A travers les quartiers récemment brûlés de Tien Tsin, nous sommes
allés, avec le lieutenant Dubreuil, rendre visite à une jeune Chinoise,
miss Chung, sage-femme diplômée en Angleterre.
Cette intelligente et courageuse fille, sous la direction d'une
doctoresse, Chinoise comme elle, dont je n'ai pu retenir le nom, se
consacre à l'instruction de gardes-malades dans un institut qu'elles ont
fondé et qui subsiste grâce aux libéralités des personnes généreuses de
la ville. Ces dames charitables reçoivent gratuitement les Chinoises
pauvres et enceintes, font les accouchements et donnent aux enfants les
premiers soins. Voilà du bon modernisme!
Miss Chung nous a montré une jeune mère sur qui, vingt jours auparavant,
on avait pratiqué l'opération césarienne, et qui marchait, maintenant
alerte, tenant dans ses bras son enfant, très bien portant, auquel on
avait donné le nom de César,--Si Sa, en chinois.
Dans un autre coin du quartier indigène, en une maison fort délabrée,
les soeurs de Saint-Vincent de Paul prodiguent leurs soins et leur
charité aux miséreux d'alentour. Nous avons trouvé, dans son
dispensaire, entourée de haillonneux de tous âges, la mère supérieure en
train d'essayer d'arracher une dent à un vieux Chinois qui ne devait
pourtant pas les avoir bien solides et qui hurlait d'épouvante chaque
fois que l'opératrice faisait mine d'approcher.
Et dire que ce gaillard-là avait peut-être participé, en 1870, au
massacre des soeurs, dont dix ou douze petites colonnes de pierre
rappellent le souvenir, autour de la maison et de la chapelle, à
l'endroit précis où chacune d'elles est tombée sous les coups des
assassins!
... J'ai vu, avant mon départ, la parade qui a lieu tous les matins sur
le terrain d'exercice, devant la caserne des Américains: je n'aurais
jamais pensé que l'armée d'un peuple si neuf, si dénué de traditions, si
démocratique et si pratique, pût être, à ce point, le refuge d'un
cérémonial qu'on ne trouve guère--et bien atténué--que dans les pays
essentiellement monarchiques, où les uniformes somptueux se ressentent
encore des splendeurs passées et s'harmonisent parfaitement avec des
rites désuets.
Mais ces soldats dont le costume, admirablement confortable, est à peine
militaire, ces officiers en chapeau mou, gardant des poses rigides,
faisant des gestes solennels, avec des attitudes de prêtres à l'autel,
paradant enfin, pendant près d'une heure, d'un air très convaincu, voilà
qui est assez inattendu.
Un seul détail donnera une idée de l'extrême correction avec laquelle
ces gens exercent leur métier,--j'allais écrire leur sacerdoce:
l'officier américain, arrivé à la gauche de son peloton, après l'avoir
inspecté, ne regagne jamais son poste de commandement par la diagonale;
il revient sur ses pas parallèlement à sa troupe; parvenu à hauteur de
l'homme du milieu, il tourne à angle droit et, après avoir compté le
nombre de pas réglementaire, s'arrête en faisant demi-tour, face au
centre. Ainsi les Américains ont horreur de l'hypothénuse; mais, d'autre
part, ils font des choses qui soulèveraient chez nous l'indignation
générale: leurs soldats sont munis de lunettes d'auto, car il y a, à
Tien Tsin, beaucoup de poussière. Je pars enfin pour Pékin.