LA MAISON DES TROIS-NOURRICES.

M. A. Lesceur, secrétaire de la Société des Beaux-Arts de Narbonne, nous

écrit:

Un événement particulièrement heureux au point de vue de l'art et de

l'histoire locale vient de se produire à Narbonne, dans les premiers

jours de janvier.

La maison dite des Trois-Nourrices, un joyau artistique du commencement

du seizième siècle, que menaçait le sort de bon nombre de monuments

historiques de nos anciennes provinces, a été acquise par M. Louis

Berthomieu, le très dévoué et très intelligent conservateur du musée de

Narbonne, au moment où le vieil immeuble allait devenir la proie du

mercantilisme exotique.

Dans le vieux quartier du Bourg, non loin de l'église Saint-Paul Serge,

à l'angle des rues Edgar-Quinet et des Trois-Nourrices, se dresse ce

charmant édifice, que connaissent bien les touristes, les archéologues

et tous les fervents amoureux de l'art ou de la curiosité historique.

«L'hostellerie des Trois-Nourrices» (ainsi nommée à cause de cinq

figures, dont trois au milieu plus petites, de Diane d'Éphèse, croit-on,

en forme de cariatides) a joué un rôle important dans l'histoire de

l'antique cité narbonnaise. Son mérite artistique n'est pas moindre: les

façades ouest et sud sont pleines de fines sculptures représentant des

têtes de béliers soutenant des guirlandes de fleurs, les colonnes qui

encadrent les croisées sont également fouillées par un ciseau savant et

plein de goût.

Les archives locales nous ont révélé le nom de celui qui la fit

construire: c'est un riche bourgeois de Narbonne, nommé Pierre Gentian,

fort important personnage, à en juger par le luxe artistique de sa

demeure. On ignore par suite de quelle vicissitude cette habitation

seigneuriale fut transformée en une hôtellerie.

Mais quelle hôtellerie!

Le bon Rabelais, songeant à se faire médecin, et, prenant ses grades à

la Faculté de Montpellier (1537), y vint souvent «humer le piot» du

fameux cru de Quatourze, qu'on pouvait, alors, apercevoir des fenêtres

de l'hôtel.

La conspiration contre le cardinal de Richelieu, entre Cinq-Mars, de

Thou et le délégué de la cour d'Espagne, fut ourdie dans une des salles

des Trois-Nourrices. Après la découverte du complot, Cinq-Mars, arrêté

et enchaîné, y fut ramené prisonnier en attendant sa prochaine exécution

(1642).

Molière y séjourna à plusieurs reprises avec sa troupe (1642, 1649,

1650). En cette dernière année, le grand auteur comique figure en

qualité de parrain dans un acte de baptême transcrit sur un registre de

naissances de la paroisse voisine.

A la fin du dix-huitième siècle, l'hôtellerie des Trois-Nourrices fut

morcelée et chacune de ses parties devint le logement de bons bourgeois

qui, insouciants du glorieux passé de l'immeuble et de sa valeur

artistique, y firent opérer quelques malencontreuses modifications,

heureusement réparables aujourd'hui.

[Illustration: Une sculpture retrouvée du tombeau de Claude de Lorraine

à Joinville: tête de mort couronnée et ailée, oeuvre de Ligier Richier.]

Sur la demande de M. Berthomieu, son nouveau propriétaire, la commission

des Monuments historiques a prononcé le classement de ce précieux

édifice.

L'Illustration, No. 3647, 18 Janvier 1913 · 第 28 / 33 题