Un cheval! un cheval! mon royaume pour un cheval! s'écriait Richard III.

Adolphe eût donné la terre entière pour pouvoir à l'instant même quitter

Lyon au galop. Il respirait à peine en lisant ces lignes; ses artères

battaient dans son cerveau à lui donner des vertiges, il avait la

fièvre. Force lui fut cependant d'attendre le départ de la lourde

voiture, si improprement nommée diligence, où sa place était retenue

pour le lendemain. Pendant les quelques heures qu'il dut demeurer dans

les murs de Lyon, Adolphe n'eut garde d'entrer dans un théâtre. En toute

autre occasion, il s'en fût empressé; mais certain aujourd'hui

d'entendre bientôt le chef-d'oeuvre de Spontini dignement exécuté, il

voulait jusque-là rester vierge et pur de tout contact avec les muses

provinciales. On partit enfin. D***, enfoncé dans un coin de la voiture,

tout entier à ses pensées, gardait un farouche silence, ne prenant

aucune part au caquetage de trois dames fort attentives à entretenir

avec deux militaires une conversation suivie. On parla de tout comme à

l'ordinaire; et quand vint le tour de la musique, les mille et une

absurdités débitées, à ce sujet, purent à peine arracher à Adolphe ce

laconique à parte:»Bécasses!!» Il fut obligé pourtant, le second jour

du voyage, de répondre aux questions que la plus âgée des femmes s'avisa

de lui adresser. Impatientées toutes les trois du mutisme obstiné du

jeune voyageur et des sourires sardoniques qui se dessinaient de temps

en temps sur ses traits, elles décidèrent qu'il parlerait et qu'on

saurait le but de son voyage.

--Monsieur va à Paris sans doute?

--Oui, madame.

--Pour étudier le droit?

--Non, madame.

--Ah! monsieur est étudiant en médecine?

--Vous vous trompez, madame.

L'interrogatoire finit là pour cette fois, mais il recommença le

lendemain avec une insistance bien propre à faire perdre patience à

l'homme le plus endurant.

--Il paraît que monsieur va entrer à l'école polytechnique.

--Non, madame.

--Alors, monsieur est dans le commerce?

--Oh! mon Dieu, non, madame.

--A la vérité, rien n'est plus agréable que de voyager pour son plaisir,

comme fait monsieur, selon toute apparence.

--Si tel a été mon but en partant, je crois, madame, qu'il me sera

difficile de l'atteindre pour peu que l'avenir ressemble au présent.

Cette répartie faite d'un ton sec, imposa enfin silence à l'impertinente

questionneuse, et Adolphe put reprendre le cours de ses méditations.

Qu'allait-il faire en arrivant à Paris... n'emportant pour toute fortune

que son violon et une bourse de deux cents francs, quels moyens employer

pour utiliser l'un et épargner l'autre... Pourrait-il tirer parti de son

talent... Qu'importaient après tout de pareilles réflexions, de telles

craintes pour l'avenir... N'allait-il pas entendre la _Vestale_?

N'allait-il pas connaître dans toute son étendue le bonheur si longtemps

rêvé? Dût-il mourir après cette immense jouissance! avait-il le droit de

se plaindre?.. n'était-il pas juste au contraire, que la vie eût un

terme quand la somme des joies, qui suffit d'ordinaire à toute la durée

de l'existence humaine, est dépensée d'un seul coup.

C'est dans cet état d'exaltation que l'artiste provençal arriva à Paris.

A peine débarqué, il court aux affiches; que voit-il sur celle de

l'Opéra? les _Prétendus_.--«Insolente mystification, s'écria-il; c'était

bien la peine de me faire chasser de mon théâtre; de m'enfuir devant la

musique de Lemoine, comme devant la lèpre et la peste, pour la retrouver

encore au grand Opéra de Paris.» Le fait est que cet ouvrage bâtard, ce

modèle du style rococo, poudré, brodé, galonné, qui semble avoir été

écrit exclusivement pour les vicomtes de Jodelet et les marquis de

Mascarille, était alors en grande faveur. Lemoine alternait sur

l'affiche de l'Opéra avec Gluck et Spontini. Aux yeux d'Adolphe, ce

rapprochement était une profanation; il lui semblait que la scène

illustrée par les plus beaux génies de l'Europe, ne devait pas être

ouverte à d'aussi pâles médiocrités; que le noble orchestre, tout

frémissant encore des mâles accents d'Iphigénie en Tauride ou d'Alceste,

n'aurait pas dû être ravalé jusqu'à accompagner les fredons de Mondor et

de la Dandinière. Quant au parallèle de la _Vestale_ avec ces misérables

tissus de ponts-neufs, il s'efforçait d'en repousser l'idée; cette

abomination lui figeait le sang dans les veines. Il y a encore

aujourd'hui quelques esprits ardents ou _extravagants_ (comme on

voudra), qui ont exactement la même manière de voir à ce sujet.

Dévorant son désapointement, Adolphe retournait tristement chez lui,

quand le hasard lui fit rencontrer un de ses compatriotes, auquel il

avait autrefois donné des leçons de violon. Celui-ci, riche amateur,

fort répandu dans le monde musical, s'empressa de mettre son maître au

courant de tout ce qui s'y passait et lui apprit que les représentations

de la _Vestale_, suspendues par l'indisposition de madame Branchu, ne

seraient vraisemblablement reprises que dans quelques semaines. Les

ouvrages de Gluck eux-mêmes, quoique formant habituellement le fond du

répertoire de l'Opéra, n'y figurèrent pas pendant les premiers temps du

séjour d'Adolphe à Paris. Ce hasard lui rendit ainsi plus facile

l'accomplissement du voeu qu'il avait fait, de conserver pour Spontini sa

virginité musicale. En conséquence, il ne mit les pieds dans aucun

théâtre, s'abstint de toute espèce de musique, n'assistant ni aux revues

de la garde, ni aux messes solennelles de Notre-Dame, se bornant à

chercher une place qui pût le faire vivre, sans le condamner cependant à

recommencer la vie de galérien qui lui avait été si odieuse en province.

Il s'agissait pour cela de trouver un emploi dans un des trois théâtres

lyriques. Il se fit entendre successivement aux différents chefs

d'orchestre. M. Persuis, qui conduisait l'Opéra et celui sur lequel il

comptait le moins, fut le seul qui l'encouragea et lui donna des

espérances. Adolphe lui plut, son talent d'exécution, sans être très

remarquable, le rendait cependant fort propre à tenir avantageusement

son rang parmi les violons de l'Opéra. Persuis l'engagea à revenir le

voir, lui offrant ses conseils, avec l'assurance que la première place

vacante à l'orchestre serait pour lui. Tranquille de ce côté, et deux

élèves que son protecteur lui avait procurés, facilitant ses moyens

d'existence, l'adorateur de Spontini sentait redoubler son impatience

d'entendre la magique partition. Chaque jour, il courait aux affiches,

chaque jour son attente était trompée. Le 22 mars, arrivé le matin au

coin de la rue Richelieu, au moment où l'afficheur montait sur son

échelle, Adolphe après avoir vu placarder successivement le Vaudeville,

l'Opéra-Comique, le Théâtre Italien, la Porte-Saint-Martin, vit déployer

lentement une grande feuille brune qui portait en tête: _Académie

Impériale de Musique_ et faillit tomber sur le pavé en lisant enfin ce

nom tant désiré: _La Vestale_.

A peine Adolphe eut-il jeté les yeux sur l'affiche qui lui annonçait la

_Vestale_ pour le lendemain, qu'une sorte de délire s'empara de lui. Il

commença une folle course dans les rues de Paris, se heurtant contre les

angles des maisons, coudoyant les passants, riant de leurs injures,

parlant, chantant, gesticulant comme un échappé de Charenton.

Abîmé de fatigue, couvert de boue, il s'arrêta enfin dans un café,

demanda à dîner, dévora, sans presque s'en apercevoir, ce que le garçon

avait mis devant lui et tomba dans une tristesse étrange. Saisi d'un

effroi dont il ne pouvait pas bien démêler la cause, en présence de

l'évènement immense qui allait s'accomplir pour lui, il écouta quelque

temps les rudes battements de son coeur, pleura, et laissant tomber sa

tête amaigrie sur la table, s'endormit profondément. La journée du

lendemain fut plus calme; une visite à Persuis en abrégea la durée.

Celui-ci en voyant Adolphe, lui remit une lettre avec le timbre de

l'administration de l'Opéra; c'était sa nomination à la place de second

violon. Adolphe remercia son protecteur, mais sans empressement; cette

faveur qui, dans un autre moment, l'eût comblé de joie, n'était plus à

ses yeux qu'un accessoire de peu d'intérêt; quelques minutes après il

n'y songeait plus. Il évita de parler à Persuis de la représentation qui

devait avoir lieu le soir même; un pareil sujet de conversation eût

ébranlé jusqu'aux fibres les plus intimes de son coeur; il l'épouvantait.

Persuis ne sachant trop que penser de l'air singulier et des phrases

incohérentes du jeune homme, s'apprêtait de lui demander le motif de son

trouble, Adolphe qui s'en aperçut se leva aussitôt et sortit. Quelques

tours devant l'Opéra, une revue des affiches qu'il fit pour se bien

assurer qu'il n'y avait point de changement dans le spectacle, ni dans

le nom des acteurs, l'aidèrent à atteindre le soir de cette interminable

journée. Six heures sonnèrent enfin; vingt minutes après, Adolphe était

dans sa loge; car pour être moins troublé dans son admiration extatique

et pour mettre encore plus de solennité dans son bonheur, il avait,

malgré la folie d'une telle dépense, pris une loge pour lui seul. Nous

allons laisser notre enthousiaste rendre compte lui-même de cette

mémorable soirée. Quelques lignes qu'il écrivit en rentrant, à la suite

de l'espèce de journal d'où nous avons extrait ces détails, montrent

trop bien l'état de son ame et l'inconcevable exaltation qui faisait le

fond de son caractère; nous les donnerons ici sans y rien changer.

23 mars, minuit,

«Voilà donc la vie! je la contemple du haut de mon bonheur...

impossible d'aller plus loin... je suis au faîte... redescendre?...

rétrograder?... non certes, j'aime mieux partir avant que de

nauséabondes saveurs puissent empoisonner le goût du fruit

délicieux que je viens de cueillir. Quelle serait mon existence, si

je la prolongeais?... celle de ces milliers de hannetons que

j'entends bourdonner autour de moi. Enchaîné de nouveau derrière un

pupitre, obligé d'exécuter alternativement des chefs-d'oeuvre et

d'ignobles platitudes, je finirais comme tant d'autres par me

blaser; cette exquise sensibilité qui me fait percevoir tant de

sensations, me rend accessible à tant de sentiments inconnus du

vulgaire, s'émousserait peu à peu; mon enthousiasme se

refroidirait, s'il ne s'éteignait pas tout entier sous la cendre de

l'habitude. J'en viendrais peut-être à parler des hommes de génie,

comme de créatures ordinaires; je prononcerais les noms de Gluck et

de Spontini sans lever mon chapeau. Je sens bien que je haïrais

toujours de toutes les forces de mon ame ce que je déteste

aujourd'hui; mais n'est-il pas cruel de ne conserver d'énergie que

pour la haine? La musique occupe trop de place dans mon existence.

Cette passion a tué, absorbé toutes les autres. La dernière

expérience que j'ai faite de l'amour m'a trop douloureusement

désenchanté. Trouverais-je jamais une femme dont l'organisation

fût montée au diapason de la mienne?... non, je le crains, elles

ressemblent toutes plus ou moins à Hortense. J'avais oublié ce

nom.... Hortense.... comme un seul mot de sa bouche m'a

désillusionné!... Oh humiliation! avoir aimé de l'amour le plus

ardent, le plus poétique, de toute la puissance du coeur et de

l'ame, une femme sans ame et sans coeur, radicalement incapable de

comprendre le sens des mots _amour_, _poésie_!... sotte, triple

sotte! je n'y puis penser encore sans sentir mon front se colorer. . .

. . . . . . . . . . . . . . J'ai eu hier la tentation d'écrire à

Spontini pour lui demander la permission de l'aller voir; mais cette

démarche eût-elle été bien accueillie, le grand homme ne m'aurait

jamais cru capable de comprendre son ouvrage comme je le comprends.

Je ne serais vraisemblablement à ses yeux qu'un jeune homme passionné

qui s'est pris d'un engouement puéril, pour un ouvrage mille fois

au-dessus de sa portée. Il penserait de moi ce qu'il doit

nécessairement penser du public. Peut-être même attribuerait-il mes

élans d'admiration à de honteux motifs d'intérêt, confondant ainsi

l'enthousiasme le plus sincère avec la plus basse flatterie.

Horreur!... Non, il vaut mieux en finir. Je suis seul dans le

monde, orphelin dès l'enfance, ma mort ne sera un malheur pour

personne. Quelques-uns diront: Il était fou. Ce sera mon oraison

funèbre... Je mourrai après-demain... On doit donner encore la

_Vestale_... que je l'entende une seconde fois!... Quelle oeuvre!...

comme l'amour y est peint!.., et le fanatisme! Tous ces

prêtres-dogues, aboyant sur leur malheureuse victime... Quels

accords dans ce final de géant... Quelle mélodie jusque dans les

récitatifs... Quel orchestre... il se meut si majestueusement...

les basses ondulent comme les flots de l'Océan. Les instruments

sont des acteurs, dont la langue est aussi expressive, que celle

qui se parle sur la scène. Dérivis a été superbe dans son récitatif

du second acte; c'était le Jupiter tonnant. Madame Branchu, dans

l'air: «_Impitoyables dieux_», m'a brisé la poitrine; j'ai failli

me trouver mal. Cette femme est le génie incarné de la tragédie

lyrique; elle me réconcilierait avec son sexe. Oh oui! je la verrai

encore une fois, une fois... cette _Vestale_... production

surhumaine, qui ne pouvait naître que dans un siècle de miracles

comme celui de Napoléon. Je concentrerai en trois heures toute la

vitalité de vingt ans d'existence... après quoi... j'irai...

ruminer mon bonheur dans l'éternité.»

Deux jours après, à dix heures du soir, une détonnation se fit entendre

au coin de la rue de Rameau, en face de l'entrée de l'Opéra. Des

domestiques en riche livrée accoururent au bruit et relevèrent un jeune

homme baigné dans son sang qui ne donnait plus signe de vie. Au même

instant une dame qui sortait du théâtre, s'approchant pour demander sa

voiture, reconnut le visage sanglant d'Adolphe, et s'écria: «Oh! mon

Dieu, c'est le malheureux jeune homme qui me poursuit depuis Marseille!»

Hortense (car c'était elle) avait instantanément conçu la pensée de

faire ainsi tourner au profit de son amour-propre, la mort de celui qui

l'avait froissée par un si outrageant abandon. Le lendemain on disait

chez Tortoni: «Cette madame N*** est vraiment une femme délicieuse! à

son dernier voyage dans le Midi, un Provençal en est devenu tellement

fou, qu'il l'a suivie jusqu'à Paris, et s'est brûlé la cervelle à ses

pieds, hier au soir, à la porte de l'Opéra. Voilà un succès qui la

rendra encore cent fois plus séduisante.»

Pauvre Adolphe!

* * * * *

ASTRONOMIE MUSICALE.

Révolution du Ténor autour du Public.

AVANT L'AURORE.

Le Ténor obscur est entre les mains d'un professeur habile, plein de

science, de patience, de sentiment et de goût, qui fait de lui d'abord

un lecteur consommé, un bon harmoniste, qui lui donne une méthode large

et pure, l'initie aux beautés des chefs-d'oeuvre de l'art, et le façonne

enfin au grand style du chant. A peine a-t-il entrevu la puissance

d'émotion dont il est doué, le Ténor aspire au trône, il veut, malgré

son maître, débuter et régner. Sa voix, cependant, n'est pas encore

formée. Un théâtre de second ordre lui ouvre ses portes; il débute: il

est sifflé. Indigné de cet outrage, le Ténor rompt à l'amiable son

engagement, et, le coeur plein de mépris pour ses compatriotes, part au

plus vite pour l'Italie.

Il y trouve de terribles obstacles, qu'il renverse à la fin; on

l'accueille assez bien. Sa voix se transforme, devient pleine, forte,

mordante, propre à l'expression des passions vives autant qu'à celles

des sentiments les plus doux; le timbre de cette voix gagne peu à peu en

pureté, en fraîcheur, en candeur délicieuse; et ces qualités constituent

enfin un talent de premier ordre, dont l'influence est irrésistible. Le

succès vient. Les directeurs italiens qui entendent les affaires,

vendent, rachètent, revendent le pauvre Ténor, dont les modestes

appointements restent toujours les mêmes, bien qu'il enrichisse deux ou

trois théâtres par an. On l'exploite, on le pressure de mille façons, et

tant et tant, qu'à la fin sa pensée se reporte vers la patrie. Il lui

pardonne, il avoue même qu'elle a eu raison d'être sévère pour ses

premiers débuts. Il sait que le directeur de l'Opéra de Paris a l'oeil

sur lui. On lui fait des propositions brillantes qui sont acceptées; il

repasse les Alpes.

LEVER HÉLIAQUE.

Le Ténor débute de nouveau, mais à l'Opéra cette fois, et devant un

public prévenu en sa faveur par ses triomphes d'Italie.

Des exclamations de surprise et de plaisir accueillent sa première

mélodie; dès ce moment son succès est décidé. Ce n'est pourtant que le

prélude des émotions qu'il doit exciter avant la fin de la soirée. On a

admiré dans ce passage la sensibilité et la méthode unies à un organe

d'une douceur enchanteresse; restent à connaître les accents

dramatiques, les cris de la passion. Un morceau se présente, où

l'audacieux artiste lance _à voix de poitrine, en accentuant chaque

syllabe_, plusieurs notes aiguës, avec une force de vibrations, une

expression de douleur déchirante et une beauté de sons, dont rien

jusqu'alors n'avait donné une idée. Un silence de stupeur règne dans la

salle, toutes les respirations sont suspendues, l'étonnement et

l'admiration se confondent dans un sentiment presque semblable à la

crainte; et dans le fait, on peut en avoir pour la fin de cette période

inouïe; mais quand elle s'est terminée triomphante, on juge des

transports de l'auditoire....

Nous voici au troisième acte. C'est un orphelin qui vient revoir la

chaumière de son père; son coeur d'ailleurs rempli d'un amour sans

espoir, tous ses sens, agités par les scènes de sang et de carnage que

la guerre vient de mettre sous ses yeux, succombent accablés sous le

poids du plus désolant contraste. Son père est mort; la chaumière est

déserte; tout est calme et silencieux: c'est la paix, c'est la tombe. Et

le sein sur lequel il lui serait si doux, en un pareil moment, de

répandre les larmes de la piété filiale, ce coeur auprès duquel seul, le

sien pourrait battre avec moins de douleur, l'infini l'en sépare...

_Elle_ ne sera jamais à lui... La situation est poignante et dignement

rendue par le compositeur. Ici, le chanteur s'élève à une hauteur à

laquelle on ne l'eût jamais cru capable d'atteindre; il est sublime.

Alors, de deux mille poitrines haletantes, s'élance une de ces

acclamations que l'artiste entend deux ou trois fois dans sa vie, et

qui suffisent à payer de longs et rudes travaux.

Puis les bouquets, les couronnes, les rappels; et le surlendemain, la

presse débordant d'enthousiasme et lançant le nom du radieux Ténor aux

échos de tous les points du globe où la civilisation a pénétré.

C'est alors, si j'étais moraliste, qu'il me prendrait fantaisie

d'adresser au triomphateur une homélie, dans le genre du discours que

fit Don Quichotte à Sancho, au moment où le digne écuyer allait prendre

possession de son gouvernement de Barataria:

«Vous voilà parvenu, lui dirais-je. Dans quelques semaines vous serez

célèbre; vous aurez de forts applaudissements et d'interminables

appointements. Les auteurs vous courtiseront, les directeurs ne vous

feront plus attendre dans leur antichambre, et si vous leur écrivez, ils

vous répondront. Des femmes, que vous ne connaissez pas, parleront de

vous comme d'un protégé ou d'un _ami intime_. On vous dédiera des livres

en prose et en vers. Au lieu de cent sous, vous serez obligé de donner

cent francs à votre portier le jour de l'an. On vous dispensera du

service de la garde nationale. Vous aurez des congés de temps en temps,

pendant lesquels les villes de province s'arracheront vos

représentations. On couvrira vos pieds de fleurs et de sonnets. Vous

chanterez aux soirées du préfet, et la femme du maire vous enverra des

abricots. Vous êtes sur le seuil de l'Olympe, enfin. Car si les Italiens

appellent les cantatrices _dive_ (déesses), il est bien évident que les

grands chanteurs sont des dieux. Eh bien! puisque vous voilà passé dieu,

soyez bon diable malgré tout; ne méprisez pas trop les gens qui vous

donneront de sages avis.

«Rappelez-vous que la voix est un instrument fragile, qui s'altère ou se

brise en un instant, souvent sans cause connue; qu'un accident pareil

suffit pour précipiter de son trône élevé le plus grand des dieux, et le

réduire à l'état d'homme, et à moins encore quelquefois.

«Ne soyez pas trop dur pour les pauvres compositeurs.

«Quand, du haut de votre élégant cabriolet, vous apercevrez dans la rue,

à pied, Meyerbeer, Spontini, Halévy ou Auber, ne les saluez pas d'un

petit signe d'amitié protectrice, dont ils riraient de pitié et dont les

passants s'indigneraient comme d'une suprême impertinence. N'oubliez pas

que plusieurs de leurs ouvrages seront admirés et pleins de vie, quand

le souvenir même de votre _ut_ de poitrine aura disparu à tout jamais.

«Si vous faites de nouveau le voyage d'Italie, n'allez pas vous y

engouer de quelque médiocre tisseur de cavatines, le donner, à votre

retour, pour un auteur classique, et nous dire d'un air impartial que

Beethoven avait _aussi du talent_; car il n'y a pas de dieu qui échappe

au ridicule.

«Quand vous accepterez de nouveaux rôles, ne vous permettez pas d'y rien

changer à la représentation, sans l'assentiment de l'auteur. Vous savez

qu'une seule note ajoutée, retranchée ou transposée, peut aplatir une

mélodie et en dénaturer l'expression. D'ailleurs c'est un droit qui ne

saurait, en aucun cas, être le vôtre. Modifier la musique qu'on chante,

ou le livre qu'on traduit, sans en rien dire à celui qui ne l'écrivit

qu'avec beaucoup de réflexion, c'est commettre un indigne abus de

confiance. Les gens qui empruntent _sans prévenir_ sont appelés voleurs,

les interprètes infidèles sont des calomniateurs et des assassins.

«Si d'aventure, il vous arrive un émule dont la voix ait plus de mordant

et de force que la vôtre, n'allez pas, dans un duo, jouer aux poumons

avec lui, et soyez sûr qu'il ne faut pas lutter contre le pot de fer,

même quand on est un vase de porcelaine de la Chine. Dans vos tournées

départementales, gardez-vous aussi de dire aux provinciaux, en parlant

de l'Opéra et de sa troupe chorale et instrumentale: _Mon théâtre_, _mes

choeurs_, _mon orchestre_. Les provinciaux n'aiment, pas plus que les

Parisiens, qu'on les prenne pour des niais; ils savent fort bien que

vous appartenez au théâtre, mais que le théâtre n'est pas à vous, et

ils trouveraient la fatuité de votre langage d'un grotesque parfait.

«Maintenant, ami Sancho, reçois ma bénédiction; va gouverner Barataria;

c'est une île assez basse, mais la plus fertile peut-être qu'il y ait en

terre-ferme. Ton peuple est fort médiocrement civilisé; encourage

l'instruction publique; que dans deux ans on ne se méfie plus, comme de

sorciers maudits, des gens qui savent lire; ne t'abuse pas sur les

louanges de ceux à qui tu permettras de s'asseoir à ta table; oublie tes

damnés proverbes; ne te trouble point quand tu auras un discours

important à prononcer; ne manque jamais à ta parole; que ceux qui te

confieront leurs intérêts, puissent être assurés que tu ne les trahiras

pas; et que ta voix soit juste pour tout le monde!»

LE TÉNOR AU ZÉNITH.

Il a cent mille francs d'appointements et un mois de congé. Après son

premier rôle, qui lui valut un éclatant succès, le Ténor en essaie

quelques autres avec des fortunes diverses. Il en accepte même de

nouveaux, qu'il abandonne après trois ou quatre représentations s'il n'y

excelle pas autant que dans les rôles anciens. Il peut briser ainsi la

carrière d'un compositeur, anéantir un chef-d'oeuvre, ruiner un éditeur

et faire un tort énorme au théâtre. Ces considérations n'existent pas

pour lui. Il ne voit dans l'art que de l'or et des couronnes; et le

moyen le plus propre à les obtenir promptement, est pour lui le seul

qu'il faille employer.

Voyage musical en Allemagne et en Italie, II · 第 14 / 15 段