Le roi lui avait donné huit jours pour répliquer plus vertement encore à

ses ennemis. Déjà, dans la _Critique de l'École des Femmes_, il avait

ouvert à deux battants un salon contemporain. L'_Impromptu de

Versailles_ introduisit le public dans les coulisses de son propre

théâtre, révélant d'un seul coup les rivalités littéraires, les

ridicules de cette vie à part, les prétentions des gens de plume et les

jalousies de métier. Toujours hardi à déchirer l'enveloppe et la formule

qui cachent les réalités, il se mit en jeu lui-même, entouré de sa

troupe; il fit comparaître devant le public Boursault, les amateurs et

les importuns. Après avoir confessé ses infortunes de mari, il dit ses

infortunes de directeur.

Buckingham dans la _Répétition_[181], où le poëte Dryden joue un rôle si

plaisant sous le nom de «poëte _Dulaurier_;» Shéridan, qui a mis en

scène, dans sa petite pièce du _Critique_, Cumberland orné du sobriquet

de _sir Fretful Plagiary_; enfin, notre Casimir Delavigne, ont essayé

tour à tour de reproduire la vie intérieure des acteurs modernes et de

faire la comédie de la comédie. La palme est restée à Molière, plus net,

plus précis et plus comique qu'eux tous.

[181] _The Rehearsal._

La pension de Molière fut augmentée. Ses ennemis attendirent une

occasion meilleure. L'admiration et l'estime couronnèrent l'audacieux.

Rien ne prouve mieux l'état sain et vigoureux des âmes à cette époque

que ce parti pris par la masse du public en faveur du moraliste

satirique. Les ridicules et les vices se débattaient et se plaignaient,

mais ils avaient le dessous. Dans un temps plus énervé, ils se

plaindraient encore... et ils triompheraient.

REMERCIMENT AU ROI

Votre paresse enfin me scandalise,

Ma muse, obéissez-moi;

Il faut, ce matin, sans remise,

Aller au lever du roi.

Vous savez bien pourquoi;

Et ce vous est une honte

De n'avoir pas été plus prompte

A le remercier de ses fameux bienfaits.

Mais il vaut mieux tard que jamais;

Faites donc votre compte

D'aller au Louvre accomplir mes souhaits.

Gardez-vous bien d'être en muse bâtie;

Un air de muse est choquant dans ces lieux;

On y veut des objets à réjouir les yeux

Vous en devez être avertie:

Et vous ferez votre cour beaucoup mieux

Lorsqu'en marquis vous serez travestie.

Vous savez ce qu'il faut pour paraître marquis;

N'oubliez rien de l'air ni des habits;

Arborez un chapeau chargé de trente plumes

Sur une perruque de prix;

Que le rabat soit des plus grands volumes,

Et le pourpoint des plus petits.

Mais surtout je vous recommande

Le manteau, d'un ruban sur le dos retroussé;

La galanterie en est grande,

Et parmi les marquis de la plus haute bande

C'est pour être placé.

Avec vos brillantes hardes

Et votre ajustement,

Faites tout le trajet de la salle des gardes;

Et, vous peignant galamment,

Portez de tous côtés vos regards brusquement;

Et ceux que vous pourrez connoître,

Ne manquez pas, d'un haut ton,

De les saluer par leur nom,

De quelque rang qu'ils puissent être.

Cette familiarité

Donne à quiconque en use un air de qualité.

Grattez du peigne à la porte

De la chambre du roi;

Ou si, comme je prévoi,

La presse s'y trouve forte,

Montrez de loin votre chapeau,

Ou montez sur quelque chose

Pour faire voir votre museau,

Et criez sans aucune pause,

D'un ton rien moins que naturel:

Monsieur l'huissier, pour le marquis un tel!

Jetez-vous dans la foule et tranchez du notable,

Coudoyez un chacun, point du tout de quartier;

Pressez, poussez, faites le diable

Pour vous mettre le premier;

Et quand même l'huissier,

A vos désirs inexorable,

Vous trouveroit en face un marquis repoussable,

Ne démordez point pour cela,

Tenez toujours ferme là;

A déboucher la porte il iroit trop du vôtre;

Faites qu'aucun n'y puisse pénétrer,

Et qu'on soit obligé de vous laisser entrer

Pour faire entrer quelque autre.

Quand vous serez entré, ne vous relâchez pas:

Pour assiéger la chaise il faut d'autres combats;

Tâchez d'en être des plus proches,

En y gagnant le terrain pas à pas;

Et, si des assiégeans le prévenant amas,

En bouche toutes les approches,

Prenez le parti doucement

D'attendre le prince au passage;

Il connoîtra votre visage,

Malgré votre déguisement;

Et lors, sans tarder davantage,

Faites-lui votre compliment.

Vous pourriez aisément l'étendre,

Et parler des transports qu'en vous font éclater

Les surprenans bienfaits que, sans les mériter,

Sa libérale main sur vous daigne répandre.

Et des nouveaux efforts où s'en va vous porter

L'excès de cet honneur où vous n'osiez prétendre;

Lui dire comme vos désirs

Sont, après ces bontés qui n'ont point de pareilles,

D'employer à sa gloire, ainsi qu'à ses plaisirs,

Tout votre art et toutes vos veilles,

Et là-dessus lui promettre merveilles.

Sur ce chapitre on n'est jamais à sec.

Les muses sont de grandes prometteuses;

Et, comme vos sœurs les causeuses,

Vous ne manquerez pas, sans doute, par le bec.

Mais les grands princes n'aiment guères

Que les compliments qui son courts;

Et le nôtre surtout a bien d'autres affaires

Que d'écouter tous vos discours.

La louange et l'encens n'est pas ce qui le touche:

Dès que vous ouvrirez la bouche

Pour lui parler de grâce et de bienfait,

Il comprendra d'abord ce que vous voulez dire;

Et, se mettant doucement à sourire

D'un air qui sur les cœurs fait un charmant effet,

Il passera comme un trait;

Et cela vous doit suffire:

Voilà votre compliment fait.

PERSONNAGES

MOLIÈRE, marquis ridicule.

BRÉCOURT, homme de qualité.

LA GRANGE, marquis ridicule.

DU CROISY, poëte.

LA THORILLIÈRE, marquis fâcheux.

BÉJART, homme qui fait le Nécessaire.

Mlle DUPARC, marquise façonnière.

Mlle BÉJART, prude.

Mlle DEBRIE, sage coquette.

Mlle MOLIÈRE, satirique spirituelle.

Mlle DU CROISY, peste doucereuse.

Mlle HERVÉ, servante précieuse.

QUATRE NÉCESSAIRE.

La scène est à Versailles, dans la salle de la comédie.

SCÈNE I.--MOLIÈRE, BRÉCOURT, LA GRANGE, DU CROISY, MESDEMOISELLES

DUPARC, BÉJART, DEBRIE, MOLIÈRE, DU CROISY, HERVÉ.

MOLIÈRE, seul, parlant à ses camarades, qui sont derrière le théâtre.

Allons donc, messieurs et mesdames, vous moquez-vous avec votre

longueur, et ne voulez-vous pas tous venir ici? La peste soit des gens!

Holà, ho! monsieur de Brécourt!

BRÉCOURT, derrière le théâtre.

Quoi?

MOLIÈRE.

Monsieur de la Grange!

LA GRANGE, derrière le théâtre.

Qu'est-ce?

MOLIÈRE.

Monsieur du Croisy!

DU CROISY, derrière le théâtre.

Plaît-il?

MOLIÈRE.

Mademoiselle Duparc!

MADEMOISELLE DUPARC, derrière le théâtre.

Eh bien?

MOLIÈRE.

Mademoiselle Béjart!

MADEMOISELLE BÉJART, derrière le théâtre.

Qu'y a-t-il?

MOLIÈRE.

Mademoiselle Debrie!

MADEMOISELLE DEBRIE, derrière le théâtre.

Que veut-on?

MOLIÈRE.

Mademoiselle du Croisy!

MADEMOISELLE DU CROISY, derrière le théâtre.

Qu'est-ce que c'est?

MOLIÈRE.

Mademoiselle Hervé!

MADEMOISELLE HERVÉ, derrière le théâtre.

On y va.

MOLIÈRE.

Je crois que je deviendrai fou avec tous ces gens-ci! Eh! (Brécourt, la

Grange, du Croisy entrent.) Têtebleu, messieurs! me voulez-vous faire

enrager[182] aujourd'hui?

BRÉCOURT.

Que voulez-vous qu'on fasse? Nous ne savons pas nos rôles, et c'est nous

faire enrager vous-même que de nous obliger à jouer de la sorte.

MOLIÈRE.

Ah! les étranges animaux à conduire que des comédiens!

Mesdemoiselles Béjart, Duparc, Debrie, Molière, du Croisy et Hervé

arrivent.

MADEMOISELLE BÉJART.

Eh bien, nous voilà. Que prétendez-vous faire?

MADEMOISELLE DUPARC.

Quelle est votre pensée?

MADEMOISELLE DEBRIE.

De quoi est-il question?

MOLIÈRE.

De grâce, mettons-nous ici; et, puisque nous voilà tous habillés, et que

le roi ne doit venir de deux heures, employons ce temps à répéter notre

affaire et voir la manière dont il faut jouer les choses.

LA GRANGE.

Le moyen de jouer ce qu'on ne sait pas?

MADEMOISELLE DUPARC.

Pour moi, je vous déclare que je ne me souviens pas d'un mot de mon

personnage.

MADEMOISELLE DEBRIE.

Je sais bien qu'il me faudra souffler le mien d'un bout à l'autre.

MADEMOISELLE BÉJART.

Et moi, je me prépare fort à tenir mon rôle à la main.

MADEMOISELLE MOLIÈRE.

Et moi aussi.

MADEMOISELLE HERVÉ.

Pour moi, je n'ai pas grand'chose à dire.

MADEMOISELLE DU CROISY.

Ni moi non plus; mais, avec cela, je ne répondrois point de ne point

manquer.

DU CROISY.

J'en voudrois être quitte pour dix pistoles.

BRÉCOURT.

Et moi, pour vingt bons coups de fouet, je vous assure.

MOLIÈRE.

Vous voilà tous bien malades, d'avoir un méchant rôle à jouer! Et que

feriez-vous donc si vous étiez en ma place?

MADEMOISELLE BÉJART.

Qui, vous? vous n'êtes pas à plaindre; car, ayant fait la pièce, vous

n'avez pas peur d'y manquer.

MOLIÈRE.

Eh! n'ai-je à craindre que le manquement de mémoire? Ne comptez-vous

pour rien l'inquiétude d'un succès qui ne regarde que moi seul? Et

pensez-vous que ce soit une petite affaire que d'exposer quelque chose

de comique devant une assemblée comme celle-ci? que d'entreprendre de

faire des personnes qui nous impriment le respect et ne rient que quand

elles veulent? Est-il auteur qui ne doive trembler lorsqu'il en vient à

cette épreuve? Et n'est-ce pas à moi de dire que je voudrois en être

quitte pour toutes les choses du monde?

MADEMOISELLE BÉJART.

Si cela vous faisoit trembler, vous prendriez mieux vos précautions, et

n'auriez pas entrepris en huit jours ce que vous avez fait.

MOLIÈRE.

Le moyen de m'en défendre, quand un roi me l'a commandé?

MADEMOISELLE BÉJART.

Le moyen? Une respectueuse excuse fondée sur l'impossibilité de la chose

dans le peu de temps qu'on vous donne; et tout autre, en votre place,

ménageroit mieux sa réputation, et se seroit bien gardé de se commettre

comme vous faites. Où en serez-vous, je vous prie, si l'affaire réussit

mal; et quel avantage pensez-vous qu'en prendront tous vos ennemis?

MADEMOISELLE DEBRIE.

En effet, il falloit s'excuser avec respect envers le roi, ou demander

du temps davantage.

MOLIÈRE.

Mon Dieu! mademoiselle, les rois n'aiment rien tant qu'une prompte

obéissance, et ne se plaisent point du tout à trouver des obstacles. Les

choses ne sont bonnes que dans le temps qu'ils les souhaitent; et leur

en vouloir reculer le divertissement est en ôter pour eux toute la

grâce. Ils veulent des plaisirs qui ne se fassent point attendre, et

les moins préparés leur sont toujours les plus agréables. Nous ne

devons jamais nous regarder dans ce qu'ils désirent de nous; nous ne

sommes que pour leur plaire; et, lorsqu'ils nous ordonnent quelque

chose, c'est à nous à profiter vite de l'envie où ils sont. Il vaut

mieux s'acquitter mal de ce qu'ils nous demandent que de ne s'en

acquitter pas assez tôt; et, si l'on a la honte de n'avoir pas bien

réussi, on a toujours la gloire d'avoir obéi vite à leurs commandemens.

Mais songeons à répéter, s'il vous plaît.

MADEMOISELLE BÉJART.

Comment prétendez-vous que nous fassions, si nous ne savons pas nos

rôles?

MOLIÈRE.

Vous les saurez, vous dis-je; et, quand même vous ne les sauriez pas

tout à fait, ne pouvez-vous pas y suppléer de votre esprit, puisque

c'est de la prose et que vous savez votre sujet?

MADEMOISELLE BÉJART.

Je suis votre servante. La prose est pis encore que les vers.

MADEMOISELLE MOLIÈRE.

Voulez-vous que je vous dise? vous devriez faire une comédie où vous

auriez joué tout seul.

MOLIÈRE.

Taisez-vous, ma femme, vous êtes une bête!

MADEMOISELLE MOLIÈRE.

Grand merci, monsieur mon mari. Voilà ce que c'est! Le mariage change

bien les gens, et vous ne m'auriez pas dit cela il y a dix-huit mois.

MOLIÈRE.

Taisez-vous, je vous prie!

MADEMOISELLE MOLIÈRE.

C'est une chose étrange qu'une petite cérémonie soit capable de nous

ôter toutes nos belles qualités, et qu'un mari et un galant regardent la

même personne avec des yeux si différens.

MOLIÈRE.

Que de discours!

MADEMOISELLE MOLIÈRE.

Ma foi, si je faisois une comédie, je la ferais sur ce sujet, je

justifierois les femmes de bien des choses dont on les accuse, et je

ferois craindre aux maris la différence qu'il y a de leurs manières

brusques aux civilités des galans.

MOLIÈRE.

Ah! laissons cela. Il n'est pas question de causer maintenant; nous

avons autre chose à faire.

MADEMOISELLE BÉJART.

Mais, puisqu'on vous a commandé de travailler sur le sujet de la

critique qu'on a faite contre vous, que n'avez-vous fait cette comédie

des comédiens dont vous nous avez parlé il y a longtemps? C'était une

affaire toute trouvée et qui venoit fort bien à la chose; et d'autant

mieux qu'ayant entrepris de vous peindre, ils[183] vous ouvraient

l'occasion de les peindre aussi, et que cela auroit pu s'appeler leur

portrait, à bien plus juste titre que tout ce qu'ils ont fait ne peut

être appelé le vôtre. Car vouloir contrefaire un comédien dans un rôle

comique, ce n'est pas le peindre lui-même, c'est peindre d'après lui les

personnages qu'il représente, et se servir des mêmes traits et des mêmes

couleurs qu'il est obligé d'employer aux différens tableaux des

caractères ridicules qu'il imite d'après nature; mais contrefaire un

comédien dans des rôles sérieux, c'est le peindre par des défauts qui

sont entièrement de lui, puisque ces sortes de personnages ne veulent ni

les gestes ni les tons de voix ridicules dans lesquels on le reconnoît.

MOLIÈRE.

Il est vrai; mais j'ai mes raisons pour ne pas le faire, et je n'ai pas

cru, entre nous, que la chose en valût la peine, et puis il falloit plus

de temps pour exécuter cette idée. Comme leurs jours[184] de comédie

sont les mêmes que les nôtres, à peine ai-je été les voir que trois ou

quatre fois depuis que nous sommes à Paris; je n'ai attrapé de leur

manière de réciter que ce qui m'a d'abord sauté aux yeux, et j'aurois

eu besoin de les étudier davantage pour faire des portraits bien

ressemblans.

MADEMOISELLE DUPARC.

Pour moi, j'en ai reconnu quelques-uns dans votre bouche.

MADEMOISELLE DEBRIE.

Je n'ai jamais ouï parler de cela.

MOLIÈRE.

C'est une idée qui m'avoit passé une fois par la tête, et que j'ai

laissée là comme une bagatelle, une badinerie, qui peut-être n'auroit

pas fait rire.

MADEMOISELLE DEBRIE.

Dites-la-moi un peu, puisque vous l'avez dite aux autres.

MOLIÈRE.

Nous n'avons pas le temps maintenant.

MADEMOISELLE DEBRIE.

Seulement deux mots.

MOLIÈRE.

J'avois songé une comédie[185] où il y auroit eu un poëte, que j'aurois

représenté moi-même, qui seroit venu pour offrir une pièce à une troupe

de comédiens nouvellement arrivée de la campagne. «Avez-vous, auroit-il

dit, des acteurs et des actrices qui soient capables de bien faire

valoir un ouvrage? car ma pièce est une pièce...--Eh! monsieur, auroient

répondu les comédiens, nous avons des hommes et des femmes qui ont été

trouvés raisonnables partout où nous avons passé.--Et qui fait les rois

parmi vous?--Voilà un acteur qui s'en démêle[186] parfois.--Qui? ce

jeune homme bien fait? Vous moquez-vous? Il faut un roi qui soit gros et

gras comme quatre[187]; un roi, morbleu! qui soit entripaillé[188] comme

il faut; un roi d'une vaste circonférence, et qui puisse remplir un

trône de la belle manière. La belle chose qu'un roi d'une taille

galante! Voilà déjà un grand défaut. Mais que je l'entende un peu

réciter une douzaine de vers.» Là-dessus le comédien auroit récité, par

exemple, quelques vers du roi, de _Nicomède_:

Te le dirai-je, Araspe? il m'a trop bien servi,

Augmentant mon pouvoir...

le plus naturellement qu'il lui auroit été possible. Et le poëte:

«Comment! vous appelez cela réciter? C'est se railler; il faut dire les

choses avec emphase. Écoutez-moi:

Te le dirai-je, Araspe? etc.

Voyez-vous cette posture? Remarquez bien cela. Là, appuyez comme il faut

le dernier vers. Voilà ce qui attire l'approbation, et fait faire le

brouhaha.--Mais, monsieur, auroit répondu le comédien, il me semble

qu'un roi, qui s'entretient tout seul avec son capitaine des gardes,

parle un peu plus humainement, et ne prend guère ce ton de

démoniaque.--Vous ne savez ce que c'est. Allez-vous-en réciter comme

vous faites, vous verrez si vous ferez faire aucun _ah!_ Voyons un peu

une scène d'amant et d'amante.» Là-dessus une comédienne et un comédien

auroient fait une scène ensemble, qui est celle de Camille et du

Curiace,

Iras-tu, ma chère âme? et ce funeste honneur

Te plaît-il aux dépens de tout notre bonheur?

Hélas! je vois trop bien, etc.

tout de même que l'autre, et le plus naturellement qu'ils auroient pu.

Et le poëte aussitôt: «Vous vous moquez, vous ne faites rien qui vaille,

et voici comme il faut réciter cela:

Il imite mademoiselle de Beauchâteau, comédienne de l'hôtel de

Bourgogne.

Iras-tu, ma chère âme? etc.

Non, je te connois mieux, etc.

Voyez-vous comme cela est naturel et passionné! Admirez ce visage riant

qu'elle conserve dans les plus grandes afflictions.» Enfin, voilà

l'idée; et il aurait parcouru de même tous les acteurs et toutes les

actrices.

MADEMOISELLE DEBRIE.

Je trouve cette idée assez plaisante, et j'en ai reconnu[189] là dès le

premier vers. Continuez, je vous prie.

MOLIÈRE, imitant Beauchâteau, comédien de l'hôtel de Bourgogne dans les

stances du Cid.

Percé jusques au fond du cœur, etc.

Et celui-ci, le reconnoîtrez-vous bien dans Pompée, de _Sertorius_?

Il contrefait Hauteroche, comédien de l'hôtel de Bourgogne.

L'inimitié qui règne entre les deux partis

N'y rend pas de l'honneur, etc.

MADEMOISELLE DEBRIE.

Je le reconnois un peu, je pense.

MOLIÈRE.

Et celui-ci?

Imitant de Villiers, comédien de l'hôtel de Bourgogne.

Seigneur, Polybe est mort, etc.

MADEMOISELLE DEBRIE.

Oui, je sais qui c'est; mais il y en a quelques-uns d'entre eux, je

crois, que vous auriez peine à contrefaire.

MOLIÈRE.

Mon Dieu! il n'y en a point qu'on ne pût attraper par quelque endroit,

si je les avois bien étudiés. Mais vous me faites perdre un temps qui

nous est cher. Songeons à nous, de grâce, et ne nous amusons point

davantage à discourir. (A la Grange.) Vous, prenez garde à bien

représenter avec moi votre rôle de marquis.

MADEMOISELLE MOLIÈRE.

Toujours des marquis!

MOLIÈRE.

Oui, toujours des marquis. Qui diable voulez-vous qu'on prenne pour un

caractère agréable de théâtre? Le marquis aujourd'hui est le plaisant de

la comédie; et, comme dans toutes les comédies anciennes on voit

toujours un valet bouffon qui fait rire les auditeurs, de même, dans

toutes nos pièces de maintenant, il faut toujours un marquis ridicule

qui divertisse la compagnie.

MADEMOISELLE BÉJART.

Il est vrai, on ne s'en sauroit passer.

MOLIÈRE.

Pour vous, mademoiselle...

MADEMOISELLE DUPARC.

Mon Dieu! pour moi, je m'acquitterai fort mal de mon personnage, et je

ne sais pas pourquoi vous m'avez donné ce rôle de façonnière[190].

MOLIÈRE.

Mon Dieu! mademoiselle, voilà comme vous disiez lorsque l'on vous donna

celui de la _Critique de l'Ecole des femmes_; cependant vous vous en

êtes acquittée à merveille, et tout le monde est demeuré d'accord qu'on

ne peut pas mieux faire que vous avez fait. Croyez-moi, celui-ci sera de

même, et vous le jouerez mieux que vous ne pensez.

MADEMOISELLE DUPARC.

Comment cela se pourrait-il faire? Car il n'y a point de personne au

monde qui soit moins façonnière que moi.

MOLIÈRE.

Cela est vrai; et c'est en quoi vous faites mieux voir que vous êtes

excellente comédienne, de bien représenter un personnage qui est si

contraire à votre humeur. Tâchez donc de bien prendre, tous, le

caractère de vos rôles, et de vous figurer que vous êtes ce que vous

représentez.

A du Croisy.

Vous faites le poëte, vous, et vous devez vous remplir de ce personnage,

marquer cet air pédant qui se conserve parmi le commerce du beau monde,

ce ton de voix sentencieux et cette exactitude de prononciation qui

appuie sur toutes les syllabes, et ne laisse échapper aucune lettre de

la plus sévère orthographe.

A Brécourt.

Pour vous, vous faites un honnête homme de cour, comme vous avez déjà

fait dans la _Critique de l'Ecole des femmes_, c'est-à-dire que vous

devez prendre un air posé, un ton de voix naturel, et gesticuler le

moins qu'il vous sera possible.

A la Grange.

Pour vous, je n'ai rien à vous dire.

A mademoiselle Béjart.

Vous, vous représentez une de ces femmes qui, pourvu qu'elles ne fassent

point l'amour, croient que tout le reste leur est permis; de ces femmes

qui se retranchent toujours fièrement sur leur pruderie, regardent un

chacun de haut en bas, et veulent que toutes les plus belles qualités

que possèdent les autres ne soient rien en comparaison d'un misérable

honneur dont personne ne se soucie. Ayez toujours ce caractère devant

les yeux, pour en bien faire les grimaces.

A mademoiselle Debrie.

Pour vous, faites une de ces femmes qui pensent être les plus vertueuses

personnes du monde, pourvu qu'elles sauvent les apparences; de ces

femmes qui croient que le péché n'est que dans le scandale, qui veulent

conduire doucement les affaires qu'elles ont sur le pied d'attachement

honnête, et appellent amis ce que les autres nomment galans. Entrez bien

dans ce caractère.

A mademoiselle Molière.

Vous, vous faites le même personnage que dans la _Critique_, et je n'ai

rien à vous dire, non plus qu'à mademoiselle Duparc.

A mademoiselle du Croisy.

Pour vous, vous représentez une de ces personnes qui prêtent doucement

des charités[191] à tout le monde; de ces femmes qui donnent toujours le

petit coup de langue en passant, et seroient bien fâchées d'avoir

souffert qu'on eût dit du bien du prochain. Je crois que vous ne vous

acquitterez pas mal de ce rôle.

A mademoiselle Hervé.

Et pour vous, vous êtes la soubrette de la précieuse, qui se mêle de

temps en temps dans la conversation, et attrape, comme elle peut, tous

les termes de sa maîtresse. Je vous dis tous vos caractères, afin que

vous vous les imprimiez fortement dans l'esprit. Commençons maintenant à

répéter, et voyons comme cela ira. Ah! voici justement un fâcheux! Il ne

nous fallait plus que cela!

[182] Pour: me donner la rage. Mot dont le sens s'est affaibli depuis

le XVIIe siècle.

[183] Les comédiens de l'hôtel de Bourgogne. Voyez plus haut, p. 216.

[184] Le mardi, le vendredi et le dimanche. Les deux troupes jouaient

simultanément et à la même heure.

[185] Pour: à une comédie. Nuance archaïque que nous avons perdue.

Molière n'a pas seulement l'idée passagère d'une comédie, elle est

pour lui tout un rêve.

[186] Se mêler d'une chose.

[187] Monfleury, dont l'abdomen était immense, et que Molière va

parodier tout à l'heure.

[188] Pour: chargé de tripes. Mot burlesque créé par Molière à la

façon de Rabelais.

[189] Pour: j'en ai reconnu quelques-uns là. Ellipse trop forte.

[190] Pour: mignarde, faisant des façons. Mot excellent devenu

vulgaire.

[191] Pour: médire avec douceur, prêter de mauvaises actions à son

prochain, sans doute par charité. Proverbe par antiphrase, d'une

signification très-malicieuse.

SCÈNE II.--LA THORILLIÈRE, MOLIÈRE, BRÉCOURT, LA GRANGE, DU CROISY,

mesdemoiselles DUPARC, BÉJART, DEBRIE, MOLIÈRE, DU CROISY, HERVÉ.

LA THORILLIÈRE.

Bonjour, monsieur Molière.

MOLIÈRE.

Monsieur, votre serviteur. (A part.) La peste soit de l'homme!

LA THORILLIÈRE.

Comment vous en va[192]?

MOLIÈRE.

Fort bien, pour vous servir. (Aux actrices.) Mesdemoiselles, ne...

LA THORILLIÈRE.

Je viens d'un lieu où j'ai bien dit du bien de vous.

MOLIÈRE.

Je vous suis obligé. (A part.) Que le diable t'emporte! (Aux acteurs.)

Ayez un peu de soin...

LA THORILLIÈRE.

Vous jouez une pièce nouvelle aujourd'hui?

MOLIÈRE.

Oui, monsieur. (Aux actrices.) N'oubliez pas...

LA THORILLIÈRE.

C'est le roi qui vous l'a fait faire?

MOLIÈRE.

Oui, monsieur. (Aux acteurs.) De grâce, songez...

LA THORILLIÈRE.

Comment l'appelez-vous?

MOLIÈRE.

Oui, monsieur.

LA THORILLIÈRE.

Je vous demande comment vous la nommez.

MOLIÈRE.

Ah! ma foi, je ne sais. (Aux actrices.) Il faut, s'il vous plaît, que

vous...

LA THORILLIÈRE.

Comment serez-vous habillés?

MOLIÈRE.

Comme vous voyez. (Aux acteurs.) Je vous prie...

LA THORILLIÈRE.

Quand commencerez-vous?

MOLIÈRE.

Quand le roi sera venu. (A part.) Au diantre le questionneur!

LA THORILLIÈRE.

Quand croyez-vous qu'il vienne?

MOLIÈRE.

La peste m'étouffe, monsieur, si je le sais!

LA THORILLIÈRE.

Savez-vous point...

MOLIÈRE.

Molière - Œuvres complètes, Tome 2 · 第 13 / 20 段