Mais nous voici à l'entrée d'Alceste. Son récitatif _Popoli di

Tessaglia_ est un des exemples clair-semés que présentent les partitions

italiennes de Gluck, du dialogue accompagné d'une simple basse, à

laquelle probablement se joignaient les accords du _cembalo_

(clavecin); système dont on ne trouve pas de trace dans ses opéras

français. Ce récitatif me semble peu remarquable. Le monologue français

qui le remplace, _Sujets du roi le plus aimé_, est au contraire d'une

profonde expression, l'ame tout entière de la jeune reine s'y dévoile en

quelques mesures. L'air sublime _Io non chiedo eterni dei_, (Grands

dieux! du destin qui m'accable), présente pour la diction des paroles,

l'enchaînement des phrases mélodiques et l'art de ménager la force des

accents jusqu'à l'explosion finale, des difficultés énormes, dont les

jeunes cantatrices ne se doutent pas, mais qu'elles devront méditer et

travailler avec soin si jamais elles abordent ce rôle si éloigné de

leurs habitudes musicales. La troisième scène s'ouvre dans le temple

d'Apollon. Entrent le grand-prêtre, les sacrificateurs avec les

encensoirs et les instruments du sacrifice, ensuite Alceste conduisant

ses enfants, les courtisans, le peuple. Ici Gluck a fait de la couleur

locale s'il en fut jamais, c'est la Grèce antique qu'il nous révèle dans

toute sa majestueuse et belle simplicité. Ecoutez ce morceau

instrumental (_Aria di pantomimo_) sur lequel entre le cortége; entendez

(si les parleurs impitoyables de l'Opéra vous le permettent) cette

mélodie douce, voilée, calme, résignée, cette pure harmonie, ce rhythme

à peine sensible des basses, dont les mouvements onduleux se dérobent

sous l'orchestre, comme les pieds des prêtresses sous leurs blanches

tuniques; prêtez l'oreille à la voix insolite de ces flûtes dans le

grave[36], à ces enlacements des deux parties de violons dialoguant le

chant, et dites s'il y a en musique quelque chose de plus beau, dans le

sens antique du mot, que cette marche religieuse. La cérémonie commence

par une prière dont le grand-prêtre seul a prononcé d'un ton solennel

les premiers mots: _Dilegua il nero turbine_ (Dieu puissant écarte du

trône), entrecoupés de trois larges accords d'ut pris à demi voix, puis

enflé jusqu'au _fortissimo_, par les instruments de cuivre. Rien de plus

imposant que ce dialogue entre la voix du pontife et cette harmonie

pompeuse des _trompettes sacrées_. Le choeur, après un court silence,

reprend les mêmes paroles dans un morceau assez animé à six-huit dont la

forme et la mélodie frappent d'étonnement par leur étrangeté. On

s'attend, en effet, à ce qu'une prière soit d'un mouvement lent et dans

une mesure tout autre que la mesure à six-huit. Pourquoi celle-ci, sans

perdre de sa gravité, joint-elle à une espèce d'agitation tragique un

rhythme fortement marqué et une instrumentation éclatante? Je penche

fort à croire que, les cérémonies religieuses de l'antiquité étant

toujours accompagnées de certaines saltations ou danses symboliques,

Gluck, préoccupé de cette idée, a voulu donner à sa musique un caractère

en rapport avec cet usage. L'harmonieux ensemble qui résulte, à la

représentation, des voix du choeur chantant et des mouvements du choeur

agissant processionnellement autour de l'autel, prouve que, malgré

l'ignorance probable où sont les plus habiles chorégraphes sur le

véritable rituel des anciens sacrifices, son instinct poétique n'a pas

abusé le compositeur en le guidant dans cette voie.

Le récitatif obligé du grand-prêtre: _I tuoi prieghi ô regina_ (Apollon

est sensible à nos gémissements), me semble la plus magnifique

application de cette partie du système de l'auteur, qui consiste à

n'employer les masses instrumentales qu'en proportion du _degré

d'intérêt ou de passion_. Ici les instruments à cordes débutent seuls,

par un unisson dont le dessin se reproduit jusqu'à la fin de la scène

avec une énergie croissante. Au moment où l'exaltation prophétique du

prêtre commence à se manifester (_Tout m'annonce du Dieu la présence

suprême_,) les seconds violons et altos entament un _tremulando_ arpégé,

sur lequel tombe, de temps en temps, un coup violent des basses et

premiers violons.

Les flûtes, les hautbois et les clarinettes n'entrent que successivement

dans les intervalles des interjections du pontife inspiré; les cors et

les trombones se taisent toujours; mais à ces mots: «Le saint trépied

s'agite, tout se remplit d'un juste effroi,» la masse de cuivre vomit sa

bordée si longtemps contenue, les flûtes et les hautbois font entendre

leurs cris féminins, le frémissement des violons redouble, la marche

terrible des basses ébranle tout l'orchestre. _Ribomba il Tempio_ (il va

parler....), puis un silence subit:

Saisi de crainte... et de respect,...

Peuple, observe un profond silence.

Reine, dépose à son aspect

Le vain orgueil de la puissance,

Tremble!

Ce dernier mot, prononcé dans le français sur une seule note soutenue,

pendant que le prêtre promenant sur Alceste un regard égaré, lui indique

du doigt le degré inférieur de l'autel où elle doit incliner son front

royal, couronne d'une manière sublime cette scène extraordinaire. C'est

prodigieux, c'est de la musique de géant, dont jamais avant Gluck on

n'avait soupçonné l'existence!

Nous voici parvenus à le scène de l'oracle qui succède au récitatif du

grand-prêtre, après un silence général: _Il re morra, s'altri per lui

non more_ (Le roi doit mourir aujourd'hui, si quelque autre au trépas

ne se livre pour lui). Cette phrase, dite presque en entier sur une

seule note, et les sombres accords de trombones qui l'accompagnent ont

été imités ou plutôt copiés par Mozart, dans _Don Giovanni_, pour les

quelques mots que prononce la statue du commandeur dans le cimetière. Le

choeur qui suit est d'un beau caractère, c'est bien la stupeur et la

consternation d'un peuple dont l'amour pour son roi ne va pas jusqu'à se

dévouer pour lui. L'auteur a supprimé dans l'opéra français un second

choeur de basses placé derrière la scène, murmurant à demi-voix:

_Fuggiamo! fuggiamo!_ pendant que le premier choeur, tout entier à son

étonnement, répète sans songer à fuir: _Che annunzio funesto!_ (quel

oracle funeste!) A la place de ce deuxième choeur, il a fait parler le

grand-prêtre d'une manière tout-à-fait naturelle et dramatique. Nous

indiquerons à ce sujet une tradition importante dont l'oubli

affaiblirait énormément l'effet de la péroraison de cette imposante

scène. Voici en quoi elle consiste. A la fin du _largo_ à trois temps

qui précède la _coda_ agitée: _Fuggiamo di questo soggiorno_ (Fuyons,

nul espoir ne nous reste), la partie du grand-prêtre indique dans la

partition ces mots: (Votre roi va mourir), sur les six notes _ut ut ré

ré ré fa_, dans le _medium_ et commencées sur l'avant-dernier accord du

choeur. A l'exécution, au contraire, le grand-prêtre attend que le choeur

ne se fasse plus entendre, et au milieu de ce silence de mort, il lance

_à l'octave supérieure_ son: «Votre roi va mourir», comme le cri

d'alarme qui donne à cette foule épouvantée le signal de la fuite. Tous

alors de se disperser en tumulte, abandonnant Alceste évanouie au pied

de l'autel. Rousseau a reproché à cet _allegro agitato_, d'exprimer

aussi bien le désordre de la joie que celui de la terreur; on peut

répondre à cette critique que Gluck se trouvait là, placé sur la limite

ou sur le point de contact des deux passions, et qu'il lui était en

conséquence à peu près impossible de ne pas encourir un pareil reproche.

Et la preuve, c'est que dans les vociférations d'une multitude qui se

précipite d'un lieu à un autre, l'auditeur placé à distance ne saurait,

sans en être prévenu, découvrir si le sentiment qui l'agite est celui de

la frayeur ou d'une folle gaîté. Pour rendre plus complètement ma

pensée, je dirai: Un compositeur peut bien écrire un choeur dont

l'intention joyeuse ne saurait en aucun cas être méconnue, mais

l'inverse n'a pas lieu, et les agitations d'un grand nombre d'hommes,

traduites musicalement, quand elles n'ont pas pour objet la haine ou la

vengeance, se rapprocheront toujours beaucoup, au moins pour le

mouvement et le rhythme, du mouvement et des formes rhythmiques de la

joie tumultueuse. On pourrait trouver à ce choeur un défaut plus réel,

celui de manquer de développements. Il est trop court, et son laconisme

nuit, non-seulement à l'effet musical, mais à l'action scénique, puisque

sur les dix-huit mesures qui le composent, il est fort difficile aux

choristes de trouver le temps de quitter le théâtre sans sacrifier

entièrement la dernière moitié du morceau.

La reine, demeurée seule dans le temple, exprime son anxiété par un de

ces récitatifs comme Gluck seul en a jamais su faire; ce monologue est

déjà beau en italien, en français il est sublime. Je ne crois pas qu'on

puisse rien trouver de comparable pour la vérité et la forme de

l'expression, à la musique (car un tel récitatif en est une aussi

admirable que les plus beaux airs) des paroles suivantes:

Il n'est plus pour moi d'espérance!

Tout fuit.... tout m'abandonne à mon funeste sort;

De l'amitié, de la reconnaissance

J'espèrerais en vain un si pénible effort.

Ah! l'amour seul en est capable!

Cher époux, tu vivras, tu me devras le jour;

Ce jour dont te privait la Parque impitoyable

Te sera rendu par l'amour.

Au quatrième vers, l'orchestre commence un crescendo, image musicale de

la grande idée de dévouement qui vient de poindre dans l'ame d'Alceste,

l'exalte, l'embrase, et aboutit à cet éclat d'orgueil et

d'enthousiasme: «Ah! l'amour seul en est capable»; après quoi le débit

devient précipité, la phrase court avec tant d'ardeur que l'orchestre,

renonçant à la suivre, s'arrête haletant, et ne reparaît qu'à la fin

pour s'épanouir en accords pleins de tendresse sous le dernier vers.

Tout cela appartient en propre à l'opéra français, aussi bien que l'air

célèbre, _Non, ce n'est point un sacrifice_. Dans ce morceau qui est à

la fois un air et un récitatif, la connaissance la plus complète des

traditions et du style de l'auteur peut seule guider le chef d'orchestre

et la cantatrice; les changements de mouvements y sont fréquents, et

quelques-uns ne sont pas marqués dans la partition. Ainsi, après le

dernier point d'orgue, Alceste en disant: «Mes chers fils, je ne vous

verrai plus», doit ralentir la mesure de plus du double, de manière à

donner aux _noires_ une valeur égale à celle des _blanches pointées_ du

mouvement précédent. Un autre passage, le plus saisissant sans

contredit, deviendrait tout-à-fait un non sens, si le mouvement n'était

ménagé avec une extrême délicatesse. C'est à la seconde apparition du

motif: _Non, ce n'est point un sacrifice! Eh! pourrai-je vivre sans toi,

sans toi, cher Admète?_

Cette fois, au moment d'achever sa phrase, Alceste, frappée d'une idée

désolante, s'arrête tout-à-coup à «sans toi...» Un souvenir est venu

étreindre son coeur de mère et briser l'élan héroïque qui l'entraînait à

la mort.... Deux hautbois élèvent leurs voix gémissantes dans le court

intervalle de silence que laisse l'interruption soudaine du chant et de

l'orchestre; aussitôt Alceste: _O mes enfants! ô regrets superflus!_

elle pense à ses fils, elle croit les entendre; égarée et tremblante

elle les cherche autour d'elle, répondant aux plaintes entrecoupées de

l'orchestre, par une plainte folle, convulsive, qui tient autant du

délire que de la douleur, et rend incomparablement plus frappant

l'effort de la malheureuse pour résister à ces voix chéries, et répéter

une dernière fois, avec l'accent d'une résolution inébranlable: «Non, ce

n'est point un sacrifice.» En vérité, quand la musique est parvenue à ce

degré d'élévation poétique, il faut plaindre les exécutants chargés de

rendre la pensée du compositeur; le talent ne suffit plus pour cette

tâche écrasante; il faut à toute force du génie.

Beaucoup de _prime donne_ italiennes, françaises ou allemandes, se sont

fait, à juste titre, une réputation de virtuoses habiles en chantant les

plus célèbres compositions de l'art moderne, et ne pourraient, sans se

couvrir de ridicule, toucher au répertoire du vieux Gluck, comme à

certaines parties de celui de Mozart. On compte plusieurs Ninettes,

Rosines et Sémiramis supportables; de combien de Donne Anne et

d'Alcestes pourrait-on en dire autant.

Le récitatif _Arbitres du sort des humains_, dans lequel Alceste,

agenouillée au pied de la statue d'Apollon, prononce son terrible voeu,

manque également dans la partition italienne; il offre cela de

particulier dans son instrumentation, que la voix est presque

constamment suivie à l'unisson et à l'octave par six instruments à vent,

deux hautbois, deux clarinettes et deux cors, sur le _tremolo_ de tous

les instruments à cordes. Ce mode d'orchestration est fort rare, je ne

crois pas qu'on l'ait tenté avant Gluck; il est ici d'un effet solennel

qui convient merveilleusement à la situation. Remarquons en même temps

le singulier enchaînement de modulations suivi par l'auteur pour lier

ensemble les deux grands airs que chante Alceste à la fin de cet acte.

Le premier est en _ré majeur_ le récitatif qui lui succède et dont je

viens de parler commençant aussi en _ré_, finit en _ut dièze_ mineur; le

solo du grand-prêtre rentrant pour dire que le voeu d'Alceste est

accepté, commence en _ut dièze mineur_ et finit en _mi bémol_, et le

dernier air de la reine est en _si bémol_. Mais n'anticipons pas: le

morceau du grand-prêtre, _Déjà la mort s'apprête_, n'est autre que l'air

d'Ismène au second acte de la partition italienne, _Parto ma senti_,

avantageusement modifié. En français, l'andante est plus court,

l'allegro plus long, et une partie de basson assez intéressante, est

ajoutée à l'orchestre. Du reste, le fond de la pensée première est

presque partout conservé. Je dois encore ici indiquer une nuance très

importante dont l'indication manque à l'édition française. Dans le

dessin continu de seconds violons qui accompagne tout l'allegro, la

première moitié de chaque mesure est marquée _forte_ dans l'original, et

la seconde _piano_. Malgré l'oubli du graveur français, il est évident

que cette double nuance est d'un effet trop saillant pour qu'on puisse

la négliger, et exécuter _mezzo forte_ d'un bout à l'autre le passage en

question, ainsi que je l'ai vu faire à l'Opéra, lors de la dernière

reprise d'_Alceste_.

J'arrive à l'air: _Ombre! larve! Compagne di morte_ (Divinités du Styx!)

Alceste est seule de nouveau; le grand-prêtre l'a quittée en lui

annonçant que les ministres du dieu des morts l'attendront au coucher du

soleil. C'en est fait; quelques heures à peine lui restent. Mais la

faible femme, la tremblante mère, ont disparu pour faire place à un être

qui, jeté hors de sa nature par le fanatisme de l'amour, est désormais

inaccessible à la crainte et va frapper sans pâlir aux portes de

l'enfer.

Dans ce paroxisme d'enthousiasme héroïque, Alceste interpelle les dieux

du Styx pour les braver; une voix rauque et terrible lui répond; le cri

de joie des cohortes infernales, l'affreuse fanfare de la trombe

tartaréenne retentit pour la première fois aux oreilles de la jeune et

belle reine qui va mourir. Son courage n'en est point ébranlé; elle

apostrophe au contraire avec un redoublement d'énergie ces dieux avides,

dont elle méprise les menaces et dédaigne la pitié; elle a bien un

instant d'attendrissement, mais son audace renaît, ses paroles se

précipitent: _Forza ignota che in petto mi sento_ (Je sens une force

nouvelle). Sa voix s'élève graduellement, les inflexions en deviennent

de plus en plus passionnées: _Mon coeur est animé du plus noble

transport!_ et après un court silence, reprenant sa frémissante

évocation, sourde aux aboiements de Cerbère, comme à l'appel menaçant

des ombres, elle répète encore: _je n'invoquerai point votre pitié

cruelle_, avec de tels accents, que les bruits étranges de l'abîme

disparaissent vaincus par le dernier cri de cet enthousiasme mêlé

d'angoisse et d'horreur.

Je crois que ce prodigieux morceau est la manifestation la plus complète

des facultés de Gluck, facultés qui ne se représenteront peut-être

jamais réunies au même degré chez le même individu; inspiration

entraînante, haute raison, grandeur de style, abondance de pensées,

connaissance profonde de l'art de dramatiser l'orchestre, expression

toujours juste, naturelle et pittoresque, désordre apparent qui n'est

qu'un ordre plus savant, simplicité d'harmonie et de dessins, mélodies

touchantes et, par-dessus tout, force immense qui épouvante

l'imagination capable de l'apprécier.

Conçoit-on qu'un pareil homme se soit vu forcé de subir les ridicules

exigences du prétendu poète avec lequel il s'était malheureusement

associé? Dans l'original italien, le mot _ombre_, par lequel l'air

commence, étant placé sur deux larges notes, donne à la voix le temps de

se développer et rend la réponse des dieux infernaux, représentés par

les instruments de cuivre, beaucoup plus saillante, le chant cessant au

moment où s'élève le cri instrumental. Il en est de même du second mot

_larve_, qui, placé une tierce plus haut que le premier, appelle cet

effroyable rugissement d'orchestre, auquel je ne connais rien d'analogue

en musique dramatique. Dans la traduction française, à la place de

chacun de ces deux mots, qui étaient tout traduits en y ajoutant un _s_,

nous avons, _Divinités du Styx_, par conséquent, au lieu d'un membre de

phrase excellent pour la voix, d'un sens complet enfermé dans une

mesure, le changement produit cinq répercussions insipides de la même

note, pour les cinq syllabes _Di-vi-ni-tés du_, le mot _Styx_ étant

placé à la mesure suivante, en même temps que l'entrée des instruments à

vent qui l'écrase et empêche de l'entendre. Par là, le sens demeurant

incomplet dans la mesure où le chant est à découvert, l'orchestre a

l'air de partir trop tôt et de répondre à une interpellation inachevée.

De plus, la phrase italienne, _Compagne di morte_, sur laquelle la voix

se déploie si bien, étant supprimée en français, laisse dans la partie

vocale une lacune que rien ne saurait justifier. La belle pensée du

compositeur serait reproduite sans altération, si, au lieu des mots que

je viens de désigner, on adaptait ceux-ci:

Ombres! larves! pâles compagnes de la mort!

Sans doute le rimailleur n'était pas content de la structure de ce vers,

et plutôt que de manquer aux règles de l'hémistiche il a profané, gâté,

mutilé, défiguré la plus étonnante inspiration de l'art tragique.

C'était quelque chose de si important, en effet, que les vers de M. Du

Rollet!!--Le premier acte finit là, qui oserait aujourd'hui remplir une

dernière scène avec un seul personnage, et faire baisser la toile sur un

air? Celui-là seul, probablement, qui serait capable d'en écrire un

pareil, et certes il n'aurait pas à se repentir de sa témérité. Le

public est plus las qu'on ne pense du retour constant et par conséquent

toujours prévu, des mêmes effets produits aux mêmes endroits, par les

mêmes moyens; un changement ne lui déplairait pas, et peut-être bien

qu'il ne serait pas fort difficile de le faire divorcer avec la grosse

caisse, même dans un final.

Les actes suivants de la partition d'Alceste passent pour inférieurs au

premier; ils sont d'un effet moins saisissant à la vérité, à cause de la

marche de l'action qui ne suit pas une progression croissante, et force

le compositeur d'avoir trop constamment recours aux accents de deuil et

d'effroi, ceux de tous dont se fatigue le plus aisément un auditoire

français. Mais en réalité, nous ne croyons pas que le musicien ait fait

preuve de moins de génie dans les deux derniers actes. S'il était

possible, sans tomber dans des redites fastidieuses pour le lecteur, de

faire une analyse détaillée de toutes les beautés que Gluck a répandues

à pleines mains sur le reste de son chef-d'oeuvre, nous ne serions pas

embarrassé de le prouver. Bornons-nous à indiquer les deux airs:

_Alceste, au nom des Dieux_ et _Caron t'appelle_, comme deux modèles,

l'un de sensibilité et l'autre d'imagination. Le premier n'a subi aucune

altération en passant sur la scène française; il n'en est pas de même du

second, dont l'instrumentation a beaucoup gagné à cette épreuve. Gluck a

donné aux cors seuls à l'unisson l'appel lointain de la _conque_ de

Caron, qu'il avait, dans la pièce italienne, représentée avec

infiniment moins de bonheur par des trombones et des bassons. Le son du

cor _piano_, mystérieux et sourd, convient parfaitement à ce genre

d'effet. Gluck le rendit en même temps caverneux et étrange, en faisant

aboucher l'un contre l'autre, les pavillons des cors, de manière à ce

que les sons dussent se heurter au passage, et les deux instruments se

servir de sourdine mutuellement. L'opposition qu'on trouve toujours chez

les exécutants dès qu'il s'agit de déranger quelque chose à leurs

habitudes, a fait abandonner depuis longtemps ce moyen employé du vivant

de l'auteur; et comme la partition ne porte aucune indication à ce

sujet, il est probable que ce sera dans peu une tradition perdue.

Parmi les fragments des derniers actes de l'_Alceste_ italienne qui ont

été supprimés dans la traduction, citons le grand récitatif mesuré:

_Ovve fuggo?.... ovve m'ascondo?....._ Bizarre, pathétique et effrayant

au plus haut degré; et l'air fort développé, mais très insignifiant

d'Evandre, dont les premières paroles m'échappent. L'Alceste française

compte plusieurs morceaux fort beaux, que Gluck a écrits à Paris

spécialement pour elle; tels que l'air sublime: _Ah! divinités

implacables!_ le choeur: _Vivez, régnez_; et le monologue d'Alceste

pendant le ballet: _Ces chants me déchirent le coeur_.

Pour le délicieux choeur de danse: _Parez vos fronts de fleurs

nouvelles_, Gluck l'avait emprunté à sa partition d'_Helena e Paride_,

aujourd'hui tout-à-fait inconnue.

LE SUICIDE PAR ENTHOUSIASME.

L'enthousiasme est une passion comme l'amour. Le _fait_ que nous allons

rapporter en fournit une preuve nouvelle. En 1808, un jeune musicien

remplissait depuis trois ans, avec un dégoût évident, l'emploi de

premier violon dans un théâtre du midi de la France. L'ennui qu'il

apportait chaque soir à l'orchestre, où il s'agissait presque toujours

d'accompagner _le Tonnelier_, _le Roi et le Fermier_, _les Prétendus_ ou

quelque autre partition de la même école, l'avait fait passer dans

l'esprit de la plupart de ses camarades pour un insolent fanfaron de

goût et de science, qu'il s'imaginait, disaient-ils, avoir seul en

partage, ne faisant aucun cas de l'opinion du public dont les

applaudissements lui faisaient hausser les épaules, ni de celles des

artistes qu'il avait l'air de regarder comme des enfants. Ses rires

dédaigneux et ses mouvements d'impatience, chaque fois qu'un pont-neuf

se présentait sous son archet, lui avaient fréquemment attiré de sévères

réprimandes de la part de son chef d'orchestre, auquel il eût depuis

longtemps envoyé sa démission, si la misère, qui semble presque toujours

choisir pour ses victimes des êtres de cette nature, ne l'avait

irrévocablement cloué devant son pupitre huileux et enfumé.

Adolphe D*** était, comme on voit, un de ces artistes prédestinés à la

souffrance qui, portant en eux-mêmes un idéal du beau, le poursuivent

sans relâche, haïssant avec fureur tout ce qui n'y ressemble pas. Gluck,

dont il avait copié les partitions pour mieux les connaître, et qu'il

savait par coeur, était son idole. Il le lisait, jouait et chantait à

toute heure. Un malheureux amateur auquel il donnait des leçons de

solfége, eut l'imprudence de lui dire un jour que ces opéras de Gluck

n'étaient que des cris et du plain-chant; D***, rougissant

d'indignation, ouvre précipitamment le tiroir de son bureau, en tire une

dizaine de cachets de leçons, dont l'amateur lui devait le prix, et les

lui jetant à la tête: «Sortez de chez moi, dit-il, je ne veux ni de

vous, ni de votre argent, et si vous osez repasser le seuil de ma porte,

je vous jette par la fenêtre.»

Voyage musical en Allemagne et en Italie, II · 第 12 / 15 段