Avec un tel titre, une pièce était assurée de susciter l'attention
générale; avec un tel sujet, elle était assurée de bénéficier d'une
sympathie chaleureuse, voire d'exciter de l'enthousiasme. Mais aussi
pour le bien justifier, ce titre, il fallait que le sujet fût traité à
fond. Tâche ardue et périlleuse,--non cependant pour MM. Gaston Leroux
et Lucien Camille, celui-ci particulièrement en situation de connaître
les êtres et les choses qu'ils voulaient dépeindre, celui-là les
connaissant aussi, et ayant donné déjà maintes preuves de son talent
d'écrivain et de son habileté dramatique. Ainsi les deux auteurs ont pu,
avec leur oeuvre ardente et pathétique, faire vibrer les nerfs des
spectateurs sans qu'il s'élevât une note discordante.
Une des scènes, ingénieuses et fortes, qui produisirent le plus d'effet
est précisément celle que représente la gravure ci-dessus. On a voulu
fêter, dans une vieille maison d'Alsace, le retour d'une compatriote qui
fut expulsée, cinq ans auparavant, pour avoir, chez elle, chanté un peu
trop haut la _Marseillaise_,--et qui revient, alarmée, parce qu'on lui a
annoncé que son fils, resté au pays, s'est épris d'une jeune Allemande
et veut l'épouser; les parents, les serviteurs, les amis, se sont réunis
autour de la table familiale, et l'on évoque des souvenirs; on en vient
à parler de ce soir tragique de l'expulsion... Oui, on chantait _la
Marseillaise_, ici, autour du piano... En joignant le geste et la
parole, l'héroïne de la soirée s'approche de l'instrument de musique,
l'ouvre, fredonne, en s'accompagnant en sourdine, les premières paroles
de l'hymne national, et, tous, parents, amis, serviteurs, groupés autour
d'elle, entraînés irrésistiblement, chantent dans la communion d'une foi
profonde,--tandis qu'à l'écart, isolé, se tient le fils de la maison,
qui ne se sent plus entièrement de coeur avec sa propre famille depuis
qu'il fut ensorcelé par les charmes d'une fille de leurs oppresseurs.
... La scène est d'une impressionnante beauté à laquelle on ne résiste
pas. Elle est jouée avec une ardeur frémissante par Mme Réjane qui ne
fut jamais plus acclamée.
Toute la pièce est du reste mise en scène avec le plus juste
pittoresque; et ses personnages allemands, caricaturés sans méchanceté
mais avec beaucoup d'esprit, semblent échappés tout vifs des pages d'un
album de Hansi: tels ce «Herr professor» silhouetté par M. Joseph
Leroux, frère d'un des auteurs, et son fils, figuré par M. Donnio. Par
une heureuse fortune, d'ailleurs, le soir même où notre photographe
allait prendre ces deux instantanés, il rencontra, dans la loge de Mme
Réjane, le grand caricaturiste alsacien, venu pour féliciter l'illustre
comédienne.
[Illustration: Un personnage d'_Alsace_: «Herr professor».]
[Illustration: Le dessinateur alsacien Hansi. Mme Réjane. Dans la loge
de Mme Réjane, pendant un entr'acte: une visite à la principale
interprète d'_Alsace_.]
[Illustration: Le fils de «Herr professor».]