Quoi! vous voyez contre vous madame, M. le marquis et M. Lysidas, et

vous osez résister encore? Fi? que cela est de mauvaise grâce!

CLIMÈNE.

Voilà qui me confond, pour moi, que des personnes raisonnables se

puissent mettre en tête de donner protection aux sottises de cette

pièce.

LE MARQUIS.

Dieu me damne! madame, elle est misérable depuis le commencement jusqu'à

la fin.

DORANTE.

Cela est bientôt dit, marquis. Il n'est rien plus aisé que de trancher

ainsi; et je ne vois aucune chose qui puisse être à couvert de la

souveraineté de tes décisions.

LE MARQUIS.

Parbleu! tous les autres comédiens[170] qui étoient là pour la voir en

ont dit tous les maux du monde.

DORANTE.

Ah! je ne dis plus mot; tu as raison, marquis. Puisque les autres

comédiens en disent du mal, il faut les en croire assurément. Ce sont

tous gens éclairés, et qui parlent sans intérêt. Il n'y a plus rien à

dire, je me rends.

CLIMÈNE.

Rendez-vous, ou ne vous rendez pas, je sais fort bien que vous ne me

persuaderez point de souffrir les immodesties de cette pièce, non plus

que les satires désobligeantes qu'on y voit contre les femmes.

URANIE.

Pour moi, je me garderai bien de m'en offenser, et de prendre rien sur

mon compte de tout ce qui s'y dit. Ces sortes de satires tombent

directement sur les mœurs, et ne frappent les personnes que par

réflexion. N'allons point nous appliquer nous-mêmes les traits d'une

censure générale; et profitons de la leçon, si nous pouvons, sans faire

semblant qu'on parle à nous. Toutes les peintures ridicules qu'on expose

sur les théâtres doivent être regardées sans chagrin de tout le monde.

Ce sont miroirs publics, où il ne faut jamais témoigner qu'on se voie;

et c'est se taxer hautement d'un défaut que se scandaliser qu'on le

reprenne.

CLIMÈNE.

Pour moi, je ne parle pas de ces choses par la part que j'y puisse

avoir, et je pense que je vis d'un air dans le monde à ne pas craindre

d'être cherchée dans les peintures qu'on fait là des femmes qui se

gouvernent mal.

ÉLISE.

Assurément, madame, on ne vous y cherchera point. Votre conduite est

assez connue, et ce sont de ces sortes de choses qui ne sont contestées

de personne.

URANIE, à Climène.

Aussi, madame, n'ai-je rien dit qui aille à vous; et mes paroles, comme

les satires de la comédie, demeurent dans la thèse générale.

CLIMÈNE.

Je n'en doute pas, madame. Mais enfin passons sur ce chapitre. Je ne

sais pas de quelle façon vous recevez les injures qu'on dit à notre sexe

dans un certain endroit de la pièce; et, pour moi, je vous avoue que je

suis dans une colère épouvantable, de voir que cet auteur impertinent

nous appelle des _animaux_.

URANIE.

Ne voyez-vous pas que c'est un ridicule[171] qu'il fait parler?

DORANTE.

Et puis, madame, ne savez-vous pas que les injures des amans n'offensent

jamais; qu'il est des amours emportés aussi bien que des doucereux[172];

et qu'en de pareilles occasions les paroles les plus étranges, et

quelque chose de pis encore, se prennent bien souvent pour des marques

d'affection par celles mêmes qui les reçoivent?

ÉLISE.

Dites tout ce que vous voudrez, je ne saurois digérer cela, non plus que

le _potage_ et la _tarte à la crème_, dont madame a parlé tantôt.

LE MARQUIS.

Ah! ma foi! oui, _tarte à la crème!_ voilà ce que j'avois remarqué

tantôt; _tarte à la crème!_ Que je vous suis obligé, madame, de m'avoir

fait souvenir de _tarte à la crème!_ Y a-t-il assez de pommes[173] en

Normandie pour _tarte à la crème_? _Tarte à la crème_, morbleu! _tarte à

la crème!_

DORANTE.

Eh bien, que veux-tu dire? _Tarte à la crème!_

LE MARQUIS.

Parbleu! _tarte à la crème_, chevalier!

DORANTE.

Mais encore?

LE MARQUIS.

_Tarte à la crème!_

DORANTE.

Dis-nous un peu tes raisons.

LE MARQUIS.

_Tarte à la crème!_

URANIE.

Mais il faut expliquer sa pensée, ce me semble.

LE MARQUIS.

_Tarte à la crème_, madame!

URANIE.

Que trouvez-vous là à redire?

LE MARQUIS.

Moi, rien. _Tarte à la crème!_

URANIE.

Ah! je le quitte[174].

ÉLISE.

M. le marquis s'y prend bien, et vous bourre de la belle manière. Mais

je voudrois bien que M. Lysidas voulut les achever, et leur donner

quelques petits coups de sa façon.

LYSIDAS.

Ce n'est pas ma coutume de rien blâmer, et je suis assez indulgent pour

les ouvrages des autres. Mais enfin, sans choquer l'amitié que M. le

chevalier témoigne pour l'auteur, on m'avouera que ces sortes de

comédies ne sont pas proprement des comédies, et qu'il y a une grande

différence de toutes ces bagatelles à la beauté des pièces sérieuses.

Cependant tout le monde donne là-dedans aujourd'hui: on ne court plus

qu'à cela, et l'on voit une solitude effroyable aux grands ouvrages,

lorsque des sottises ont tout Paris. Je vous avoue que le cœur m'en

saigne quelquefois, et cela est honteux pour la France.

CLIMÈNE.

Il est vrai que le goût des gens est étrangement gâté là-dessus, et que

le siècle s'encanaille[175] furieusement.

ÉLISE.

Celui-là est joli encore: _s'encanaille!_ Est-ce vous qui l'avez

inventé, madame?

CLIMÈNE.

Eh!

ÉLISE.

Je m'en suis bien doutée.

DORANTE.

Vous croyez donc, monsieur Lysidas, que tout l'esprit et toute la beauté

sont dans les poëmes sérieux, et que les pièces comiques sont des

niaiseries qui ne méritent aucune louange?

URANIE.

Ce n'est pas mon sentiment, pour moi. La tragédie, sans doute, est

quelque chose de beau quand elle est bien touchée; mais la comédie a ses

charmes, et je tiens que l'une n'est pas moins difficile à faire que

l'autre.

DORANTE.

Assurément, madame; et quand, pour la difficulté, vous mettriez un peu

plus du côté de la comédie, peut-être vous ne vous abuseriez pas. Car,

enfin, je trouve qu'il est bien plus aisé de se guinder sur de grands

sentiments, de braver en vers la fortune, accuser les destins, et dire

des injures aux dieux, que d'entrer comme il faut dans le ridicule des

hommes, et de rendre agréablement sur le théâtre les défauts de tout le

monde. Lorsque vous peignez des héros, vous faites ce que vous voulez.

Ce sont des portraits à plaisir, où l'on ne cherche point de

ressemblance; et vous n'avez qu'à suivre les traits d'une imagination

qui se donne l'essor, et qui souvent laisse le vrai pour attraper le

merveilleux. Mais, lorsque vous peignez les hommes, il faut peindre

d'après nature. On veut que ces portraits ressemblent; et vous n'avez

rien fait, si vous n'y faites reconnaître les gens de votre siècle. En

un mot, dans les pièces sérieuses, il suffit, pour n'être point blâmé,

de dire des choses qui soient de bon sens et bien écrites; mais ce n'est

pas assez dans les autres, il y faut plaisanter; et c'est une étrange

entreprise que celle de faire rire les honnêtes gens.

CLIMÈNE.

Je crois être du nombre des honnêtes gens; et cependant je n'ai pas

trouvé le mot pour rire dans tout ce que j'ai vu.

LE MARQUIS.

Ma foi, ni moi non plus.

DORANTE.

Pour toi, marquis, je ne m'en étonne pas. C'est que tu n'y as point

trouvé de turlupinades.

LYSIDAS.

Ma foi, monsieur, ce qu'on y rencontre ne vaut guère mieux, et toutes

les plaisanteries y sont assez froides, à mon avis.

DORANTE.

La cour n'a pas trouvé cela.

LYSIDAS.

Ah! monsieur, la cour!

DORANTE.

Achevez, monsieur Lysidas. Je vois bien que vous voulez dire que la cour

ne se connoît pas à ces choses; et c'est le refuge ordinaire de vous

autres messieurs les auteurs, dans le mauvais succès de vos ouvrages,

que d'accuser l'injustice du siècle et le peu de lumières des

courtisans. Sachez, s'il vous plaît, monsieur Lysidas, que les

courtisans ont d'aussi bons yeux que d'autres; qu'on peut être habile

avec un point de Venise[176] et des plumes, aussi bien qu'avec une

perruque courte et un petit rabat uni; que la grande épreuve de toutes

vos comédies, c'est le jugement de la cour; que c'est son goût qu'il

faut étudier pour trouver l'art de réussir; qu'il n'y a point de lieu où

les décisions soient si justes; et, sans mettre en ligne de compte tous

les gens savans qui y sont, que du simple bon sens naturel et du

commerce de tout le beau monde on s'y fait une manière d'esprit qui,

sans comparaison, juge plus finement des choses que tout le savoir

enrouillé[177] des pédans.

URANIE.

Il est vrai que, pour peu qu'on y demeure, il vous passe là tous les

jours assez de choses devant les yeux pour acquérir quelque habitude de

les connoître, et surtout pour ce qui est de la bonne et mauvaise

plaisanterie.

DORANTE.

La cour a quelques ridicules, j'en demeure d'accord, et je suis, comme

on voit, le premier à les fronder. Mais, ma foi, il y en a un grand

nombre parmi les beaux esprits de profession; et, si l'on joue quelques

marquis, je trouve qu'il y a bien plus de quoi jouer les auteurs, et que

ce seroit une chose plaisante à mettre sur le théâtre que leurs grimaces

savantes et leurs raffinemens ridicules, leur vicieuse coutume

d'assassiner les gens de leurs ouvrages, leur friandise de louanges,

leurs ménagements de pensées, leur trafic de réputation, et leurs ligues

offensives et défensives, aussi bien que leurs guerres d'esprit, et

leurs combats de prose et de vers.

LYSIDAS.

Molière est bien heureux, monsieur, d'avoir un protecteur aussi chaud

que vous. Mais, enfin, pour venir au fait, il est question de savoir si

sa pièce est bonne, et je m'offre d'y montrer partout cent défauts

visibles.

URANIE.

C'est une étrange chose de vous autres, messieurs les poëtes, que vous

condamniez toujours les pièces où tout le monde court, et ne disiez

jamais du bien que de celles où personne ne va. Vous montrez pour les

unes une haine invincible, et pour les autres une tendresse qui n'est

pas concevable.

DORANTE.

C'est qu'il est généreux de se ranger du côté des affligés.

URANIE.

Mais, de grâce, monsieur Lysidas, faites-nous voir ces défauts, dont je

ne me suis point aperçue.

LYSIDAS.

Ceux qui possèdent Aristote et Horace voient d'abord, madame, que cette

comédie pèche contre toutes les règles de l'art.

URANIE.

Je vous avoue que je n'ai aucune habitude avec ces messieurs-là, et que

je ne sais point les règles de l'art.

DORANTE.

Vous êtes de plaisantes gens avec vos règles, dont vous embarrassez les

ignorans, et nous étourdissez tous les jours! Il semble, à vous ouïr

parler, que ces règles de l'art soient les plus grands mystères du

monde; et, cependant, ce ne sont que quelques observations aisées, que

le bon sens a faites sur ce qui peut ôter le plaisir que l'on prend à

ces sortes de poëmes; et le même bon sens qui a fait autrefois ces

observations les fait aisément tous les jours, sans le secours d'Horace

et d'Aristote. Je voudrois bien savoir si la grande règle de toutes les

règles n'est pas de plaire, et si une pièce de théâtre qui a attrapé son

but n'a pas suivi un bon chemin. Veut-on que tout un public s'abuse sur

ces sortes de choses, et que chacun n'y soit pas juge du plaisir qu'il y

prend?

URANIE.

J'ai remarqué une chose de ces messieurs-là: c'est que ceux qui parlent

le plus des règles, et qui les savent mieux que les autres, font des

comédies que personne ne trouve belles.

DORANTE.

Et c'est ce qui marque, madame, comme on doit s'arrêter peu à leurs

disputes embarrassées, car enfin, si les pièces qui sont selon les

règles ne plaisent pas, et que celles qui plaisent ne soient pas selon

les règles, il faudrait, de nécessité, que les règles eussent été mal

faites. Moquons-nous donc de cette chicane où ils veulent assujettir le

goût du public, et ne consultons dans une comédie que l'effet qu'elle

fait sur nous. Laissons-nous aller de bonne foi aux choses qui nous

prennent par les entrailles, et ne cherchons point de raisonnement pour

nous empêcher d'avoir du plaisir.

URANIE.

Pour moi, quand je vois une comédie, je regarde seulement si les choses

me touchent; et, lorsque je m'y suis bien divertie, je ne vais point

demander si j'ai eu tort, et si les règles d'Aristote me défendoient de

rire.

DORANTE.

C'est justement comme un homme qui auroit trouvé une sauce excellente,

et qui voudroit examiner si elle est bonne, sur les préceptes du

_Cuisinier françois_.

URANIE.

Il est vrai; et j'admire les raffinemens de certaines gens sur des

choses que nous devons sentir par nous-mêmes.

DORANTE.

Vous avez raison, madame, de les trouver étranges, tous ces raffinemens

mystérieux. Car enfin, s'ils ont lieu, nous voilà réduits à ne nous plus

croire; nos propres sens seront esclaves en toutes choses; et, jusques

au manger et au boire, nous n'oserons plus trouver rien de bon sans le

congé de messieurs les experts.

LYSIDAS.

Enfin, monsieur, toute votre raison, c'est que l'_École des Femmes_ a

plu; et vous ne vous souciez point qu'elle ne soit pas dans les règles

pourvu...

DORANTE.

Tout beau, monsieur Lysidas, je ne vous accorde pas cela. Je dis bien

que le grand art est de plaire, et que cette comédie ayant plu à ceux

pour qui elle est faite, je trouve que c'est assez pour elle, et qu'elle

doit peu se soucier du reste. Mais, avec cela, je soutiens qu'elle ne

pèche contre aucune des règles dont vous parlez. Je les ai lues, Dieu

merci, autant qu'un autre; et je ferois voir aisément que peut-être

n'avons-nous point de pièce au théâtre plus régulière que celle-là.

ÉLISE.

Courage, monsieur Lysidas! nous sommes perdus si vous reculez.

LYSIDAS.

Quoi! monsieur, la protase, l'épitase et la péripétie...

DORANTE.

Ah! monsieur Lysidas, vous nous assommez avec vos grands mots! Ne

paroissez point si savant, de grâce! Humanisez votre discours, et parlez

pour être entendu. Pensez-vous qu'un nom grec donne plus de poids à vos

raisons? Et ne trouveriez-vous pas qu'il fût aussi beau de dire

l'exposition du sujet, que la protase; le nœud, que l'épitase; et le

dénoûment, que la péripétie?

LYSIDAS.

Ce sont termes de l'art, dont il est permis de se servir. Mais, puisque

ces mots blessent vos oreilles, je m'expliquerai d'une autre façon, et

je vous prie de répondre positivement à trois ou quatre choses que je

vais dire. Peut-on souffrir une pièce qui pèche contre le nom propre des

pièces de théâtre? Car enfin le nom de poëme dramatique vient d'un mot

grec qui signifie agir, pour montrer que la nature de ce poëme consiste

dans l'action; et dans cette comédie-ci il ne se passe point d'actions,

et tout consiste en des récits que vient faire ou Agnès ou Horace.

LE MARQUIS.

Ah! ah! chevalier.

CLIMÈNE.

Voilà qui est spirituellement remarqué, et c'est prendre le fin des

choses.

LYSIDAS.

Est-il rien de si peu spirituel, ou, pour mieux dire, rien de si bas,

que quelques mots où tout le monde rit, et surtout celui des _enfans par

l'oreille_?

CLIMÈNE.

Fort bien.

ÉLISE.

Ah!

LYSIDAS.

La scène du valet et de la servante au dedans de la maison n'est-elle

pas d'une longueur ennuyeuse, et tout à fait impertinente?

LE MARQUIS.

Cela est vrai.

CLIMÈNE.

Assurément.

ÉLISE.

Il a raison.

LYSIDAS.

Arnolphe ne donne-t-il pas trop librement son argent à Horace? Et,

puisque c'est le personnage ridicule de la pièce, falloit-il lui faire

l'action d'un honnête homme?

LE MARQUIS.

Bon. La remarque est encore bonne.

CLIMÈNE.

Admirable.

ÉLISE.

Merveilleuse.

LYSIDAS.

Le sermon et les maximes ne sont-ils pas des choses ridicules, et qui

choquent même le respect que l'on doit à nos mystères?

LE MARQUIS.

C'est bien dit.

CLIMÈNE.

Voilà parlé comme il faut.

ÉLISE.

Il ne se peut rien de mieux.

LYSIDAS.

Et ce M. de la Souche, enfin, qu'on nous fait un homme d'esprit, et qui

paroît si sérieux en tant d'endroits, ne descend-il point dans[178]

quelque chose de trop comique et de trop outré au cinquième acte,

lorsqu'il explique à Agnès la violence de son amour, avec ces roulements

d'yeux extravagants, ces soupirs ridicules, et ces larmes niaises qui

font rire tout le monde?

LE MARQUIS.

Morbleu! merveille!

CLIMÈNE.

Miracle!

ÉLISE.

Vivat, monsieur Lysidas!

LYSIDAS.

Je laisse cent mille autres choses, de peur d'être ennuyeux.

LE MARQUIS.

Parbleu! chevalier, te voilà mal ajusté.

DORANTE.

Il faut voir.

LE MARQUIS.

Tu as trouvé ton homme, ma foi.

DORANTE.

Peut-être.

LE MARQUIS.

Réponds, réponds, réponds, réponds.

DORANTE.

Volontiers. Il...

LE MARQUIS.

Réponds donc, je te prie.

DORANTE.

Laisse-moi donc faire. Si...

LE MARQUIS.

Parbleu! je te défie de répondre.

DORANTE.

Oui, si tu parles toujours.

CLIMÈNE.

De grâce, écoutons ses raisons.

DORANTE.

Premièrement, il n'est pas vrai de dire que toute la pièce n'est qu'en

récits. On y voit beaucoup d'actions qui se passent sur la scène; et les

récits eux-mêmes y sont des actions, suivant la constitution du sujet;

d'autant qu'ils sont tous faits innocemment, ces récits, à la personne

intéressée, qui, par là, entre à tous coups dans une confusion à

réjouir les spectateurs, et prend, à chaque nouvelle, toutes les

mesures qu'il peut, pour se parer du malheur qu'il craint.

URANIE.

Pour moi, je trouve que la beauté du sujet de l'_Ecole des Femmes_

consiste dans cette confidence perpétuelle; et, ce qui me paroît assez

plaisant, c'est qu'un homme qui a de l'esprit, et qui est averti de tout

par une innocente qui est sa maîtresse[179], et par un étourdi qui est

son rival, ne puisse avec cela éviter ce qui lui arrive.

LE MARQUIS.

Bagatelle, bagatelle!

CLIMÈNE.

Foible réponse.

ÉLISE.

Mauvaises raisons.

DORANTE.

Pour ce qui est des _enfants par l'oreille_, ils ne sont plaisans que

par réflexion à Arnolphe; et l'auteur n'a pas mis cela pour être de soi

un bon mot, mais seulement pour une chose qui caractérise l'homme et

peint d'autant mieux son extravagance, puisqu'il rapporte une sottise

triviale qu'a dite Agnès, comme la chose la plus belle du monde et qui

lui donne une joie inconcevable.

LE MARQUIS.

C'est mal répondre.

CLIMÈNE.

Cela ne satisfait point.

ÉLISE.

C'est ne rien dire.

DORANTE.

Quant à l'argent qu'il donne librement, outre que la lettre de son

meilleur ami lui est une caution suffisante, il n'est pas incompatible

qu'une personne soit ridicule en de certaines choses, et honnête homme

en d'autres. Et pour la scène d'Alain et de Georgette dans le logis, que

quelques-uns ont trouvée longue et froide, il est certain qu'elle n'est

pas sans raison; et, de même qu'Arnolphe se trouve attrapé pendant son

voyage par la pure innocence de sa maîtresse, il demeure au retour

longtemps à sa porte par l'innocence de ses valets, afin qu'il soit

partout puni par les choses qu'il a crues faire la sûreté de ses

précautions.

LE MARQUIS.

Voilà des raisons qui ne valent rien.

CLIMÈNE.

Tout cela ne fait que blanchir.

ÉLISE.

Cela fait pitié.

DORANTE.

Pour le discours moral que vous appelez un sermon, il est certain que de

vrais dévots qui l'ont ouï n'ont pas trouvé qu'il choquât ce que vous

dites; et sans doute que ces paroles d'_enfer_ et de _chaudières

bouillantes_ sont assez justifiées par l'extravagance d'Arnolphe et par

l'innocence de celle à qui il parle. Et, quant au transport amoureux du

cinquième acte, qu'on accuse d'être trop outré et trop comique, je

voudrois bien savoir si ce n'est pas faire la satire des amans, et si

les honnêtes gens même et les plus sérieux, en de pareilles occasions,

ne font pas des choses...

LE MARQUIS.

Ma foi, chevalier, tu ferois mieux de te taire.

DORANTE.

Fort bien. Mais enfin, si nous nous regardions nous-mêmes, quand nous

sommes bien amoureux...

LE MARQUIS.

Je ne veux pas seulement t'écouter.

DORANTE.

Écoute-moi si tu veux. Est-ce que dans la violence de la passion...

LE MARQUIS.

La, la, la, la, lare, la, la, la, la, la, la.

Il chante.

DORANTE.

Quoi!

LE MARQUIS.

La, la, la, la, lare, la, la, la, la, la, la.

DORANTE.

Je ne sais pas si...

LE MARQUIS.

La la, la, la, lare, la, la, la, la, la, la.

URANIE.

Il me semble que...

LE MARQUIS.

La, la, la, la, lare, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la.

URANIE.

Il se passe des choses assez plaisantes dans notre dispute. Je trouve

qu'on en pourroit bien faire une petite comédie, et que cela ne seroit

pas trop mal à la queue de l'_École des Femmes_.

DORANTE.

Vous avez raison.

LE MARQUIS.

Parbleu! chevalier, tu jouerois là-dedans un rôle qui ne te seroit pas

avantageux.

DORANTE.

Il est vrai, marquis.

CLIMÈNE.

Pour moi, je souhaiterois que cela se fît, pourvu qu'on traitât

l'affaire comme elle s'est passée.

ÉLISE.

Et moi, je fournirois de bon cœur mon personnage.

LYSIDAS.

Je ne refuserois pas le mien, que je pense.

URANIE.

Puisque chacun en seroit content, chevalier, faites un mémoire de tout,

et le donnez à Molière, que vous connoissez, pour le mettre en comédie.

CLIMÈNE.

Il n'aurait garde, sans doute, et ce ne serait pas des vers à sa

louange.

URANIE.

Point, point; je connais son humeur: il ne se soucie[180] pas qu'on

fronde ses pièces, pourvu qu'il y vienne du monde.

DORANTE.

Oui. Mais quel dénoûment pourroit-il trouver à ceci? Car il ne saurait

y avoir ni mariage, ni reconnaissance; et je ne sais point par où l'on

pourroit faire finir la dispute.

URANIE.

Il faudroit rêver quelque incident pour cela.

[170] Les comédiens de l'hôtel de Bourgogne, alors délaissés.

[171] Pour: personnage ridicule. Mot qui, sans le substantif, ne

s'emploie plus aujourd'hui qu'au neutre.

[172] Pour: de doucereux. La règle des pronoms partitifs n'était pas

encore fixée.

[173] Projectiles employés en maintes circonstances par le public

mécontent.

[174] Pour: cède le pas. _Le_ est neutre, comme dans: vous le payerez.

[175] Mot inventé par une précieuse, madame de Mauny, et qui est resté

dans la langue.

[176] Dentelles qui coûtaient fort cher.

[177] Pour: couvert de rouille. Mot composé par Molière, maintenant

inusité, et très-expressif.

[178] Pour: jusqu'à. Archaïsme plus expressif que la tournure moderne.

[179] Pour: prétendue. Mot qui a changé de sens, comme beaucoup

d'autres: _coquette_, _prude_, par exemple.

[180] Pour: il n'a pas souci que. Le sens de ce mot a changé.

SCÈNE VIII.--CLIMÈNE, URANIE, ÉLISE, DORANTE, LE MARQUIS, LYSIDAS,

GALOPIN.

GALOPIN.

Madame, on a servi sur table.

DORANTE.

Ah! voilà justement ce qu'il faut pour le dénoûment que nous cherchions,

et l'on ne peut rien trouver de plus naturel. On disputera fort et ferme

de part et d'autre, comme nous avons fait, sans que personne se rende;

un petit laquais viendra dire qu'on a servi, on se lèvera, et chacun ira

souper.

URANIE.

La comédie ne peut pas mieux finir, et nous ferons bien d'en demeurer

là.

FIN DE LA CRITIQUE DE L'ÉCOLE DES FEMMES

L'IMPROMPTU DE VERSAILLES

COMÉDIE

REPRÉSENTÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS A VERSAILLES,

LE 14 OCTOBRE 1663,

ET A PARIS SUR LE THÉATRE DU PALAIS-ROYAL,

LE 4 NOVEMBRE SUIVANT.

On voulait détruire Molière. On le jouait à l'hôtel de Bourgogne sous

son costume, avec sa perruque, avec ses tics naturels et sous son propre

nom. Les petits gentilshommes, furieux d'être signalés comme _turlupins_

et de voir le marquis de Mascarille remplacer le bouffon de la comédie

espagnole, le _gracioso_, l'attendaient à la porte du théâtre afin de

punir ce «garçon nommé Molière». On préparait la requête contre son

inceste, que devait présenter, au mois de décembre suivant, le gros

Monfleury. Le duc de la Feuillade, dont Molière avait bafoué la critique

dédaigneuse, n'avait feint de l'embrasser que pour déchirer le visage du

comédien, que les boutons de son pourpoint mirent en sang. Enfin

Boursault, devenu l'organe des dévots scrupuleux, l'acusait d'athéisme;

au milieu de cette émeute universelle, de cette sédition soulevée contre

son génie, il n'avait pour appui que ce génie même, le public et la main

royale.

La guerre soutenue par lui, non-seulement amusait la royauté, mais la

servait. L'affaiblissement de la noblesse, le niveau passe sur la

bourgeoisie et la gentilhommerie de race, ridicule jeté sur tout ce qui

s'éloignait de la convenance, peut-être aussi certaines exécutions

personnelles que le roi n'indiquait pas, mais qui étaient loin de lui

déplaire, tout cela donnait à Molière liberté et même autorité. Il en

usa, comme critique moraliste, avec une verve hardie qui semble

excessive à Voltaire et que l'on a inculpée à tort. Ses représailles

étaient justes. Si Boursault fut joué par lui, Boursault, qui lui avait

donné l'exemple, devait subir la loi du talion. Tous les jours on

traînait Molière sur le théâtre, et lui-même, allant s'asseoir près des

acteurs, comme c'était la coutume, il avait dû subir le spectacle de sa

propre parodie et de la caricature odieuse que ses ennemis faisaient en

public de sa personne et de ses mœurs. Dans ce duel à bout portant il

eût été puéril d'opposer un fleuret boutonné à l'épée ou à la lance.

Molière - Œuvres complètes, Tome 2 · 第 12 / 20 段