III

Les coeurs les plus sincèrement épris sont les plus prompts à désespérer;

la vivacité de la passion leur enlève, avec le sang-froid, toute leur

confiance. Plus maître de lui, Gérard eût remarqué le trouble de

Véronique, mais il n'avait entendu que les paroles cruelles qui le

bannissaient, et il était revenu désolé au Doyenné.

Le lendemain, au déjeuner, madame La Faucherie vit la tristesse de son

fils et remarqua qu'il mangeait à peine. D'ordinaire, après le repas,

ils faisaient ensemble une promenade jusqu'à la lisière de la forêt. Ce

jour-là, Gérard monta dans sa chambre et s'y enferma.--Sa pensée est

ailleurs, se dit madame La Faucherie en souriant tristement, et l'amour

lui fait oublier nos vieilles habitudes.--Elle avait entraîné en toute

hâte son fils sur le chemin du mariage, et maintenant elle suivait, avec

un intérêt mélancolique, ses progrès sur cette route qui l'éloignait

d'elle; son coeur de mère était partagé entre deux affections rivales,

et, bien qu'elle eût prévu ce déchirement, elle en souffrait. Seulement

elle essayait de se consoler en songeant que Gérard lui devrait son

bonheur avec Adeline. La tristesse de son fils n'alarma d'abord que très

peu sa tendresse; elle l'attribuait à quelque rigueur capricieuse de la

jeune fille.--Ce sont bouderies d'amoureux, se disait-elle, et cela

passera comme les giboulées de mars.--Mais quand, le lendemain, au lieu

de partir pour Saint-Gengoult, Gérard, plus sombre encore, resta au

logis, elle commença à s'inquiéter. Le dîner fut silencieux, et vers la

fin du repas, madame La Faucherie crut voir une larme dans les yeux de

son fils.--Allons, pensa-t-elle, il est temps de parler et de lui

demander ses confidences.--Elle s'assit près de lui, et prit ses mains

dans les siennes:--Tu es triste, dit-elle, es-tu malade?

Gérard essaya un geste de dénégation, mais elle sourit d'un air

incrédule et reprit:--Si fait, tu souffres... N'as-tu pas la permission

de conter tes douleurs à ta mère, ou n'as-tu plus confiance en moi?...

Voyons, Gérard, tu aimes Adeline Obligitte?

Il releva la tête, et répondit d'une voix ferme:--Non, ma mère.--Et

comme elle le regardait d'un air stupéfait, les yeux plongés dans ses

yeux, il répéta:--Non, je n'ai jamais songé à mademoiselle Adeline, je

ne l'aime pas, et afin que ma conduite n'ait plus rien d'équivoque, je

suis décidé à ne plus retourner chez madame Obligitte...

Il se leva et ajouta:--Si vous m'aviez parlé plus tôt de vos projets, ma

mère, je vous aurais détournée d'une tentative qui ne devait aboutir à

rien de bon.--Il s'arrêta, sentant que, malgré lui, il avait mis un

accent de reproche dans ses paroles, et tout confus de l'amertume de sa

réponse, il courut embrasser sa mère dont les yeux s'emplissaient de

larmes.

--Mais tu souffres, répéta madame La Faucherie, je le vois bien; dis-moi

au moins la cause de ton mal!...

--A quoi bon? fit-il, vous ne pourriez rien pour le guérir.

Il sortit. Sa mère resta seule, désolée et portant dans son coeur les

débris de son rêve brisé. Elle essayait encore par moments de se faire

illusion et de croire à quelque dépit amoureux contre Adeline... Mais

non, le doute n'était plus permis; la vérité a un accent tout spécial,

et cet accent avait vibré dans la réponse de Gérard. Il n'aimait pas

Adeline, et tout l'édifice si laborieusement élevé par madame La

Faucherie venait de s'écrouler.--Mais alors, se disait-elle, quelle est

cette angoisse qui le tourmente, et qui donc l'a causée?--Cette

préoccupation l'obséda toute la nuit et lui ôta le sommeil. Quand elle

fermait les yeux, elle revoyait Gérard pâle et morose, et elle se

figurait qu'il allait tomber malade. Son cerveau s'empara de cette

crainte et se mit à travailler. Vers le milieu de la nuit elle n'y tint

plus, prit sa lampe et monta chez son fils. Il dormait. Le sommeil, si

fort dans la pleine jeunesse et si irrésistible, avait vaincu le

chagrin. Il dormait profondément. Ses yeux étaient clos et ses lèvres

s'entr'ouvraient légèrement frémissantes. Madame La Faucherie abaissa

l'abat-jour de la lampe, afin de ne pas éveiller Gérard, et le contempla

un moment avec bonheur... La petite chambre était un peu en désordre et

un rayon de lune tombait sur des livres ouverts. En portant les yeux de

ce côté, madame La Faucherie remarqua un bout de ruban violet au milieu

d'une touffe de fleurettes fanées. Elle s'approcha, examina curieusement

ce ruban et ces petites fleurs bleues. C'étaient des _véroniques_

sauvages, et elle se souvint d'avoir vu la nièce de madame Obligitte

porter des rubans pareils à celui qui était là... Aussitôt un éclair

traversa son esprit et tout lui fut expliqué.--Ah! le malheureux enfant,

s'écria-t-elle, voilà le secret de sa tristesse...

En découvrant la passion de son fils pour Véronique, madame La Faucherie

fut prise d'un amer découragement. Depuis deux mois, le mariage qu'elle

projetait pour Gérard avait été l'occupation de ses jours et de ses

nuits. Le succès de ce projet eût comblé tous ses désirs. Maintes fois

déjà, en imagination, elle s'était représenté le jeune ménage établi au

Doyenné: Gérard aimé de sa femme, heureux dans son intérieur, influent

dans le pays... Afin de tout mener à bien, elle n'avait épargné ni

peine, ni démarches, ni précautions adroites. Elle avait réussi à forcer

la porte inhospitalière de la maison Obligitte et à y introduire Gérard;

elle avait cru donner à cette union, longtemps préparée, les couleurs

séduisantes d'un mariage d'inclination, et au moment où, près du but,

elle triomphait déjà, voilà que toutes ses précautions et son adresse

tournaient contre elle; l'échafaudage de ses combinaisons savantes

s'écroulait, et toute cette ruine était l'oeuvre de cette petite femme,

pâle et silencieuse, qu'elle avait à peine entrevue!

Malgré sa douceur habituelle, madame La Faucherie ne put se défendre

d'un mouvement de colère contre Véronique.--D'où venait-elle, et quels

charmes avait-elle mis en oeuvre pour ensorceler Gérard?--C'est sans

doute une coquette qui se plaît à le tourmenter! s'écria-t-elle en

songeant à la tristesse de son fils... Puis son bon naturel l'emportant

sur son dépit:--Qui sait? pensa-t-elle, c'est peut-être une honnête

femme qui ne veut pas encourager une folie? Si j'allais la trouver.--Peu

à peu l'idée de voir Véronique germa et grandit dans son esprit. Avant

de prendre un parti, n'était-il pas nécessaire de connaître celle qui

avait causé tout le mal? Si réellement Véronique avait une âme loyale,

peut-être, à elles deux, découvriraient-elles un moyen de tout sauver?

Mais était-il encore temps? Madame La Faucherie secoua tristement la

tête. Elle connaissait la nature à la fois timide et exaltée de Gérard,

et elle n'avait qu'une confiance médiocre dans le succès des remèdes

vulgaires.--Enfin, reprenait-elle au milieu de ses amères réflexions,

elle est veuve, et si la folie de Gérard nous poussait à bout, nous

aurions au moins la ressource de les marier...

Madame la Faucherie pensa qu'avant toutes choses il importait d'éloigner

son fils. Elle ne voulait pas blesser l'amour-propre des Obligitte en

rompant brusquement avec eux. Déjà madame Obligitte avait insinué qu'il

était temps de se prononcer catégoriquement; elle trouvait, selon les

habitudes françaises, que les deux jeunes gens s'étaient vus

suffisamment. Afin de ne pas compromettre sa fille par des assiduités

prolongées, elle avait fait savoir qu'elle partait avec Adeline pour un

voyage de quelques semaines. Madame La Faucherie insista pour que Gérard

s'absentât lui-même momentanément. Elle avait, du côté des Islettes, sur

la lisière de la forêt, une ferme dont les bâtiments exigeaient des

réparations urgentes. Elle décida, sans trop de peine, son fils à

s'occuper personnellement de cette affaire, et un matin il partit,

impatient de changer d'air et de secouer par de longues marches

l'abattement qui avait suivi la fièvre des premiers jours.

Aussitôt après son départ, madame La Faucherie se rendit au logis de la

place Verte. M. Obligitte avait accompagné sa femme et sa fille dans

leur excursion, et la jeune femme était seule au logis. Madame La

Faucherie se fit conduire à la chambre de Véronique.--C'était une petite

pièce, située au premier étage, dont la fenêtre à meneaux de pierre

s'ouvrait sur le vaste horizon des bois. Les murs en étaient simplement

blanchis à la chaux; dans un angle, une étagère, chargée de livres,

faisait face à un pastel encore souriant dans son cadre terni; au fond,

se dressait le lit voilé de rideaux blancs; puis venaient une massive

armoire de chêne, quelques vieux fauteuils et, non loin de la croisée,

un petit guéridon supportant un vase plein de fleurs sauvages.--C'était

tout. Véronique, vêtue de noir, lisait près de la croisée entr'ouverte;

un ruban pensée nouait ses cheveux bruns, et quelques violettes

achevaient de se faner à son corsage. En voyant entrer madame La

Faucherie, elle se leva silencieusement.--D'un coup d'oeil la mère de

Gérard saisit les moindres détails de cet intérieur simple et

harmonieux, et elle se sentit presque rassurée.

--Je viens, dit-elle en s'asseyant, faire près de vous, Madame, une

démarche qui vous paraîtra peut-être étrange, mais elle m'est imposée

par une nécessité pénible, et vous me la pardonnerez plus tard...

Elle s'arrêta. Véronique pressentit quelque douloureuse explication, et

son coeur se mit à battre violemment; mais elle appela toute son énergie

à son aide.

--Madame, répondit-elle d'une voix ferme, je suis prête à vous entendre.

--Il s'agit de mon fils, reprit madame La Faucherie, après un moment de

silence... Vous n'ignorez pas qu'il est question d'un mariage entre lui

et mademoiselle Adeline?

Véronique fit un signe affirmatif.--Depuis quelques jours, continua la

mère de Gérard, mon fils est triste et préoccupé, il refuse de retourner

chez madame Obligitte et il déclare qu'il n'a jamais songé à se marier

avec Adeline.--Elle regarda très fixement Véronique:--Ne

connaîtriez-vous pas la cause de cette tristesse et de ce brusque

changement?...

--Pardon, madame, permettez-moi à mon tour une question, dit Véronique;

M. Gérard était-il instruit de ce projet de mariage lorsqu'il a été

introduit chez ma tante?

--Non, j'avais préféré que l'idée lui en vînt naturellement.

--Peut-être avez-vous eu tort, reprit Véronique avec une certaine

amertume, et s'il est survenu quelque cruelle méprise, ce n'est pas lui

qu'il faut accuser...

--Ni vous-même sans doute! interrompit sévèrement madame La Faucherie.

--Ni moi, répondit-elle avec fierté... Quand j'ai vu qu'il s'abusait,

j'ai fait ce que je devais pour le détromper.

--Ah! s'écria madame La Faucherie emportée par sa passion maternelle,

pourquoi vous a-t-il rencontrée?... Tout mon bonheur est détruit par ce

funeste amour!...

Véronique se leva. Sa souffrance intérieure se révélait par la rougeur

de ses joues et le gonflement de sa poitrine.--Madame, fit-elle d'un ton

de reproche, vous m'aviez prévenue que vos paroles seraient étranges,

mais vous ne m'aviez pas dit qu'elles seraient blessantes...

Madame La Faucherie, en voyant les traits bouleversés de la jeune femme,

sentit combien elle avait été cruelle; son coeur se serra et ses beaux

yeux bleus devinrent humides.--Pardonnez-moi! s'écria-t-elle en prenant

les mains de Véronique; la douleur de voir mes rêves déçus a donné à mes

paroles une amertume qui n'est pas dans mon coeur... J'avais mis toutes

mes espérances dans ce projet de mariage; j'y voyais la joie de ma

vieillesse, le bonheur et l'avenir de Gérard... Je l'aime tant!

continua-t-elle avec un accent où l'on devinait toute l'exaltation de

son amour, il ne m'a jamais quittée, je l'ai suivi partout. Je ne

demandais que deux choses à Dieu: le voir marié, et n'être séparé de lui

que par la mort!--Devenant alors plus expansive à mesure qu'elle

s'attendrissait, elle se mit à parler longuement de son fils; elle dit

comment elle l'avait élevé, avec quelle jalouse inquiétude elle avait

veillé sur lui au Doyenné, avec quelle émotion elle avait assisté à

l'éclosion de cet amour, qu'elle croyait inspiré par Adeline... Elle se

trouvait trop heureuse dans ce temps-là, elle songeait déjà au ménage de

Gérard, à la maison pleine d'enfants, à ses calmes joies d'aïeule!...

Véronique s'était rapprochée, et lui tenant encore les mains, semblait

suspendue à ses lèvres, tant elle était attentive. Elle écoutait avec un

mélange de joie et une douleur aiguë ces révélations intimes sur celui à

qui son coeur appartenait maintenant tout entier; elle savourait avec une

jouissance indicible cette dernière satisfaction qui consiste à entendre

parler d'un être aimé qu'on ne reverra plus.

--Maintenant tous mes rêves ont fait naufrage, murmura madame La

Faucherie, et ses larmes coulèrent abondamment.

En la voyant pleurer, Véronique se sentit prise d'une soudaine

tendresse; elle se jeta à ses genoux, et baisa passionnément ses deux

mains.

--Pardonnez-moi! s'écria-t-elle.--Madame La Faucherie très émue l'attira

doucement vers elle, et la jeune femme se précipitant à son cou la

couvrit de caresses. Toutes les glaces de sa réserve et de sa défiance

étaient fondues. Elle mettait dans l'expansion de sa tendresse la

passion qu'elle sentait pour Gérard, et qu'elle avait comprimée dans son

sein. Elle donnait à la mère tout ce qu'elle s'était promis de refuser

au fils. Elle baisait, avec une ivresse délicieuse, les yeux humides et

les doux cheveux blancs de madame La Faucherie; elle confondait dans ses

embrassements son respect et son amour, et elle s'y

oubliait.--Pardonnez-moi! répétait-elle d'une voix suppliante, dites-moi

ce qu'il faut faire pour tout réparer, et je le ferai.

--Hélas! soupirait la mère, je crains que le mal ne soit sans remède...

Il vous aime trop!

--Quand il ne me verra plus, il m'oubliera.

--Vous ne l'aimez donc pas, vous?

Pour toute réponse, Véronique secoua la tête et redoubla ses baisers.

Sous la chaude influence de ces caresses, madame La Faucherie sentit

s'évanouir ses préventions. Elle était entrée chez Véronique le coeur

plein de rancune et de froideur; elle avait compté sur un accueil

hautain et hostile. Elle se trouvait prise au dépourvu par cette

effusion si franche et si inattendue, et se voyait désarmée avant même

d'avoir combattu. Bientôt elle répondit elle-même aux caresses par des

caresses. En sentant dans ses bras palpiter cette jeune poitrine, et sur

sa bouche se presser ces lèvres filiales, elle songeait que ce qu'elle

avait surtout désiré, c'était une bru aimante et dévouée, capable de

faire le bonheur de Gérard sans lui ravir, à elle, sa part de maternelle

affection... Toutes ces choses, Véronique ne les lui donnerait-elle pas

mieux qu'Adeline?... Adeline, il est vrai, était riche, et la position

de Véronique était peut-être plus que modeste... Mais Gérard avait une

fortune suffisante, et d'ailleurs il aimait cette jeune femme.

N'était-ce point la plus essentielle condition du

bonheur!--Insensiblement madame La Faucherie redevenait ce qu'elle avait

été autrefois, une âme noble, généreuse, élevée. On eût dit que chacun

des baisers de Véronique faisait éclater, pièce à pièce, les cloisons

mesquines et les préjugés bourgeois qui avaient un moment emprisonné son

esprit.

--Et pourquoi n'épouseriez-vous pas Gérard?... reprit-elle tout à coup

avec un accent où vibrait tout son orgueil de mère, pourquoi ne

seriez-vous pas sa femme? Est-ce moi qui vous fais peur, et ne

voulez-vous pas être ma fille?...

Elle serra Véronique dans ses bras et la baisa au front, mais la jeune

femme, frissonnante, s'arracha brusquement à cette étreinte.

--Non, non! s'écria-t-elle avec une expression déchirante, c'est

impossible!

--Impossible?... dit la mère de Gérard en la regardant surprise,

impossible, et pourquoi?

--Je ne suis pas libre, répondit Véronique d'une voix sourde, mon mari

existe, et nous sommes séparés judiciairement.--Elle s'arrêta un moment,

puis, d'un ton plus ferme, elle ajouta:--Ceci suffit pour expliquer mon

refus, dispensez-moi d'entrer dans des détails qui me font mal.

Les deux femmes se regardèrent un instant, silencieuses et accablées,

l'une par l'aveu qu'elle venait de faire, l'autre par la chute de sa

dernière espérance.--Ah! dit enfin madame La Faucherie, notre malheur

est complet, et le danger est plus terrible que je ne pensais.

Véronique releva la tête.--Rassurez-vous, madame, je suis forte, je

lutterai et je ne succomberai pas.

Madame La Faucherie la regarda d'un air de doute.--Souvenez-vous,

répondit-elle, que vous avez vingt ans, que vous êtes aimante et que

vous êtes aimée... Si vous êtes assez forte pour ne pas faiblir

aujourd'hui, le serez-vous encore demain?... En prononçant votre

séparation, les juges vous ont-ils pourvue d'un talisman qui préserve de

l'amour?... Ma pauvre enfant, leur sentence vous a exposée aux dangers

de la liberté, sans vous rendre, la libre disposition de vous-même.

--Je le sais! répliqua fièrement Véronique, je me le suis dit dès le

premier jour, et j'ai juré de montrer au monde que, même dans le chemin

périlleux où je suis, on peut marcher droit et tête haute...

Sa taille semblait avoir grandi, ses yeux brillaient, et sa voix était

vibrante; il y avait dans toute sa personne un élan énergique et

enthousiaste. Les paroles et les caresses maternelles de madame La

Faucherie, le souvenir de Gérard évoqué à chaque instant avaient exalté

en elle les sentiments de générosité et d'abnégation; elle se sentait

capable de tous les courages et de tous les sacrifices.

--Oui, répéta-t-elle, je suis sûre de moi et je ne faillirai pas.

--Et Gérard! dit madame La Faucherie, croyez-vous qu'il se résignera

aussi facilement? Vous vivrez à deux pas de lui, il respirera le même

air que vous, et pourra se trouver chaque jour dans les rues où vous

passerez; pensez-vous que son amour s'éteindra dans de pareilles

conditions?... Et si cette passion grandit toujours, s'écria-t-elle avec

des larmes dans la voix, quel avenir aura-t-il? Il ne pourra ni vous

épouser, puisque vous n'êtes pas libre, ni se marier ailleurs, puisqu'il

vous aime... Ah! vous comprendriez que son bonheur est ruiné, si vous

l'aimiez comme moi!

--Que faut-il faire? demanda Véronique en prenant la main de madame La

Faucherie.

--Il n'y a qu'un remède, murmura celle-ci.

Véronique plongea ses yeux dans les siens et y saisit sa

pensée.--Partir, n'est-ce pas? dit-elle, eh bien! je partirai.

Madame La Faucherie, profondément émue, la serra de nouveau dans ses

bras.--Pauvre enfant, s'écria-t-elle enfin, dans votre position, le

pourriez-vous!...

Elle eut un sourire amer.--Je puis vivre où bon me semble, c'est la

seule liberté que la loi m'ait donnée... Quant aux moyens d'existence,

rassurez-vous, les intérêts de ma dot suffiront, et au delà.

--Et où irez-vous?

--Peu importe, pourvu que j'aille assez loin!... Je partirai dès que mon

oncle sera de retour.

Elles s'embrassèrent longuement, puis Véronique, s'arrachant la première

à cette étreinte:

--Adieu, madame, dit-elle, gardez-moi le secret sur tout ceci, j'ai

besoin de toute ma force... Et maintenant quittons-nous... Adieu!

Elles étaient près de la porte. Madame La Faucherie lui envoya un

dernier regard plein d'admiration et de reconnaissance, puis s'éloigna

sans oser ajouter une parole.

Gertrude et Veronique · 第 18 / 24 题