femme qui ne veut pas encourager une folie? Si j'allais la trouver.--Peu
à peu l'idée de voir Véronique germa et grandit dans son esprit. Avant
de prendre un parti, n'était-il pas nécessaire de connaître celle qui
avait causé tout le mal? Si réellement Véronique avait une âme loyale,
peut-être, à elles deux, découvriraient-elles un moyen de tout sauver?
Mais était-il encore temps? Madame La Faucherie secoua tristement la
tête. Elle connaissait la nature à la fois timide et exaltée de Gérard,
et elle n'avait qu'une confiance médiocre dans le succès des remèdes
vulgaires.--Enfin, reprenait-elle au milieu de ses amères réflexions,
elle est veuve, et si la folie de Gérard nous poussait à bout, nous
aurions au moins la ressource de les marier...
Madame la Faucherie pensa qu'avant toutes choses il importait d'éloigner
son fils. Elle ne voulait pas blesser l'amour-propre des Obligitte en
rompant brusquement avec eux. Déjà madame Obligitte avait insinué qu'il
était temps de se prononcer catégoriquement; elle trouvait, selon les
habitudes françaises, que les deux jeunes gens s'étaient vus
suffisamment. Afin de ne pas compromettre sa fille par des assiduités
prolongées, elle avait fait savoir qu'elle partait avec Adeline pour un
voyage de quelques semaines. Madame La Faucherie insista pour que Gérard
s'absentât lui-même momentanément. Elle avait, du côté des Islettes, sur
la lisière de la forêt, une ferme dont les bâtiments exigeaient des
réparations urgentes. Elle décida, sans trop de peine, son fils à
s'occuper personnellement de cette affaire, et un matin il partit,
impatient de changer d'air et de secouer par de longues marches
l'abattement qui avait suivi la fièvre des premiers jours.
Aussitôt après son départ, madame La Faucherie se rendit au logis de la
place Verte. M. Obligitte avait accompagné sa femme et sa fille dans
leur excursion, et la jeune femme était seule au logis. Madame La
Faucherie se fit conduire à la chambre de Véronique.--C'était une petite
pièce, située au premier étage, dont la fenêtre à meneaux de pierre
s'ouvrait sur le vaste horizon des bois. Les murs en étaient simplement
blanchis à la chaux; dans un angle, une étagère, chargée de livres,
faisait face à un pastel encore souriant dans son cadre terni; au fond,
se dressait le lit voilé de rideaux blancs; puis venaient une massive
armoire de chêne, quelques vieux fauteuils et, non loin de la croisée,
un petit guéridon supportant un vase plein de fleurs sauvages.--C'était
tout. Véronique, vêtue de noir, lisait près de la croisée entr'ouverte;
un ruban pensée nouait ses cheveux bruns, et quelques violettes
achevaient de se faner à son corsage. En voyant entrer madame La
Faucherie, elle se leva silencieusement.--D'un coup d'oeil la mère de
Gérard saisit les moindres détails de cet intérieur simple et
harmonieux, et elle se sentit presque rassurée.
--Je viens, dit-elle en s'asseyant, faire près de vous, Madame, une
démarche qui vous paraîtra peut-être étrange, mais elle m'est imposée
par une nécessité pénible, et vous me la pardonnerez plus tard...
Elle s'arrêta. Véronique pressentit quelque douloureuse explication, et
son coeur se mit à battre violemment; mais elle appela toute son énergie
à son aide.
--Madame, répondit-elle d'une voix ferme, je suis prête à vous entendre.
--Il s'agit de mon fils, reprit madame La Faucherie, après un moment de
silence... Vous n'ignorez pas qu'il est question d'un mariage entre lui
et mademoiselle Adeline?
Véronique fit un signe affirmatif.--Depuis quelques jours, continua la
mère de Gérard, mon fils est triste et préoccupé, il refuse de retourner
chez madame Obligitte et il déclare qu'il n'a jamais songé à se marier
avec Adeline.--Elle regarda très fixement Véronique:--Ne
connaîtriez-vous pas la cause de cette tristesse et de ce brusque
changement?...
--Pardon, madame, permettez-moi à mon tour une question, dit Véronique;
M. Gérard était-il instruit de ce projet de mariage lorsqu'il a été
introduit chez ma tante?
--Non, j'avais préféré que l'idée lui en vînt naturellement.
--Peut-être avez-vous eu tort, reprit Véronique avec une certaine
amertume, et s'il est survenu quelque cruelle méprise, ce n'est pas lui
qu'il faut accuser...
--Ni vous-même sans doute! interrompit sévèrement madame La Faucherie.
--Ni moi, répondit-elle avec fierté... Quand j'ai vu qu'il s'abusait,
j'ai fait ce que je devais pour le détromper.
--Ah! s'écria madame La Faucherie emportée par sa passion maternelle,
pourquoi vous a-t-il rencontrée?... Tout mon bonheur est détruit par ce
funeste amour!...
Véronique se leva. Sa souffrance intérieure se révélait par la rougeur
de ses joues et le gonflement de sa poitrine.--Madame, fit-elle d'un ton
de reproche, vous m'aviez prévenue que vos paroles seraient étranges,
mais vous ne m'aviez pas dit qu'elles seraient blessantes...
Madame La Faucherie, en voyant les traits bouleversés de la jeune femme,
sentit combien elle avait été cruelle; son coeur se serra et ses beaux
yeux bleus devinrent humides.--Pardonnez-moi! s'écria-t-elle en prenant
les mains de Véronique; la douleur de voir mes rêves déçus a donné à mes
paroles une amertume qui n'est pas dans mon coeur... J'avais mis toutes
mes espérances dans ce projet de mariage; j'y voyais la joie de ma
vieillesse, le bonheur et l'avenir de Gérard... Je l'aime tant!
continua-t-elle avec un accent où l'on devinait toute l'exaltation de
son amour, il ne m'a jamais quittée, je l'ai suivi partout. Je ne
demandais que deux choses à Dieu: le voir marié, et n'être séparé de lui
que par la mort!--Devenant alors plus expansive à mesure qu'elle
s'attendrissait, elle se mit à parler longuement de son fils; elle dit
comment elle l'avait élevé, avec quelle jalouse inquiétude elle avait
veillé sur lui au Doyenné, avec quelle émotion elle avait assisté à
l'éclosion de cet amour, qu'elle croyait inspiré par Adeline... Elle se
trouvait trop heureuse dans ce temps-là, elle songeait déjà au ménage de
Gérard, à la maison pleine d'enfants, à ses calmes joies d'aïeule!...
Véronique s'était rapprochée, et lui tenant encore les mains, semblait
suspendue à ses lèvres, tant elle était attentive. Elle écoutait avec un
mélange de joie et une douleur aiguë ces révélations intimes sur celui à
qui son coeur appartenait maintenant tout entier; elle savourait avec une
jouissance indicible cette dernière satisfaction qui consiste à entendre
parler d'un être aimé qu'on ne reverra plus.
--Maintenant tous mes rêves ont fait naufrage, murmura madame La
Faucherie, et ses larmes coulèrent abondamment.
En la voyant pleurer, Véronique se sentit prise d'une soudaine
tendresse; elle se jeta à ses genoux, et baisa passionnément ses deux
mains.
--Pardonnez-moi! s'écria-t-elle.--Madame La Faucherie très émue l'attira
doucement vers elle, et la jeune femme se précipitant à son cou la
couvrit de caresses. Toutes les glaces de sa réserve et de sa défiance
étaient fondues. Elle mettait dans l'expansion de sa tendresse la
passion qu'elle sentait pour Gérard, et qu'elle avait comprimée dans son
sein. Elle donnait à la mère tout ce qu'elle s'était promis de refuser
au fils. Elle baisait, avec une ivresse délicieuse, les yeux humides et
les doux cheveux blancs de madame La Faucherie; elle confondait dans ses
embrassements son respect et son amour, et elle s'y
oubliait.--Pardonnez-moi! répétait-elle d'une voix suppliante, dites-moi
ce qu'il faut faire pour tout réparer, et je le ferai.
--Hélas! soupirait la mère, je crains que le mal ne soit sans remède...
Il vous aime trop!
--Quand il ne me verra plus, il m'oubliera.
--Vous ne l'aimez donc pas, vous?
Pour toute réponse, Véronique secoua la tête et redoubla ses baisers.
Sous la chaude influence de ces caresses, madame La Faucherie sentit
s'évanouir ses préventions. Elle était entrée chez Véronique le coeur
plein de rancune et de froideur; elle avait compté sur un accueil
hautain et hostile. Elle se trouvait prise au dépourvu par cette
effusion si franche et si inattendue, et se voyait désarmée avant même
d'avoir combattu. Bientôt elle répondit elle-même aux caresses par des
caresses. En sentant dans ses bras palpiter cette jeune poitrine, et sur
sa bouche se presser ces lèvres filiales, elle songeait que ce qu'elle
avait surtout désiré, c'était une bru aimante et dévouée, capable de
faire le bonheur de Gérard sans lui ravir, à elle, sa part de maternelle
affection... Toutes ces choses, Véronique ne les lui donnerait-elle pas
mieux qu'Adeline?... Adeline, il est vrai, était riche, et la position
de Véronique était peut-être plus que modeste... Mais Gérard avait une
fortune suffisante, et d'ailleurs il aimait cette jeune femme.
N'était-ce point la plus essentielle condition du
bonheur!--Insensiblement madame La Faucherie redevenait ce qu'elle avait
été autrefois, une âme noble, généreuse, élevée. On eût dit que chacun
des baisers de Véronique faisait éclater, pièce à pièce, les cloisons
mesquines et les préjugés bourgeois qui avaient un moment emprisonné son
esprit.
--Et pourquoi n'épouseriez-vous pas Gérard?... reprit-elle tout à coup
avec un accent où vibrait tout son orgueil de mère, pourquoi ne
seriez-vous pas sa femme? Est-ce moi qui vous fais peur, et ne
voulez-vous pas être ma fille?...
Elle serra Véronique dans ses bras et la baisa au front, mais la jeune
femme, frissonnante, s'arracha brusquement à cette étreinte.
--Non, non! s'écria-t-elle avec une expression déchirante, c'est
impossible!
--Impossible?... dit la mère de Gérard en la regardant surprise,
impossible, et pourquoi?
--Je ne suis pas libre, répondit Véronique d'une voix sourde, mon mari
existe, et nous sommes séparés judiciairement.--Elle s'arrêta un moment,
puis, d'un ton plus ferme, elle ajouta:--Ceci suffit pour expliquer mon
refus, dispensez-moi d'entrer dans des détails qui me font mal.
Les deux femmes se regardèrent un instant, silencieuses et accablées,
l'une par l'aveu qu'elle venait de faire, l'autre par la chute de sa
dernière espérance.--Ah! dit enfin madame La Faucherie, notre malheur
est complet, et le danger est plus terrible que je ne pensais.
Véronique releva la tête.--Rassurez-vous, madame, je suis forte, je
lutterai et je ne succomberai pas.
Madame La Faucherie la regarda d'un air de doute.--Souvenez-vous,
répondit-elle, que vous avez vingt ans, que vous êtes aimante et que
vous êtes aimée... Si vous êtes assez forte pour ne pas faiblir
aujourd'hui, le serez-vous encore demain?... En prononçant votre
séparation, les juges vous ont-ils pourvue d'un talisman qui préserve de
l'amour?... Ma pauvre enfant, leur sentence vous a exposée aux dangers
de la liberté, sans vous rendre, la libre disposition de vous-même.
--Je le sais! répliqua fièrement Véronique, je me le suis dit dès le
premier jour, et j'ai juré de montrer au monde que, même dans le chemin
périlleux où je suis, on peut marcher droit et tête haute...
Sa taille semblait avoir grandi, ses yeux brillaient, et sa voix était
vibrante; il y avait dans toute sa personne un élan énergique et
enthousiaste. Les paroles et les caresses maternelles de madame La
Faucherie, le souvenir de Gérard évoqué à chaque instant avaient exalté
en elle les sentiments de générosité et d'abnégation; elle se sentait
capable de tous les courages et de tous les sacrifices.
--Oui, répéta-t-elle, je suis sûre de moi et je ne faillirai pas.
--Et Gérard! dit madame La Faucherie, croyez-vous qu'il se résignera
aussi facilement? Vous vivrez à deux pas de lui, il respirera le même
air que vous, et pourra se trouver chaque jour dans les rues où vous
passerez; pensez-vous que son amour s'éteindra dans de pareilles
conditions?... Et si cette passion grandit toujours, s'écria-t-elle avec
des larmes dans la voix, quel avenir aura-t-il? Il ne pourra ni vous
épouser, puisque vous n'êtes pas libre, ni se marier ailleurs, puisqu'il
vous aime... Ah! vous comprendriez que son bonheur est ruiné, si vous
l'aimiez comme moi!
--Que faut-il faire? demanda Véronique en prenant la main de madame La
Faucherie.
--Il n'y a qu'un remède, murmura celle-ci.
Véronique plongea ses yeux dans les siens et y saisit sa
pensée.--Partir, n'est-ce pas? dit-elle, eh bien! je partirai.
Madame La Faucherie, profondément émue, la serra de nouveau dans ses
bras.--Pauvre enfant, s'écria-t-elle enfin, dans votre position, le
pourriez-vous!...
Elle eut un sourire amer.--Je puis vivre où bon me semble, c'est la
seule liberté que la loi m'ait donnée... Quant aux moyens d'existence,
rassurez-vous, les intérêts de ma dot suffiront, et au delà.
--Et où irez-vous?
--Peu importe, pourvu que j'aille assez loin!... Je partirai dès que mon
oncle sera de retour.
Elles s'embrassèrent longuement, puis Véronique, s'arrachant la première
à cette étreinte:
--Adieu, madame, dit-elle, gardez-moi le secret sur tout ceci, j'ai
besoin de toute ma force... Et maintenant quittons-nous... Adieu!
Elles étaient près de la porte. Madame La Faucherie lui envoya un
dernier regard plein d'admiration et de reconnaissance, puis s'éloigna
sans oser ajouter une parole.