Adolphe eût donné la terre entière pour pouvoir à l'instant même quitter
Lyon au galop. Il respirait à peine en lisant ces lignes; ses artères
battaient dans son cerveau à lui donner des vertiges, il avait la
fièvre. Force lui fut cependant d'attendre le départ de la lourde
voiture, si improprement nommée diligence, où sa place était retenue
pour le lendemain. Pendant les quelques heures qu'il dut demeurer dans
les murs de Lyon, Adolphe n'eut garde d'entrer dans un théâtre. En toute
autre occasion, il s'en fût empressé; mais certain aujourd'hui
d'entendre bientôt le chef-d'oeuvre de Spontini dignement exécuté, il
voulait jusque-là rester vierge et pur de tout contact avec les muses
provinciales. On partit enfin. D***, enfoncé dans un coin de la voiture,
tout entier à ses pensées, gardait un farouche silence, ne prenant
aucune part au caquetage de trois dames fort attentives à entretenir
avec deux militaires une conversation suivie. On parla de tout comme à
l'ordinaire; et quand vint le tour de la musique, les mille et une
absurdités débitées, à ce sujet, purent à peine arracher à Adolphe ce
laconique à parte:»Bécasses!!» Il fut obligé pourtant, le second jour
du voyage, de répondre aux questions que la plus âgée des femmes s'avisa
de lui adresser. Impatientées toutes les trois du mutisme obstiné du
jeune voyageur et des sourires sardoniques qui se dessinaient de temps
en temps sur ses traits, elles décidèrent qu'il parlerait et qu'on
saurait le but de son voyage.
--Monsieur va à Paris sans doute?
--Oui, madame.
--Pour étudier le droit?
--Non, madame.
--Ah! monsieur est étudiant en médecine?
--Vous vous trompez, madame.
L'interrogatoire finit là pour cette fois, mais il recommença le
lendemain avec une insistance bien propre à faire perdre patience à
l'homme le plus endurant.
--Il paraît que monsieur va entrer à l'école polytechnique.
--Non, madame.
--Alors, monsieur est dans le commerce?
--Oh! mon Dieu, non, madame.
--A la vérité, rien n'est plus agréable que de voyager pour son plaisir,
comme fait monsieur, selon toute apparence.
--Si tel a été mon but en partant, je crois, madame, qu'il me sera
difficile de l'atteindre pour peu que l'avenir ressemble au présent.
Cette répartie faite d'un ton sec, imposa enfin silence à l'impertinente
questionneuse, et Adolphe put reprendre le cours de ses méditations.
Qu'allait-il faire en arrivant à Paris... n'emportant pour toute fortune
que son violon et une bourse de deux cents francs, quels moyens employer
pour utiliser l'un et épargner l'autre... Pourrait-il tirer parti de son
talent... Qu'importaient après tout de pareilles réflexions, de telles
craintes pour l'avenir... N'allait-il pas entendre la _Vestale_?
N'allait-il pas connaître dans toute son étendue le bonheur si longtemps
rêvé? Dût-il mourir après cette immense jouissance! avait-il le droit de
se plaindre?.. n'était-il pas juste au contraire, que la vie eût un
terme quand la somme des joies, qui suffit d'ordinaire à toute la durée
de l'existence humaine, est dépensée d'un seul coup.
C'est dans cet état d'exaltation que l'artiste provençal arriva à Paris.
A peine débarqué, il court aux affiches; que voit-il sur celle de
l'Opéra? les _Prétendus_.--«Insolente mystification, s'écria-il; c'était
bien la peine de me faire chasser de mon théâtre; de m'enfuir devant la
musique de Lemoine, comme devant la lèpre et la peste, pour la retrouver
encore au grand Opéra de Paris.» Le fait est que cet ouvrage bâtard, ce
modèle du style rococo, poudré, brodé, galonné, qui semble avoir été
écrit exclusivement pour les vicomtes de Jodelet et les marquis de
Mascarille, était alors en grande faveur. Lemoine alternait sur
l'affiche de l'Opéra avec Gluck et Spontini. Aux yeux d'Adolphe, ce
rapprochement était une profanation; il lui semblait que la scène
illustrée par les plus beaux génies de l'Europe, ne devait pas être
ouverte à d'aussi pâles médiocrités; que le noble orchestre, tout
frémissant encore des mâles accents d'Iphigénie en Tauride ou d'Alceste,
n'aurait pas dû être ravalé jusqu'à accompagner les fredons de Mondor et
de la Dandinière. Quant au parallèle de la _Vestale_ avec ces misérables
tissus de ponts-neufs, il s'efforçait d'en repousser l'idée; cette
abomination lui figeait le sang dans les veines. Il y a encore
aujourd'hui quelques esprits ardents ou _extravagants_ (comme on
voudra), qui ont exactement la même manière de voir à ce sujet.
Dévorant son désapointement, Adolphe retournait tristement chez lui,
quand le hasard lui fit rencontrer un de ses compatriotes, auquel il
avait autrefois donné des leçons de violon. Celui-ci, riche amateur,
fort répandu dans le monde musical, s'empressa de mettre son maître au
courant de tout ce qui s'y passait et lui apprit que les représentations
de la _Vestale_, suspendues par l'indisposition de madame Branchu, ne
seraient vraisemblablement reprises que dans quelques semaines. Les
ouvrages de Gluck eux-mêmes, quoique formant habituellement le fond du
répertoire de l'Opéra, n'y figurèrent pas pendant les premiers temps du
séjour d'Adolphe à Paris. Ce hasard lui rendit ainsi plus facile
l'accomplissement du voeu qu'il avait fait, de conserver pour Spontini sa
virginité musicale. En conséquence, il ne mit les pieds dans aucun
théâtre, s'abstint de toute espèce de musique, n'assistant ni aux revues
de la garde, ni aux messes solennelles de Notre-Dame, se bornant à
chercher une place qui pût le faire vivre, sans le condamner cependant à
recommencer la vie de galérien qui lui avait été si odieuse en province.
Il s'agissait pour cela de trouver un emploi dans un des trois théâtres
lyriques. Il se fit entendre successivement aux différents chefs
d'orchestre. M. Persuis, qui conduisait l'Opéra et celui sur lequel il
comptait le moins, fut le seul qui l'encouragea et lui donna des
espérances. Adolphe lui plut, son talent d'exécution, sans être très
remarquable, le rendait cependant fort propre à tenir avantageusement
son rang parmi les violons de l'Opéra. Persuis l'engagea à revenir le
voir, lui offrant ses conseils, avec l'assurance que la première place
vacante à l'orchestre serait pour lui. Tranquille de ce côté, et deux
élèves que son protecteur lui avait procurés, facilitant ses moyens
d'existence, l'adorateur de Spontini sentait redoubler son impatience
d'entendre la magique partition. Chaque jour, il courait aux affiches,
chaque jour son attente était trompée. Le 22 mars, arrivé le matin au
coin de la rue Richelieu, au moment où l'afficheur montait sur son
échelle, Adolphe après avoir vu placarder successivement le Vaudeville,
l'Opéra-Comique, le Théâtre Italien, la Porte-Saint-Martin, vit déployer
lentement une grande feuille brune qui portait en tête: _Académie
Impériale de Musique_ et faillit tomber sur le pavé en lisant enfin ce
nom tant désiré: _La Vestale_.
A peine Adolphe eut-il jeté les yeux sur l'affiche qui lui annonçait la
_Vestale_ pour le lendemain, qu'une sorte de délire s'empara de lui. Il
commença une folle course dans les rues de Paris, se heurtant contre les
angles des maisons, coudoyant les passants, riant de leurs injures,
parlant, chantant, gesticulant comme un échappé de Charenton.
Abîmé de fatigue, couvert de boue, il s'arrêta enfin dans un café,
demanda à dîner, dévora, sans presque s'en apercevoir, ce que le garçon
avait mis devant lui et tomba dans une tristesse étrange. Saisi d'un
effroi dont il ne pouvait pas bien démêler la cause, en présence de
l'évènement immense qui allait s'accomplir pour lui, il écouta quelque
temps les rudes battements de son coeur, pleura, et laissant tomber sa
tête amaigrie sur la table, s'endormit profondément. La journée du
lendemain fut plus calme; une visite à Persuis en abrégea la durée.
Celui-ci en voyant Adolphe, lui remit une lettre avec le timbre de
l'administration de l'Opéra; c'était sa nomination à la place de second
violon. Adolphe remercia son protecteur, mais sans empressement; cette
faveur qui, dans un autre moment, l'eût comblé de joie, n'était plus à
ses yeux qu'un accessoire de peu d'intérêt; quelques minutes après il
n'y songeait plus. Il évita de parler à Persuis de la représentation qui
devait avoir lieu le soir même; un pareil sujet de conversation eût
ébranlé jusqu'aux fibres les plus intimes de son coeur; il l'épouvantait.
Persuis ne sachant trop que penser de l'air singulier et des phrases
incohérentes du jeune homme, s'apprêtait de lui demander le motif de son
trouble, Adolphe qui s'en aperçut se leva aussitôt et sortit. Quelques
tours devant l'Opéra, une revue des affiches qu'il fit pour se bien
assurer qu'il n'y avait point de changement dans le spectacle, ni dans
le nom des acteurs, l'aidèrent à atteindre le soir de cette interminable
journée. Six heures sonnèrent enfin; vingt minutes après, Adolphe était
dans sa loge; car pour être moins troublé dans son admiration extatique
et pour mettre encore plus de solennité dans son bonheur, il avait,
malgré la folie d'une telle dépense, pris une loge pour lui seul. Nous
allons laisser notre enthousiaste rendre compte lui-même de cette
mémorable soirée. Quelques lignes qu'il écrivit en rentrant, à la suite
de l'espèce de journal d'où nous avons extrait ces détails, montrent
trop bien l'état de son ame et l'inconcevable exaltation qui faisait le
fond de son caractère; nous les donnerons ici sans y rien changer.
23 mars, minuit,
«Voilà donc la vie! je la contemple du haut de mon bonheur...
impossible d'aller plus loin... je suis au faîte... redescendre?...
rétrograder?... non certes, j'aime mieux partir avant que de
nauséabondes saveurs puissent empoisonner le goût du fruit
délicieux que je viens de cueillir. Quelle serait mon existence, si
je la prolongeais?... celle de ces milliers de hannetons que
j'entends bourdonner autour de moi. Enchaîné de nouveau derrière un
pupitre, obligé d'exécuter alternativement des chefs-d'oeuvre et
d'ignobles platitudes, je finirais comme tant d'autres par me
blaser; cette exquise sensibilité qui me fait percevoir tant de
sensations, me rend accessible à tant de sentiments inconnus du
vulgaire, s'émousserait peu à peu; mon enthousiasme se
refroidirait, s'il ne s'éteignait pas tout entier sous la cendre de
l'habitude. J'en viendrais peut-être à parler des hommes de génie,
comme de créatures ordinaires; je prononcerais les noms de Gluck et
de Spontini sans lever mon chapeau. Je sens bien que je haïrais
toujours de toutes les forces de mon ame ce que je déteste
aujourd'hui; mais n'est-il pas cruel de ne conserver d'énergie que
pour la haine? La musique occupe trop de place dans mon existence.
Cette passion a tué, absorbé toutes les autres. La dernière
expérience que j'ai faite de l'amour m'a trop douloureusement
désenchanté. Trouverais-je jamais une femme dont l'organisation
fût montée au diapason de la mienne?... non, je le crains, elles
ressemblent toutes plus ou moins à Hortense. J'avais oublié ce
nom.... Hortense.... comme un seul mot de sa bouche m'a
désillusionné!... Oh humiliation! avoir aimé de l'amour le plus
ardent, le plus poétique, de toute la puissance du coeur et de
l'ame, une femme sans ame et sans coeur, radicalement incapable de
comprendre le sens des mots _amour_, _poésie_!... sotte, triple
sotte! je n'y puis penser encore sans sentir mon front se colorer. . .
. . . . . . . . . . . . . . J'ai eu hier la tentation d'écrire à
Spontini pour lui demander la permission de l'aller voir; mais cette
démarche eût-elle été bien accueillie, le grand homme ne m'aurait
jamais cru capable de comprendre son ouvrage comme je le comprends.
Je ne serais vraisemblablement à ses yeux qu'un jeune homme passionné
qui s'est pris d'un engouement puéril, pour un ouvrage mille fois
au-dessus de sa portée. Il penserait de moi ce qu'il doit
nécessairement penser du public. Peut-être même attribuerait-il mes
élans d'admiration à de honteux motifs d'intérêt, confondant ainsi
l'enthousiasme le plus sincère avec la plus basse flatterie.
Horreur!... Non, il vaut mieux en finir. Je suis seul dans le
monde, orphelin dès l'enfance, ma mort ne sera un malheur pour
personne. Quelques-uns diront: Il était fou. Ce sera mon oraison
funèbre... Je mourrai après-demain... On doit donner encore la
_Vestale_... que je l'entende une seconde fois!... Quelle oeuvre!...
comme l'amour y est peint!.., et le fanatisme! Tous ces
prêtres-dogues, aboyant sur leur malheureuse victime... Quels
accords dans ce final de géant... Quelle mélodie jusque dans les
récitatifs... Quel orchestre... il se meut si majestueusement...
les basses ondulent comme les flots de l'Océan. Les instruments
sont des acteurs, dont la langue est aussi expressive, que celle
qui se parle sur la scène. Dérivis a été superbe dans son récitatif
du second acte; c'était le Jupiter tonnant. Madame Branchu, dans
l'air: «_Impitoyables dieux_», m'a brisé la poitrine; j'ai failli
me trouver mal. Cette femme est le génie incarné de la tragédie
lyrique; elle me réconcilierait avec son sexe. Oh oui! je la verrai
encore une fois, une fois... cette _Vestale_... production
surhumaine, qui ne pouvait naître que dans un siècle de miracles
comme celui de Napoléon. Je concentrerai en trois heures toute la
vitalité de vingt ans d'existence... après quoi... j'irai...
ruminer mon bonheur dans l'éternité.»
Deux jours après, à dix heures du soir, une détonnation se fit entendre
au coin de la rue de Rameau, en face de l'entrée de l'Opéra. Des
domestiques en riche livrée accoururent au bruit et relevèrent un jeune
homme baigné dans son sang qui ne donnait plus signe de vie. Au même
instant une dame qui sortait du théâtre, s'approchant pour demander sa
voiture, reconnut le visage sanglant d'Adolphe, et s'écria: «Oh! mon
Dieu, c'est le malheureux jeune homme qui me poursuit depuis Marseille!»
Hortense (car c'était elle) avait instantanément conçu la pensée de
faire ainsi tourner au profit de son amour-propre, la mort de celui qui
l'avait froissée par un si outrageant abandon. Le lendemain on disait
chez Tortoni: «Cette madame N*** est vraiment une femme délicieuse! à
son dernier voyage dans le Midi, un Provençal en est devenu tellement
fou, qu'il l'a suivie jusqu'à Paris, et s'est brûlé la cervelle à ses
pieds, hier au soir, à la porte de l'Opéra. Voilà un succès qui la
rendra encore cent fois plus séduisante.»
Pauvre Adolphe!
* * * * *
ASTRONOMIE MUSICALE.
Révolution du Ténor autour du Public.
AVANT L'AURORE.
Le Ténor obscur est entre les mains d'un professeur habile, plein de
science, de patience, de sentiment et de goût, qui fait de lui d'abord
un lecteur consommé, un bon harmoniste, qui lui donne une méthode large
et pure, l'initie aux beautés des chefs-d'oeuvre de l'art, et le façonne
enfin au grand style du chant. A peine a-t-il entrevu la puissance
d'émotion dont il est doué, le Ténor aspire au trône, il veut, malgré
son maître, débuter et régner. Sa voix, cependant, n'est pas encore
formée. Un théâtre de second ordre lui ouvre ses portes; il débute: il
est sifflé. Indigné de cet outrage, le Ténor rompt à l'amiable son
engagement, et, le coeur plein de mépris pour ses compatriotes, part au
plus vite pour l'Italie.
Il y trouve de terribles obstacles, qu'il renverse à la fin; on
l'accueille assez bien. Sa voix se transforme, devient pleine, forte,
mordante, propre à l'expression des passions vives autant qu'à celles
des sentiments les plus doux; le timbre de cette voix gagne peu à peu en
pureté, en fraîcheur, en candeur délicieuse; et ces qualités constituent
enfin un talent de premier ordre, dont l'influence est irrésistible. Le
succès vient. Les directeurs italiens qui entendent les affaires,
vendent, rachètent, revendent le pauvre Ténor, dont les modestes
appointements restent toujours les mêmes, bien qu'il enrichisse deux ou
trois théâtres par an. On l'exploite, on le pressure de mille façons, et
tant et tant, qu'à la fin sa pensée se reporte vers la patrie. Il lui
pardonne, il avoue même qu'elle a eu raison d'être sévère pour ses
premiers débuts. Il sait que le directeur de l'Opéra de Paris a l'oeil
sur lui. On lui fait des propositions brillantes qui sont acceptées; il
repasse les Alpes.
LEVER HÉLIAQUE.
Le Ténor débute de nouveau, mais à l'Opéra cette fois, et devant un
public prévenu en sa faveur par ses triomphes d'Italie.
Des exclamations de surprise et de plaisir accueillent sa première
mélodie; dès ce moment son succès est décidé. Ce n'est pourtant que le
prélude des émotions qu'il doit exciter avant la fin de la soirée. On a
admiré dans ce passage la sensibilité et la méthode unies à un organe
d'une douceur enchanteresse; restent à connaître les accents
dramatiques, les cris de la passion. Un morceau se présente, où
l'audacieux artiste lance _à voix de poitrine, en accentuant chaque
syllabe_, plusieurs notes aiguës, avec une force de vibrations, une
expression de douleur déchirante et une beauté de sons, dont rien
jusqu'alors n'avait donné une idée. Un silence de stupeur règne dans la
salle, toutes les respirations sont suspendues, l'étonnement et
l'admiration se confondent dans un sentiment presque semblable à la
crainte; et dans le fait, on peut en avoir pour la fin de cette période
inouïe; mais quand elle s'est terminée triomphante, on juge des
transports de l'auditoire....
Nous voici au troisième acte. C'est un orphelin qui vient revoir la
chaumière de son père; son coeur d'ailleurs rempli d'un amour sans
espoir, tous ses sens, agités par les scènes de sang et de carnage que
la guerre vient de mettre sous ses yeux, succombent accablés sous le
poids du plus désolant contraste. Son père est mort; la chaumière est
déserte; tout est calme et silencieux: c'est la paix, c'est la tombe. Et
le sein sur lequel il lui serait si doux, en un pareil moment, de
répandre les larmes de la piété filiale, ce coeur auprès duquel seul, le
sien pourrait battre avec moins de douleur, l'infini l'en sépare...
_Elle_ ne sera jamais à lui... La situation est poignante et dignement
rendue par le compositeur. Ici, le chanteur s'élève à une hauteur à
laquelle on ne l'eût jamais cru capable d'atteindre; il est sublime.
Alors, de deux mille poitrines haletantes, s'élance une de ces
acclamations que l'artiste entend deux ou trois fois dans sa vie, et
qui suffisent à payer de longs et rudes travaux.
Puis les bouquets, les couronnes, les rappels; et le surlendemain, la
presse débordant d'enthousiasme et lançant le nom du radieux Ténor aux
échos de tous les points du globe où la civilisation a pénétré.
C'est alors, si j'étais moraliste, qu'il me prendrait fantaisie
d'adresser au triomphateur une homélie, dans le genre du discours que
fit Don Quichotte à Sancho, au moment où le digne écuyer allait prendre
possession de son gouvernement de Barataria:
«Vous voilà parvenu, lui dirais-je. Dans quelques semaines vous serez
célèbre; vous aurez de forts applaudissements et d'interminables
appointements. Les auteurs vous courtiseront, les directeurs ne vous
feront plus attendre dans leur antichambre, et si vous leur écrivez, ils
vous répondront. Des femmes, que vous ne connaissez pas, parleront de
vous comme d'un protégé ou d'un _ami intime_. On vous dédiera des livres
en prose et en vers. Au lieu de cent sous, vous serez obligé de donner
cent francs à votre portier le jour de l'an. On vous dispensera du
service de la garde nationale. Vous aurez des congés de temps en temps,
pendant lesquels les villes de province s'arracheront vos
représentations. On couvrira vos pieds de fleurs et de sonnets. Vous
chanterez aux soirées du préfet, et la femme du maire vous enverra des
abricots. Vous êtes sur le seuil de l'Olympe, enfin. Car si les Italiens
appellent les cantatrices _dive_ (déesses), il est bien évident que les
grands chanteurs sont des dieux. Eh bien! puisque vous voilà passé dieu,
soyez bon diable malgré tout; ne méprisez pas trop les gens qui vous
donneront de sages avis.
«Rappelez-vous que la voix est un instrument fragile, qui s'altère ou se
brise en un instant, souvent sans cause connue; qu'un accident pareil
suffit pour précipiter de son trône élevé le plus grand des dieux, et le
réduire à l'état d'homme, et à moins encore quelquefois.
«Ne soyez pas trop dur pour les pauvres compositeurs.
«Quand, du haut de votre élégant cabriolet, vous apercevrez dans la rue,
à pied, Meyerbeer, Spontini, Halévy ou Auber, ne les saluez pas d'un
petit signe d'amitié protectrice, dont ils riraient de pitié et dont les
passants s'indigneraient comme d'une suprême impertinence. N'oubliez pas
que plusieurs de leurs ouvrages seront admirés et pleins de vie, quand
le souvenir même de votre _ut_ de poitrine aura disparu à tout jamais.
«Si vous faites de nouveau le voyage d'Italie, n'allez pas vous y
engouer de quelque médiocre tisseur de cavatines, le donner, à votre
retour, pour un auteur classique, et nous dire d'un air impartial que
Beethoven avait _aussi du talent_; car il n'y a pas de dieu qui échappe
au ridicule.
«Quand vous accepterez de nouveaux rôles, ne vous permettez pas d'y rien
changer à la représentation, sans l'assentiment de l'auteur. Vous savez
qu'une seule note ajoutée, retranchée ou transposée, peut aplatir une
mélodie et en dénaturer l'expression. D'ailleurs c'est un droit qui ne
saurait, en aucun cas, être le vôtre. Modifier la musique qu'on chante,
ou le livre qu'on traduit, sans en rien dire à celui qui ne l'écrivit
qu'avec beaucoup de réflexion, c'est commettre un indigne abus de
confiance. Les gens qui empruntent _sans prévenir_ sont appelés voleurs,
les interprètes infidèles sont des calomniateurs et des assassins.
«Si d'aventure, il vous arrive un émule dont la voix ait plus de mordant
et de force que la vôtre, n'allez pas, dans un duo, jouer aux poumons
avec lui, et soyez sûr qu'il ne faut pas lutter contre le pot de fer,
même quand on est un vase de porcelaine de la Chine. Dans vos tournées
départementales, gardez-vous aussi de dire aux provinciaux, en parlant
de l'Opéra et de sa troupe chorale et instrumentale: _Mon théâtre_, _mes
choeurs_, _mon orchestre_. Les provinciaux n'aiment, pas plus que les
Parisiens, qu'on les prenne pour des niais; ils savent fort bien que
vous appartenez au théâtre, mais que le théâtre n'est pas à vous, et
ils trouveraient la fatuité de votre langage d'un grotesque parfait.
«Maintenant, ami Sancho, reçois ma bénédiction; va gouverner Barataria;
c'est une île assez basse, mais la plus fertile peut-être qu'il y ait en
terre-ferme. Ton peuple est fort médiocrement civilisé; encourage
l'instruction publique; que dans deux ans on ne se méfie plus, comme de
sorciers maudits, des gens qui savent lire; ne t'abuse pas sur les
louanges de ceux à qui tu permettras de s'asseoir à ta table; oublie tes
damnés proverbes; ne te trouble point quand tu auras un discours
important à prononcer; ne manque jamais à ta parole; que ceux qui te
confieront leurs intérêts, puissent être assurés que tu ne les trahiras
pas; et que ta voix soit juste pour tout le monde!»
LE TÉNOR AU ZÉNITH.
Il a cent mille francs d'appointements et un mois de congé. Après son
premier rôle, qui lui valut un éclatant succès, le Ténor en essaie
quelques autres avec des fortunes diverses. Il en accepte même de
nouveaux, qu'il abandonne après trois ou quatre représentations s'il n'y
excelle pas autant que dans les rôles anciens. Il peut briser ainsi la
carrière d'un compositeur, anéantir un chef-d'oeuvre, ruiner un éditeur
et faire un tort énorme au théâtre. Ces considérations n'existent pas
pour lui. Il ne voit dans l'art que de l'or et des couronnes; et le
moyen le plus propre à les obtenir promptement, est pour lui le seul
qu'il faille employer.