[...] Aucune introduction ne peut être mieux appropriée à ce roman
que quelques détails sur le personnage singulier dont le nom lui
sert de titre et qui, à travers la bonne et la mauvaise renommée,
a conservé une importance remarquable dans les souvenirs
populaires. Cette importance ne peut être attribuée à la
distinction de sa naissance qui, bien que celle d'un gentilhomme,
n'avait aucune illustration et lui donnait peu de droits à
commander dans son clan; non plus que, malgré une vie agitée et
remplie d'événements, ses hauts faits n'égalent ceux des autres
pillards ou bandits qui ont acquis moins de renommée. Sa gloire
vint en grande partie de ce qu'il habitait sur les limites des
Hautes-Terres et qu'il joua au commencement du dix-huitième siècle
les mêmes tours que ceux qu'on attribue généralement à Robin-Hood
dans le Moyen Âge et cela à quarante milles de Glascow, grande
ville de commerce et siège d'une savante université. Un homme qui
réunissait les vertus sauvages, la politique la plus subtile et la
licence sans bornes d'un Indien d'Amérique vivait en Écosse dans
le siècle auguste de la reine Anne et de George Ier. Il est
probable qu'Addison ou Pope n'auraient pas été peu étonnés s'ils
eussent appris qu'il existait, dans la même île qu'ils habitaient,
un personnage de la profession de Rob-Roy. C'est ce contraste
frappant de la civilisation d'un côté des montagnes et des
entreprises aventureuses et contraires aux lois qui étaient
accomplies par un homme vivant du côté opposé de cette ligne
imaginaire qui créa l'intérêt attaché à son nom; et même encore
aujourd'hui: «Près et loin, à travers les vallons et les montagnes
sont des êtres qui en attestent la vérité et s'animent comme le
feu qu'on remue au seul nom de Rob-Roy.» (Wordsworth.) Rob-Roy
possédait plusieurs avantages pour soutenir avec succès le rôle
qu'il voulait jouer. Le plus grand était son intimité avec le clan
Mac-Gregor dont il descendait: clan si fameux par ses infortunes
et par l'indomptable énergie avec laquelle il se maintint uni en
corps, malgré les lois qui poursuivaient avec la plus sévère
rigueur ce nom proscrit. L'histoire de ce clan était celle de
plusieurs autres dans les Hautes-Terres qui furent écrasés par des
voisins plus puissants et forcés pour leur propre sûreté de
renoncer à leur nom de famille et de prendre celui de leur
vainqueur. Ce qu'il y a de plus particulier dans celle des Mac-
Gregors, c'est leur obstination à conserver leur existence séparée
et leur union comme clan, dans les circonstances les plus
difficiles. [...]
Le sept ou clan de Mac-Gregor prétend descendre de Gregor ou
Gregorius, troisième fils, dit-on, d'Alpine, roi des Écossais, qui
régnait vers l'an 787. Son origine patronymique est donc Mac-
Alpine et on l'appelle communément le clan d'Alpine, nom que
conservera une des tribus ou sous-divisions. C'est un des plus
anciens des Hautes-Terres et nul doute qu'il ne soit d'origine
celtique et qu'il n'eut à une époque des possessions très étendues
dans le Perthshire et l'Argyleshire, auxquelles il continuait
imprudemment à prétendre par le coir a glaive c'est-à-dire par le
droit de l'épée. Vint un temps où les comtes d'Argyle et de
Breadalbane essayèrent de faire comprendre les terres occupées par
les Mac-Gregors dans ces chartes qu'ils obtenaient si facilement
de la couronne, se constituant ainsi un droit légal, sans beaucoup
d'égards pour la justice. Saisissant toutes les occasions
d'empiéter sur les propriétés de leurs voisins moins civilisés,
ils étendirent peu à peu leurs propres domaines sous le prétexte
de concessions royales. Sir Duncan Campbell de Lochow, connu dans
les Hautes-Terres sous le nom de Donacha-Dhu nan Churraichd,
c'est-à-dire Duncan le Noir au Capuchon, parce qu'il avait la
manie de porter une coiffure de ce genre eut, dit-on, de grands
succès dans ces actes de spoliation sur le clan des Mac-Gregors.
Chassé injustement de ses possessions, le clan dévoué se défendit
courageusement et souvent obtint quelques avantages dont il usa
avec une grande cruauté. Cette conduite, quoique naturelle si l'on
songe au pays et à l'époque, fut présentée avec art dans la
capitale comme provenant d'une férocité indomptable à laquelle il
n'y avait d'autre remède qu'une destruction totale.
Un acte du Conseil privé, à Stirling le 22 septembre 1563 sous le
règne de la reine Marie, permet aux seigneurs les plus puissants
et aux chefs des clans de poursuivre le clan Gregor avec le feu et
l'épée: un acte semblable, en 1563, non seulement donne les mêmes
pouvoirs à sir John Campbell de Glenorchy descendant de Duncan au
Capuchon, mais défend aux sujets de la couronne de recevoir ou
d'assister quelque individu que ce soit du clan Gregor, ou de lui
procurer, sous n'importe quel prétexte, des habits ou de la
nourriture.
L'assassinat commis en 1589 sur la personne de John Drummond de
Drummond-Ernoch, garde de la forêt royale de Glenartney, est
raconté ailleurs dans tous ses horribles détails. Le clan Mac-
Gregor jura sur la tête sanglante et détachée du tronc qu'il
ferait cause commune en avouant ce nouvel acte de cruauté. Il
s'ensuivit un arrêté du Conseil privé qui dirigea une nouvelle
croisade contre le «méchant clan Gregor qui continue de répandre
le sang, de se livrer au massacre, au pillage et au vol». Dans ce
document, des lettres de feu et d'épée (_letters of fire and
sword_) sont prononcées contre eux pendant l'espace de deux
années. Le lecteur trouvera les détails de ce fait dans
l'Introduction de la Légende de Montrose de cette nouvelle
édition. D'autres faits, et ils sont nombreux, prouvèrent le
mépris des Mac-Gregors pour des lois dont ils avaient souvent
ressenti la sévérité sans jamais en éprouver la protection.
Quoiqu'ils fussent peu à peu privés de leurs possessions et de
tous moyens ordinaires de se procurer des aliments, on ne pouvait
supposer qu'ils se laissassent mourir de faim tant qu'il leur
resterait les moyens de prendre à des étrangers ce qu'ils
regardaient comme leur propre bien. Dès lors ils s'abandonnèrent
au pillage et s'accoutumèrent à répandre le sang. Leurs passions
étaient impétueuses, et avec un peu de ménagement de la part de
leurs voisins les plus puissants, on aurait pu facilement les
empêcher de commettre aucune des violences dont leurs rusés
ennemis prirent avantage pour attirer sur ces hommes ignorants le
blâme et le châtiment. [...]
Malgré ces actes de rigueur, exécutés avec la même énergie qu'ils
étaient donnés, quelques individus de ce clan conservèrent encore
des propriétés, et le chef du nom, en 1592, est désigné comme
Allaster Mac-Gregor de Glenstrae. C'était, dit-on, un homme brave
et actif mais on apprend, par sa confession à l'heure de sa mort,
qu'il fut engagé dans bien des querelles sanglantes dont une enfin
devint fatale à lui et à une partie de sa suite: ce fut le célèbre
combat de Glenfruin, près de l'extrémité sud-ouest du loch Lomond,
dans les environs duquel les Mac-Gregors continuaient d'exercer
beaucoup d'autorité par le coir a glaive, ou le droit du plus
fort, dont nous avons déjà parlé.
Il y eut aussi de longues contestations entre les Mac-Gregors et
le laird de Luss, chef de la famille de Colquhoun, puissante
maison de la partie basse du loch Lomond. Les traditions des Mac-
Gregors affirment que cette querelle s'éleva pour un sujet bien
léger. Deux Mac-Gregors, étant surpris par la nuit, demandèrent
asile dans une maison à un serviteur des Colquhouns; on leur
refusa l'hospitalité et ils se réfugièrent dans un des bâtiments
extérieurs, prirent un mouton de la bergerie, le tuèrent, en
firent leur souper, puis offrirent, dit-on, d'indemniser le
propriétaire. Le laird de Luss fit saisir les coupables et en
vertu de cette justice sommaire dont les barons féodaux abusaient
si aisément, ils furent condamnés et exécutés. Les Mac-Gregors
citent à l'appui de ces détails un proverbe commun dans leur clan
et qui maudissait l'heure où «le mouton noir à la queue blanche
devint un agneau» (Mult dhu an carbail ghil). Pour venger cette
insulte, le laird de Mac-Gregor rassembla trois ou quatre cents
hommes et marcha vers Luss, des rives de Loch-Long, par un sentier
appelé Raid na Gael, ou le Sentier du Montagnard.
Sir Humphrey Colquhoun reçut promptement avis de cette incursion
et réunit des forces deux fois plus nombreuses que celles de ses
adversaires; entre autres des gentilshommes du nom de Buchanan,
des Grahames et autres nobles du Lennox, avec une troupe de
citoyens de Dumbarton, sous le commandement de Tobias Smollet,
magistrat ou bailli de cette ville et l'ancêtre de l'auteur
célèbre du même nom.
Les deux partis se rencontrèrent dans la vallée de Glenfruin -- la
vallée du chagrin -- nom qui semblait anticiper sur les événements
de la journée, laquelle, fatale aux vaincus, devait l'être
également pour les vainqueurs, «l'enfant qui n'était pas né du
clan Alpine ayant eu sujet dans la suite de s'en repentir». Les
Mac-Gregors, un peu découragés par l'apparition d'une force si
supérieure à la leur, furent conduits à l'attaque par un voyant
qui prétendait voir leurs principaux adversaires enveloppés dans
leur linceul. Le clan chargea avec furie le front de l'ennemi
tandis que John Mac Gregor, suivi d'une troupe nombreuse, faisait
sur le flanc une attaque imprévue. Une grande partie de la force
des Colquhouns consistait en cavalerie qui ne pouvait agir dans un
terrain gras. On dit qu'elle disputa avec bravoure le champ de
bataille et fut enfin complètement mise en déroute. Les fugitifs
furent massacrés sans pitié, deux ou trois cents de ces malheureux
restèrent sur la place. Si les Mac-Gregors ne perdirent, comme on
l'assure, que deux hommes, ils avaient peu de motifs de se livrer
à une semblable boucherie. On dit que leur fureur s'étendit jusque
sur une troupe d'étudiants en théologie qui étaient venus
imprudemment pour être témoins de l'action. Le fait paraît douteux
parce que l'acte d'accusation contre le chef du clan n'en parle
pas, non plus que l'historien Johnston et un professeur Ross qui
écrivit une relation de la bataille vingt-neuf ans après qu'elle
eût été donnée; et cependant il est attesté par les traditions du
pays et par une pierre restée sur le lieu de combat qui est
appelée Leck a Mhinisteir, la Pierre du Clerc ou du Ministre.
Les Mac-Gregors imputent cette cruauté à un seul homme de leur
tribu, célèbre par sa force et sa taille, appelé Dugald Ciar-Mohr
ou le Grand Homme couleur de Souris. Dugald était le frère de lait
de Mac-Gregor et le chef lui avait confié la garde de ces jeunes
gens en lui enjoignant de veiller à leur sûreté jusqu'à ce que le
combat fût terminé. Soit qu'il craignît qu'ils ne lui
échappassent, soit qu'il eût été offensé par quelque sarcasme
lancé contre sa tribu, peut-être même simplement excité par la
soif du sang, ce barbare, tandis que les siens poursuivaient les
fuyards, égorgea ses prisonniers sans défense. Lorsque, à son
retour, le chef demanda où étaient les jeunes gens, le Ciar-Mohr
(prononcez Kiar) tira son épée sanglante et dit: «Demande à ceci
que Dieu ait pitié de mon âme.» Ces derniers mots faisaient
allusion à ceux que ses victimes avaient prononcés tandis qu'il
les assassinait.
D'après cette version, il semblerait que cette horrible partie de
l'histoire des Mac-Gregors est fondée sur un fait mais que le
nombre des victimes du Ciar-Mohr a été exagéré dans les récits des
Basses-Terres. Le bas peuple assure que leur sang ne put jamais
s'effacer de la pierre. Mac-Gregor témoigna la plus grande horreur
de cette action et reprocha à son frère de lait une atrocité qui
allait inévitablement entraîner la destruction de son clan. Cet
homme cruel qui était l'aïeul de Rob-Roy appartenait à la tribu de
laquelle ce dernier descendait. Il est enterré dans l'église de
Fortingal où l'on montre encore son tombeau couvert d'une large
pierre. La force, le courage dont il était doué sont le sujet de
plus d'une tradition.
Le frère de Mac-Gregor fut du petit nombre de ceux qui périrent
dans l'action. On l'enterra près du champ de bataille et la place
est marquée par une pierre grossière appelée la Pierre grise de
Mac-Gregor.
Sir Humphrey Colquhoun, étant bien monté, se sauva dans le château
de Banochar ou Benechra. Ce ne fut point pour lui une retraite
sûre car quelque temps après il fut assassiné dans un des
souterrains du château: les annales de la famille disent que ce
fut par les Mac-Gregors mais d'autres traditions accusent les
Macfarlanes.
La bataille de Glenfruin et la cruauté des vainqueurs dans la
poursuite fut rapportée au roi Jacques VI, de la manière la plus
défavorable aux Mac-Gregors, à qui leur réputation d'hommes braves
mais indisciplinés ne pouvait que nuire dans cette occasion.
Jacques put bientôt comprendre l'étendue du massacre; les veuves
de ceux qui avaient perdu la vie, au nombre de deux cent vingt, en
grand deuil, montées sur de blancs palefrois et portant chacune au
bout d'une lance la chemise ensanglantée de leur mari, parurent à
Stirling, en présence de ce monarque avide de semblables scènes,
et demandèrent vengeance de la mort de leurs époux contre ceux qui
les avaient réduites au désespoir.
Le moyen auquel on eut recours fut au moins aussi cruel que les
atrocités qu'on avait l'intention de punir. Par un acte du Conseil
privé, daté du 3 avril 1603, le nom de Mac-Gregor fut aboli et il
fut ordonné à ceux qui l'avaient porté jusqu'alors de le changer
pour d'autres surnoms, la peine de mort étant prononcée contre les
récalcitrants; sous la même peine, tous ceux qui avaient pris part
au combat de Glenfruin ou à quelque autre combat spécifié dans
l'acte avaient défense de porter aucune arme, excepté le couteau
pointu qui leur servait à prendre leurs repas. Par un acte
subséquent, 24 juin 1613, la peine de mort fut aussi prononcée
contre les gens de l'ancienne tribu de Mac-Gregor qui se
réuniraient au nombre de plus de quatre. Ces arrêtés furent
convertis par un acte du Parlement, 1617, chapitre 26, en lois qui
frappèrent jusqu'à la génération suivante. On donna pour raison
qu'un grand nombre des enfants de ceux contre lesquels les actes
du Conseil privé avaient été prononcés approchaient alors de l'âge
d'homme, et que leur permettre de reprendre le nom de leurs
parents, c'eût été rendre au clan toute sa force première. [...]
Les Mac-Gregors, malgré les lettres de feu et d'épée et les ordres
d'exécution militaire si souvent prononcés contre eux par le corps
législatif d'Écosse qui perdit dans cette occasion la conscience
de sa dignité, pouvant à peine prononcer sans colère le nom du
clan proscrit, les Mac-Gregors, disons-nous, ne montrèrent aucune
disposition à se séparer. Ils se soumirent aux lois en ce qu'il
s'agissait de prendre le nom des familles voisines parmi
lesquelles ils vivaient pour devenir, suivant que l'occasion s'en
présentait, des Drummonds, des Campbells, des Grahames, des
Buchanans, des Stewarts ou autres; mais dans tous les cas où il
s'agissait de se rallier d'intention ou de se donner des preuves
d'attachement mutuel, ils restaient le clan Gregor, unis pour le
droit ou pour l'injure, et menaçant d'une vengeance générale ceux
qui commettraient quelque agression contre un individu de leur
clan.
Ils continuèrent d'attaquer et de se défendre avec aussi peu de
crainte qu'avant les lois qui ordonnaient leur dispersion,
imparfaitement effectuée, comme il le paraît par le préambule du
statut de 1633. Le chapitre 30 de ce statut dit que le clan
Gregor, supprimé et forcé à la tranquillité par les soins du
défunt roi Jacques d'éternelle mémoire, s'est de nouveau montré
dans les comtés de Perth, de Stirling, de Clackmannan, de
Monteith, de Lennox, d'Angus et de Hearns; pour laquelle raison il
rétablit l'incapacité attachée au clan, et permet de créer une
nouvelle commission pour faire exécuter les lois contre cette race
rebelle.
Malgré l'extrême sévérité de Jacques Ier et de Charles Ier contre
ce malheureux clan que la proscription rendait furieux et qui
ensuite était puni pour céder à des passions excitées avec
adresse, tous les Mac-Gregors s'attachèrent pendant la guerre
civile à la cause de ce dernier monarque. Leurs bardes ont
attribué cette conduite à un respect traditionnel pour la couronne
d'Écosse, portée jadis par leurs ancêtres et ils en appellent à
leurs armoiries qui consistent en un pin en sautoir avec une épée
nue dont la pointe soutient une couronne royale. [...]
À une époque plus rapprochée que ces temps mélancoliques (1651),
nous voyons le clan Mac-Gregor réclamer les immunités des autres
tribus, lorsqu'il est sommé par le Parlement d'Écosse de résister
à l'invasion de l'armée républicaine. Le dernier jour de mars de
la même année, une supplique au roi et au Parlement, de Callum
Mac-Condachie Vich Euen et Euen Mac-Condachie Euen, en leur propre
nom et au nom de tous les Mac-Gregors, apprend que, tandis qu'en
obéissance aux ordres du parlement qui enjoignaient au clan de se
réunir sous ses chieftains pour la défense de la religion, du roi
et des royaumes les pétitionnaires avaient rassemblé leurs gens
pour garder les sentiers à la tête de la rivière de Forth, ils
furent arrêtés dans leur dessein par le comte d'Athole et le laird
de Buchanan, lesquels exigeaient le service de plusieurs Mac-
Gregors dans leur armée. Cette contestation était probablement due
au changement de nom, le comte et le laird prétendant avoir le
droit d'enrôler les Mac-Gregors sous leurs bannières comme des
Murrays et des Buchanans. Il ne paraît pas que la pétition des
Mac-Gregors qui demandaient qu'il leur fût permis de reconstituer
leur clan ait reçu une réponse mais à la restauration, le roi
Charles, dans le premier parlement écossais de son règne (statut
164, ch. 195), annula les différents actes portés contre ces
malheureux, les rétablit dans le droit de porter leur nom de
famille et autres privilèges communs à ses sujets, donnant pour
raison de cette clémence que tous ceux qui étaient autrefois
désignés sous le nom de Mac-Gregor avaient, pendant les derniers
troubles, montré tant de loyauté et d'affection pour le roi que
leur conduite effaçait leurs fautes passées et le souvenir des
châtiments qu'ils avaient encourus. [...]
Il ne paraît pas toutefois qu'après la Révolution les lois contre
le clan aient été sévèrement exécutées, et dans la dernière moitié
du dix-huitième siècle on les négligea tout à fait: des
commissaires aux subsides qui portaient le nom proscrit de Mac-
Gregor furent nommés, des décrets de la cour de justice furent
prononcés, enfin des actes légaux conclus sous la même
appellative. Néanmoins les Mac-Gregors, tant que ces lois n'eurent
pas été révoquées, se résignèrent à la privation du nom qui était
le leur par droit de naissance et firent même quelques tentatives
dans le dessein d'en adopter un autre. Ceux de Mac-Alpine et de
Grant furent proposés, mais on ne parvint pas à s'entendre et l'on
se soumit au mal comme à une nécessité jusqu'au moment où un acte
abolitif de toutes les dispositions pénales sous le poids
desquelles l'ancien clan gémissait lui accorda une réhabilitation
complète. Ce statut si bien mérité par les services de plus d'un
gentilhomme Mac-Gregor, le clan s'en prévalut avec cet
enthousiasme des temps passés qui les avait fait souffrir si
cruellement d'une punition que la plupart des autres sujets du roi
auraient regardée comme peu importante. [...]
Ayant brièvement raconté l'histoire de ce clan qui présente un
exemple intéressant du caractère indélébile du système patriarcal,
l'auteur doit entrer dans quelques détails sur le personnage qui
donne son nom à ce roman.
On a vu plus haut que Rob-Roy descendait de Ciar-Mohr, le Grand
Homme couleur de Souris, que la tradition accuse d'avoir assassiné
de jeunes étudiants à la bataille de Glenfruin. Sans nous engager,
non plus que nos lecteurs, dans le labyrinthe d'une généalogie de
montagnards, il suffira de dire qu'après la mort d'Allaster Mac-
Gregor de Glenstrae, le clan, découragé par les persécutions
continuelles de ses ennemis, n'avait pas osé se placer sous la
domination d'un seul chef. Suivant les lieux de leur résidence et
de leur descendance immédiate, les différentes familles étaient
conduites et dirigées par des _chieftains, _ce qui, suivant
l'acception des montagnes, signifie le premier d'une branche
particulière d'une tribu, par opposition à _chef, _qui commande au
clan entier.
La famille et les descendants de Dugald Ciar-Morh vivaient
principalement dans les montagnes, entre le loch Lomond et le loch
Katrine; elle y occupait des propriétés assez considérables, soit
parce qu'elle y était soufferte, soit par le droit de l'épée,
droit qu'il n'était jamais sûr de lui contester, ou par des titres
divers qu'il serait inutile de détailler. Le fait est que ces Mac-
Gregors vivaient dans ce lieu comme des gens que chacun désirait
se concilier; leur amitié était nécessaire à la paix du voisinage,
et leur assistance non moins désirable pendant la guerre.
Rob-Roy Mac-Gregor Campbell (il portait ce dernier nom en
conséquence des actes du Parlement qui avaient aboli le sien)
était le plus jeune fils de Donald Mac-Gregor de Glengyle; il
avait été lieutenant-colonel (probablement au service de Jacques
II), suivant l'assertion de sa femme, fille de Campbell de
Glenfalloch. Sa qualification propre était d'Inversnaid mais il
paraît qu'il avait quelques droits à la propriété de Craig-
Royston, domaine de rochers et de bois situé à l'est du loch
Lomond où ce lac magnifique se perd dans les sombres montagnes de
Glenfalloch.
L'époque de sa naissance est incertaine mais on assure qu'il joua
un rôle actif dans les scènes de guerre et de pillage qui
succédèrent à la Révolution: la tradition affirme qu'il fut le
chef d'une excursion illégale dans la paroisse de Kippen, située
dans le Lennox et qui eut lieu dans l'année 1691. Peu sanglante
puisque une seule personne y perdit la vie, les déprédations qui
s'y commirent ne l'en firent pas moins désigner par le nom du
_hers'ship _ou dévastation de Kippen. L'époque de sa mort est
également inconnue mais comme on a dit qu'il a survécu à l'année
1733 et qu'il mourut fort avancé en âge, on peut supposer qu'il
avait environ vingt-cinq ans à l'époque où la dévastation de
Kippen eut lieu; ce qui mettrait sa naissance au milieu du dix-
septième siècle.
Pendant les temps les plus paisibles qui succédèrent à la
Révolution, Rob-Roy, ou Red-Robert, semble avoir exercé ses
talents actifs qui n'avaient rien de médiocre comme conducteur ou
marchand de bestiaux. On peut croire qu'à cette époque aucun
habitant des Basses-Terres et à plus forte raison aucun marchand
anglais ne s'avisait de conduire les siens dans les montagnes. Ces
animaux donnaient lieu à un commerce très important et ils étaient
escortés aux foires, sur les frontières des Basses-Terres, par les
montagnards armés qui se conduisaient avec honneur et bonne foi
envers leurs acheteurs du sud. Une querelle s'élevait-elle, les
habitants des frontières qui avaient l'habitude d'approvisionner
les marchés anglais trempaient leurs bonnets dans le plus prochain
ruisseau et, l'entortillant autour de leurs mains opposaient leurs
gourdins aux larges épées nues de leurs adversaires lesquels
n'avaient pas toujours la supériorité. J'ai entendu dire à des
personnes âgées qui avaient pris part à ces querelles que les
montagnards y mettaient beaucoup de circonspection, ne se servant
jamais de la pointe de leur épée, et moins encore de leurs
pistolets ou de leurs poignards. Une écorchure ou un coup à la
tête étaient promptement guéris; et comme le commerce était
avantageux aux deux parties, ces légères escarmouches
n'apportaient aucune interruption à la bonne harmonie. Il était
surtout du plus haut intérêt pour les montagnards, dont les
revenus territoriaux dépendaient entièrement de la vente des
bestiaux noirs (les boeufs), et un marchand adroit et expérimenté
non seulement retirait de grands profits de ses spéculations, mais
encore en procurait à ses amis et à ses voisins.
Rob-Roy eut pendant plusieurs années beaucoup de succès dans cette
branche de commerce et en s'attirant une confiance générale il se
fit estimer dans le pays. Son importance augmenta par la mort de
son père qui lui laissa, outre la tutelle de son neveu Gregor Mac-
Gregor, la surveillance de sa propriété de Glengyle, double
circonstance qui lui donna parmi le clan l'influence que devait
avoir le représentant de Dougal Ciar. Or, une telle influence
était d'autant plus grande que cette branche des Mac-Gregors
semble avoir refusé l'obéissance à Mac-Gregor de Glencarnock,
l'ancêtre du sir Evan Mac-Gregor actuel, et prétendu avec succès à
une espèce d'indépendance.
Vers la même époque Rob-Roy acquit une nouvelle importance en
achetant ou en affermant la propriété de Craig-Royston que nous
avons déjà mentionnée. Dans ces jours prospères de son existence
il était en grande faveur auprès de son plus proche et plus
puissant voisin James, premier duc de Montrose, dont il reçut
beaucoup de marques d'égards. Sa Grâce consentit à lui donner,
ainsi qu'à son neveu, un droit de propriété sur les domaines de
Glengyle et d'Inversnaid, qu'ils n'avaient jusqu'alors exploités
qu'en qualité de tenanciers. Enfin le duc, dans l'intérêt du pays
et de ses propres terres, soutint notre aventurier en lui prêtant
une somme considérable afin de l'aider dans ses spéculations
relatives au commerce des bestiaux.
Malheureusement ce commerce était sujet, comme il l'est encore, à
de subites fluctuations et Rob-Roy, par suite d'une baisse
soudaine et, comme l'ajoute une tradition favorable, par la
mauvaise foi d'un associé appelé Macdonald auquel il avait
imprudemment donné sa confiance et fait de fortes avances; Rob-
Roy, disons-nous, devint insolvable. Il se cacha mais non pas les
mains vides, si l'on en croit une sommation à comparaître lancée
contre lui, et qui affirmait qu'il était porteur d'environ mille
livres sterling extorquées de différents seigneurs ou
gentilshommes sous prétexte de leur acheter des vaches dans les
Hautes-Terres. Cette sommation parut en juin 1712 et fut plusieurs
fois répétée. Elle fixe l'époque où Rob-Roy changea ses
spéculations commerciales pour d'autres d'une nature très
différente.
Il paraît que vers ce temps il quitta sa résidence ordinaire pour
Inversnaid, à dix ou douze milles d'Écosse (le double en milles
anglais) plus loin dans les montagnes et commença cette vie
aventureuse qu'il continua jusqu'à sa mort. Le duc de Montrose qui
se croyait trompé et joué employa tous les moyens en son pouvoir
pour recouvrer son argent. Rob-Roy fut exproprié de ses terres,
ses bestiaux et ses meubles furent saisis et vendus.
On dit que cette opération fut poursuivie avec la plus grande
sévérité et que les suppôts de la loi qui ne sont pas
ordinairement les personnes les plus polies insultèrent la femme
de Mac-Gregor d'une manière qui aurait pu éveiller des sentiments
de vengeance dans le coeur d'un homme plus patient. C'était une
femme d'un caractère fier et hautain et il est assez probable
qu'en voulant les troubler dans l'exercice de leurs fonctions elle
aura excité leur colère bien que, pour l'honneur de l'humanité, on
doive espérer que l'histoire qu'on rapporte est une exagération
populaire. Quoi qu'il en puisse être, la douleur extrême qu'elle
ressentit en se voyant expulsée des rives du loch Lomond se donna
carrière dans un morceau de musique pour la cornemuse, bien connu
encore aujourd'hui sous le nom de la _Complainte de Rob-Roy._
On croit que le fugitif trouva un premier asile dans Glen-Dochart,
sous la protection du comte de Breadalbane, car bien que, dans les
temps les plus reculés, cette famille eût activement concouru à
détruire les Mac-Gregors, elle donna souvent par la suite un abri
à beaucoup d'entre eux. Le duc d'Argyle était aussi un des
protecteurs de Rob-Roy, c'est-à-dire qu'il lui accordait le bois
et l'eau, suivant l'expression des montagnards, -- l'abri des
forêts et l'eau des lacs d'un pays inaccessible.
Ambitieux de conserver ce qu'ils appelaient leurs _suivants _(gens
engagés à leur service militaire), les gentilshommes des Highlands
ne désiraient pas moins d'avoir à leur disposition des hommes d'un
caractère résolu, en guerre avec le monde et avec les lois, et qui
n'hésiteraient pas en temps et lieu à ravager les terres, à
attaquer les fermiers d'un ennemi féodal, sans attirer la
responsabilité sur leurs patrons. Les querelles entre les Grahames
et les Campbells, pendant les guerres civiles du dix-septième
siècle, avaient porté l'empreinte de l'inimitié la plus invétérée;
la mort du grand marquis de Montrose d'un côté, la défaite
d'Inverlochy et l'affreux pillage de Lorn de l'autre étaient des
injures réciproques qui ne se pardonnent pas facilement: Rob-Roy
était donc certain de trouver un refuge dans le pays des
Campbells, d'abord parce qu'il avait pris leur nom comme lié par
sa mère à la famille de Glenfalloch et comme ennemi de la maison
rivale de Montrose. L'étendue des possessions d'Argyle et la
facilité de s'y retirer en cas de danger favorisaient
singulièrement son audacieux plan de vengeance, plan qui n'était
rien moins qu'une guerre de pillage contre le duc de Montrose,
qu'il regardait comme un des auteurs de son exclusion de la
société, de la sentence de proscription prononcée contre lui, de
la saisie de ses meubles, de l'adjudication de sa terre.
Il se disposa donc à employer tous les moyens en son pouvoir pour
nuire au duc, à ses fermiers, à ses parents et à ses amis et, bien
que ce cercle fût suffisamment étendu pour un pillage actif, Rob-
Roy, qui s'était déclaré jacobite, prit la liberté d'envelopper
dans sa sphère d'opération quiconque il lui plaisait de considérer
comme partisan du gouvernement révolutionnaire ou de l'union des
royaumes. Sous l'un ou l'autre de ces prétextes, tous ses voisins
des Basses-Terres qui avaient quelque chose à perdre ou qui
refusaient d'acheter sa protection par le paiement d'un tribut
annuel étaient exposés à ses attaques. [...]
Les habitudes et les opinions de ceux qui résidaient dans le
voisinage des Hautes-Terres prêtaient aussi aux desseins de Rob-
Roy un grand appui. La plupart, issus du clan de Mac-Gregor,
réclamaient la propriété de Balquhidder et autres districts des
Hautes-Terres, comme ayant fait partie autrefois des possessions
de leur tribu, bien que des lois spoliatrices en eussent assuré la
propriété à d'autres familles. Les guerres civiles du dix-septième
siècle avaient familiarisé avec l'emploi des armes ces hommes
naturellement braves et exaspérés par le souvenir de leurs
souffrances. Le voisinage d'un district des Basses-Terres, riche
en comparaison du leur, les poussait presque irrésistiblement à y
faire des incursions et un assez grand nombre d'individus
appartenant à d'autres clans, habitués à mépriser le travail et à
braver le danger, se dirigèrent vers une frontière qui, n'étant
point protégée, promettait une proie facile. L'état du pays,
aujourd'hui si paisible, vérifiait alors cette opinion émise par
le docteur Johnson que les districts les plus indisciplinés des
montagnes étaient ceux qui touchaient le plus aux Basses-Terres.
Il n'était donc pas difficile à Rob-Roy, descendant d'une tribu
dispersée dans un tel pays, de tenir constamment occupée, de
soutenir au moyen de ses opérations projetées une troupe
redoutable.
Il semblait lui-même particulièrement destiné à la profession de
déprédateur. Sa taille n'était pas des plus élevées mais sa force
était extraordinaire, les deux plus grandes particularités de sa
personne étaient la largeur de ses épaules et la longueur presque
disproportionnée de ses bras, longueur si remarquable qu'il
pouvait, dit-on, sans se baisser, attacher ses jarretières, que
les montagnards placent à deux pouces au-dessous des genoux. Son
visage était ouvert, mâle, sombre dans les moments du danger mais
dans les jours de bonheur ses manières étaient franches et gaies.
Ses cheveux, d'un roux foncé et très épais, tombaient en boucles
autour de son visage. La coupe de ses vêtements laissait voir,
comme de raison, les genoux et la partie supérieure des jambes: on
m'a décrit ces dernières comme ressemblant à celles d'un taureau
des montagnes, hérissées de poils roux, et annonçant une force
musculaire comparable à celle de cet animal. À ces particularités
n'oublions pas d'ajouter une grande adresse dans le maniement de
l'épée des Hautes-Terres, talent dans lequel la longueur de son
bras lui donnait un grand avantage et une connaissance parfaite de
toutes les retraites du pays sauvage qu'il habitait ainsi que du
caractère des différents individus, soit amis, soit ennemis, avec
lesquels il pouvait entrer en relation.
Ses qualités morales ne semblaient pas moins favorables aux
circonstances dans lesquelles il était placé. Bien qu'il descendît
du farouche Ciar-Mohr, Rob-Roy n'hérita point de la cruauté de ses
ancêtres; au contraire, il en évitait jusqu'à l'apparence. On
assure qu'il ne répandit jamais le sang à moins d'une absolue
nécessité. Son système de pillage, exécuté avec autant de
hardiesse que de sagacité, était presque toujours couronné de
succès, ses expéditions conduites avec la plus grande célérité.
Semblable à Robin-Hood d'Angleterre, c'était un voleur doux et
poli, et si d'une main il prenait aux riches, de l'autre il
exerçait la libéralité envers les pauvres. Sous quelques rapports,
cette conduite pouvait être politique mais les traditions
générales du pays assurent qu'elle prenait sa source dans des
motifs plus nobles. Tous ceux avec lesquels je me suis entretenu
de lui et j'ai vu dans ma jeunesse des personnes qui avaient connu
Rob-Roy personnellement, m'ont assuré que c'était un homme d'un
caractère bienveillant et humain à sa manière.
Ses idées sur la morale étaient celles d'un chef arabe et
résultaient naturellement d'une éducation sauvage. En supposant
que Rob-Roy eût raisonné sur la carrière qu'il parcourait soit par
choix, soit par nécessité, il se serait probablement donné le
caractère d'un homme brave qui privé de ses droits naturels par la
partialité des lois essayait de les maintenir par sa propre
puissance. [...]
Quelquefois Rob-Roy éprouvait des désastres et courait de grands
dangers personnels. Dans une circonstance remarquable, il fut
sauvé par le sang-froid de son lieutenant, Macanaleister, ou
Fletcher, le _Little-John _de sa troupe, homme actif et qui
jouissait d'une grande célébrité comme tireur. Il arriva que Mac-
Gregor et sa bande furent surpris et dispersés par des forces
supérieures; l'ordre avait été donné de «_pourfendre et de
renverser»_. Chacun veilla à son propre salut mais un hardi dragon
s'attacha à Rob-Roy et l'ayant joint le frappa de sa large épée.
Une plaque de fer que Mac-Gregor portait sous sa toque empêcha
qu'il n'eût la tête fendue jusqu'à la mâchoire mais le coup fut
assez fort pour le renverser par terre et il s'écria en tombant:
«Ô Macanaleister, n'y a-t-il rien dans ton fusil?» Le soldat
s'écria aussi au même instant: «Dieu me damne! ce n'est pas votre
mère qui a tricoté votre bonnet de nuit.» Et il levait le bras
pour frapper un second coup, lorsque Macanaleister fit feu. La
balle lui perça le coeur.
Le portrait suivant de Rob-Roy est tracé par un homme de talent
qui résidait dans le cercle de ces guerres de pillage et qui, en
ayant probablement ressenti les effets, n'en parle pas avec cette
indulgence que, vu leur caractère romantique, elles inspirent
aujourd'hui.
«Cet homme (Rob-Roy Mac-Gregor) avait de la sagacité et ne
manquait ni de politique ni d'adresse; s'étant abandonné à la
licence, il se mit à la tête de tous les vagabonds et mauvais
sujets de ce clan, vers l'extrémité occidentale de Perth et du
Stirlingshire et ravagea toute l'étendue de ces contrées par ses
vols et ses déprédations. Bien peu parmi ceux qui étaient à sa
portée (c'est-à-dire à la distance d'une expédition nocturne)
pouvaient se croire en sûreté, soit dans leurs personnes, soit
dans leurs propriétés, s'ils ne lui payaient la taxe considérable
et dégradante du _black-mail _(taxe des voleurs). Il agissait avec
une telle audace qu'il commettait des vols, levait des
contributions et soutenait des querelles à la tête d'un corps de
troupes armées, en plein jour et à la face du gouvernement.
L'étendue et le succès de ces déprédations ne doivent pas paraître
surprenants lorsqu'on songe qu'elles avaient pour théâtre un pays
où les lois ne sont ni suivies ni respectées.
L'habitude générale de voler des bestiaux aveuglait jusqu'aux
hommes des classes les plus élevées sur l'infamie de cette coutume
et comme les propriétés consistaient principalement en troupeaux,
ils devenaient de plus en plus rares. M. Graham ajoute:
«Par cette raison, il n'y a aucune culture, aucune amélioration du
pâturage et, par la même cause, point de manufactures, enfin point
de commerce, point d'industrie. Les femmes sont extrêmement
fécondes, par conséquent la population nombreuse, et, dans l'état
présent des choses, il n'y a pas dans ce pays de l'ouvrage pour la
moitié des individus. Chaque village est rempli d'oisifs habitués
aux armes et paresseux en tout, excepté lorsqu'il s'agit de
dérober le bien d'autrui. Comme les _buddels _ou _aquavitae houses
_(cabarets) se trouvent à chaque pas, ils passent leur temps dans
ces maisons et très souvent ils y consomment les profits de leurs
gains illicites. Là les lois n'ont jamais été exécutées ni
l'autorité des magistrats établie, là l'officier civil n'ose point
remplir ses devoirs et bien des villages sont à environ trente
milles de l'autorité légale. Enfin il n'y existe ni ordre, ni
autorité, ni gouvernement.
La rébellion de 1715 eut lieu peu de temps après que la célébrité
de Rob-Roy se fut établie et dès lors ses opinions jacobites se
trouvèrent en opposition avec la reconnaissance qu'il devait au
duc d'Argyle pour sa protection indirecte. Le désir de mêler le
bruit de ses pas au tumulte d'une guerre générale le porta à se
joindre aux troupes du comte de Mar, quoique son protecteur fût à
la tête d'une armée opposée aux insurgés des Hautes-Terres.
Les Mac-Gregors ou du moins un clan considérable d'entre eux et
celui de Ciar-Mohr n'étaient pas, dans cette occasion, commandés
par Rob-Roy, mais par son neveu dont nous avons déjà parlé, Gregor
Mac-Gregor, autrement dit James Grahame de Glengyle et dont on se
souvient mieux encore sous l'épithète gaélique de _Ghlune Dhu _ou
Genou Noir, à cause d'une tache noire qui se trouvait sur un de
ses genoux et que ses vêtements de montagnard laissaient voir. Il
n'y a aucun doute que Glengyle, alors très jeune, n'ait, dans le
plus grand nombre des cas, agi par les avis d'un chef aussi
expérimenté que son oncle.
Les Mac-Gregors, assemblés en grand nombre, commencèrent à menacer
les plaines vers l'extrémité la plus basse du loch Lomond. Ils
s'emparèrent à l'improviste de tous les bateaux qui étaient sur le
lac et, probablement pour quelque entreprise dans leur seul
intérêt, les conduisirent par terre à Inversnaid, afin d'arrêter
la marche d'un corps considérable de whigs des pays de l'ouest qui
avaient pris les armes pour le gouvernement et se dirigeaient de
ce côté.
Les whigs firent une excursion pour recouvrer leurs bateaux: leurs
forces consistaient en volontaires de Paisley, Kilpatrick et
autres lieux, qui, avec l'assistance d'un corps de matelots,
remontèrent la rivière Leven dans de longs bateaux appartenant à
un vaisseau de guerre alors à l'ancre dans la Clyde. À Luss, ils
furent rejoints par sir Humphry Colquhoun et James Grant, son
beau-fils, accompagnés de leur suite, revêtus de l'habit
montagnard de l'époque, lequel est décrit d'une manière
pittoresque. Les deux partis se rencontrèrent à Craig-Royston mais
les Mac-Gregors n'offrirent point le combat. Si nous devons en
croire les détails de l'expédition donnés par l'historien Rae, les
whigs sautèrent à terre avec la plus grande intrépidité; aucun
ennemi ne se présenta pour s'opposer à leur débarquement et par le
bruit de leurs tambours qui résonnaient constamment, par la
décharge de leur artillerie et autres armes à feu, ils
terrifièrent les Mac-Gregors qui ne sortirent de leurs retraites
que pour regagner en désordre le camp général des montagnards à
Strath-Fillan. Les habitants des Basses-Terres rentrèrent donc en
possession des bateaux à grands frais de bruit et de courage mais
sans avoir couru de grands dangers.
Après cette absence momentanée de ses anciennes retraites, Rob-Roy
fut envoyé par le comte de Mar à Aberdeen pour soulever, à ce que
l'on croit, une partie du clan Gregor qui est établie dans ce
pays. Ces hommes, issus de sa propre famille (la race de Ciar-
Mohr), étaient les descendants d'environ trois cents Mac-Gregors
que le comte de Murray, vers l'an 1624, leva dans ses domaines du
Monteith pour s'opposer à ses ennemis les Mac-Intoshs, race aussi
fière et aussi turbulente que celle des Mac-Gregors eux-mêmes.
[...]
Nous avons déjà dit que l'attitude de Rob-Roy pendant
l'insurrection de 1715 fut très équivoque, sa personne et sa suite
étant dans l'armée des Hautes-Terres tandis que son coeur semblait
être avec le duc d'Argyle. Cependant les insurgés furent obligés
de se fier à lui comme à leur seul guide lorsqu'ils marchèrent de
Perth vers Dumblane, dans l'intention de traverser le Forth à
l'endroit qu'on appelle les gués de Frew et quoiqu'ils fussent
convaincus qu'il ne méritait pas leur confiance.
Ce mouvement des insurgés vers l'ouest amena la bataille de
Sheriff-Muir, bataille restée sans résultats décisifs immédiats
mais dont le duc d'Argyle sut recueillir tous les avantages. On
doit se souvenir que l'aile droite des montagnards y renversa et
tailla en pièces l'aile gauche d'Argyle tandis que l'aile gauche
de l'armée de Mar, composée des clans Stewart, Mackenzie et
Cameron, était en déroute complète. Dans cette affreuse bagarre
Rob-Roy conserva son poste sur une montagne au centre de la
position que les habitants des Hautes-Terres avaient choisie, et,
bien que, assure-t-on, une attaque de sa part aurait décidé de la
journée, on ne put le déterminer à charger l'ennemi.
Malheureusement pour les insurgés la conduite d'une bande de
Macphersons avait été confiée à Mac-Gregor, car le chef naturel de
ce clan, vu son âge et ses infirmités, se trouvait incapable de se
mettre à leur tête. Il se reposait de ce soin sur son héritier,
Macpherson de North, et ainsi cette tribu ou du moins une partie,
fut incorporée avec celle de ses alliés les Mac-Gregors. Tandis
que Rob-Roy laissait écouler dans l'inaction le moment favorable
pour l'attaque, il reçut de Mar l'ordre formel d'avancer; mais il
répondit froidement: «Non, non, s'ils ne peuvent vaincre sans moi,
ils ne le pourront pas plus avec moi.» Un des Macphersons, nommé
Alexandre, qui professait l'état primitif de Rob-Roy, c'est-à-dire
celui de conducteur de bestiaux, mais homme d'un grand courage,
indigné de la conduite de son chef momentané, jeta son plaid, tira
sa claymore et appelant ses compagnons: «Ne supportons pas
davantage une telle honte, s'écria-t-il; s'il refuse de vous
conduire, je me charge de le faire.»
Rob-Roy répondit avec un grand sang-froid: «S'il était question de
conduire des boeufs et des vaches des Hautes-Terres, Sandie, je
m'en rapporterais à votre supériorité mais il s'agit de conduire
des hommes, et en cela je suis certainement meilleur juge que
vous.»
«S'il était question de conduire des boeufs de Glen-Eigas,
répliqua le Macpherson, Rob-Roy ne songerait point à rester le
dernier, mais à marcher en tête.»
Irrité de ce sarcasme, Mac-Gregor tira sa claymore et les deux
montagnards en seraient venus aux mains si de part et d'autre
leurs amis n'eussent rétabli la paix. Toutefois, le moment
opportun était passé et Rob-Roy, qui ne perdait jamais de vue ses
intérêts particuliers, permit à sa suite de dépouiller les morts
des deux partis.
L'auteur de la belle ballade satirique sur la bataille de Sheriff-
Muir n'a point oublié de stigmatiser la conduite de notre héros
dans cette occasion remarquable:
«Rob-Roy, sur le haut d'une montagne, guettait l'instant de
s'emparer du butin; il paraît qu'il n'était pas venu pour autre
chose, car il ne quitta point le lieu où il était caché avant que
la bataille fût finie.» _(Jacobits relics)_
Malgré l'espèce de neutralité de Rob-Roy pendant le cours de la
rébellion, il n'échappa point à quelques-unes des punitions
infligées à ceux qui en avaient fait partie; il fut compris dans
l'acte d'_attainder _et la maison de Breadalbane, qui était son
refuge, fut brûlée par lord Cadogan lorsque ce général traversa
les Hautes-Terres pour désarmer et punir les clans insurgés. Mais,
se rendant à Inverary avec environ quarante ou cinquante hommes de
sa suite, Rob-Roy, par une apparente soumission, se concilia les
bonnes grâces et la protection du colonel Patrick Campbell de
Finnah. Étant ainsi à peu près à l'abri du ressentiment du
gouvernement, Rob-Roy établit sa résidence à Craig-Royston, près
du loch Lomond, au milieu de ses propres parents et ne perdit
point de temps pour rallumer sa querelle particulière avec le duc
de Montrose. Dans ce dessein, il rassembla autant de fantassins
qu'il en eût jamais commandé car il se faisait suivre constamment
par une garde de dix ou douze hommes d'élite qu'il lui aurait été
facile d'élever jusqu'à cinquante ou soixante.
De son côté, le duc de Montrose employa tous les moyens possibles
pour détruire son importun adversaire; Sa Grâce s'adressa au
général Carpenter et trois corps de troupes reçurent l'ordre de se
diriger sur Glascow, Stirling et Finlarig, près de Killin.
M. Graham de Killearn, l'homme d'affaires du duc, son parent et en
même temps shérif-député du comté de Dumbarton, accompagna les
troupes afin qu'elles pussent agir avec la sanction de l'autorité
civile et avoir un guide fidèle à travers les montagnes. Ces
différentes colonnes avaient le projet d'arriver en même temps
dans le voisinage de la résidence de Rob-Roy et de surprendre ce
rebelle ainsi que sa suite; mais des pluies abondantes, la
difficulté des routes et les intelligences au moyen desquelles le
proscrit connaissait leur marche trompèrent leurs combinaisons.
Les troupes, trouvant les oiseaux envolés, s'en vengèrent en
détruisant le nid. On brûla la maison de Rob-Roy mais non
impunément car les Mac-Gregors, cachés parmi les buissons et les
rochers, firent feu sur les troupes et tuèrent un grenadier.
Rob-Roy se vengea par un singulier acte d'audace de la perte qu'il
venait d'essuyer. Vers le milieu de novembre 1716, le même John
Graham de Killearn dont nous venons de parler s'était rendu dans
un lieu appelé Chapel-Errock où les fermiers du duc devaient de
leur côté se réunir pour le paiement des rentes. John Graham avait
déjà reçu d'eux environ trois cents livres lorsque Rob-Roy entra
dans l'appartement à la tête d'une troupe armée. Le fidèle homme
d'affaires espéra sauver l'argent de son maître en jetant les
livres de compte et l'argent dans un grenier, croyant qu'ils ne
seraient point aperçus, mais le pillard expérimenté ne pouvait
être facilement trompé lorsqu'un tel objet était le but de ses
recherches: il trouva les livres et l'argent, se mit
tranquillement à la place du receveur, examina les comptes, mit
les rentes dans sa poche et donna des reçus au nom du duc disant
qu'il compterait avec Sa Grâce pour les dommages qu'elle lui avait
fait essuyer et dans lesquels il comprenait l'incendie de sa
maison par le général Cadogan et la dernière expédition contre
Craig-Royston, puis il ordonna à M. Graham de le suivre. Il ne
paraît pas qu'il usât envers lui de rudesse ou de violence bien
qu'il l'informât qu'il le regardait comme un otage et qu'il le
menaçât de mauvais traitements en cas qu'il fût suivi de trop
près. On cite peu de faits aussi audacieux. Après un voyage rapide
(pendant lequel M. Graham semble ne s'être plaint que de la
fatigue), Rob-Roy emmena son prisonnier dans une île sur le lac
Katrine et le força d'écrire au duc pour lui annoncer que sa
rançon était fixée à trois mille quatre cents marcs, cette somme
étant le surplus que Mac-Gregor prétendait lui être dû, déduction
faite de ce qu'il avait pris.
Néanmoins, après avoir retenu M. Graham cinq ou six jours dans
l'île, qui est encore appelée aujourd'hui la prison de Rob-Roy et
qui ne devait point être un logement agréable pendant les nuits de
novembre, le proscrit, désespérant d'obtenir de plus grands
avantages de son entreprise téméraire, laissa son prisonnier
partir avec les livres de compte et les reçus des fermiers,
prenant bien soin de conserver l'argent. [...]
Ce n'était pas comme déprédateur de profession que Rob-Roy
conduisait ses opérations mais bien à titre de suppôt du
gouvernement. Suivant la phrase écossaise «il levait le _black-
mail»_. La nature de ces contrats a été décrite dans le roman et
dans les notes de _Waverley. _Le portrait que M. Graham Gartmore
trace de Rob-Roy trouve ici naturellement sa place.
La confusion et les désordres du pays étaient si grands et le
gouvernement si négligent que les gens tranquilles étaient obligés
d'acheter leur sûreté par les honteux contrats du _black-mail. _La
personne qui entretenait des rapports avec les déprédateurs
assurait les terres contre leurs incursions, moyennant une
certaine rente annuelle; elle employait une partie de ces fonds à
recouvrer les bestiaux volés, une autre à payer ceux qui les
volaient afin de rendre nécessaire le contrat du _black-mail. _Les
domaines des gentilshommes qui se refusent à ce pacte sont livrés
au pillage afin de forcer ces propriétaires à rechercher
protection. Les chefs s'appellent capitaines du guet, et leurs
bandits prennent le même nom. Ce titre leur donne une espèce
d'autorité pour traverser le pays et leur accorde la facilité de
commettre tout le mal possible. Ces troupes, dans toute l'étendue
des Hautes-Terres, forment un corps considérable d'hommes habitués
dès leur enfance aux plus grandes fatigues, et très capables,
lorsque l'occasion s'en présente, de faire l'office de soldats.
[...]
Ce fut peut-être vers la même époque que, par une marche rapide
dans les montagnes de Balquhidder, à la tête d'un corps de ses
propres fermiers, le duc de Montrose surprit Rob-Roy et le fit
prisonnier. On le mit en croupe derrière un des gens du duc nommé
James Stewart, et on l'attacha autour de cet homme avec une sangle
de cheval. James Stewart était le grand-père de l'homme
intelligent du même nom qui tenait, il y a peu de temps, une
auberge dans les environs du lac Katrine et servait de guide au
voyageur dans cette belle et pittoresque contrée. C'est de lui que
j'ai appris cette circonstance, longtemps avant qu'il tînt une
auberge et lorsqu'il ne servait encore de guide qu'aux chasseurs
de gelinottes. C'était le soir (pour finir l'histoire) et le duc
était pressé de loger en lieu sûr le prisonnier dont il avait eu
tant de peine à s'emparer. En traversant le Teith ou le Forth,
j'ai oublié lequel, Rob-Roy saisit l'occasion de conjurer Stewart,
au nom de leur ancienne liaison et de leur bon voisinage que rien
n'avait jamais troublés, de lui donner quelque chance d'échapper
au malheur qui l'attendait. Stewart, touché de compassion, peut-
être mû par la crainte, lâcha la sangle et Rob-Roy, glissant de la
croupe du cheval, plongea, nagea et se sauva à peu près comme il
est dit dans le roman. Lorsque Stewart arriva à terre, le duc lui
demanda précipitamment ce qu'était devenu son prisonnier, et comme
aucune réponse satisfaisante ne lui était donnée, il soupçonna
Stewart d'être de connivence avec le proscrit et tirant un
pistolet d'acier de sa ceinture il le renversa d'un coup sur la
tête, blessure de laquelle, assurait son petit-fils, il ne s'était
jamais entièrement rétabli. Le succès répété de ces fuites
heureuses rendit Rob-Roy fanfaron et mauvais plaisant; il écrivit
au duc, en style moqueur, un cartel qui circula parmi ses amis, et
dont ils s'amusaient lorsqu'ils étaient à boire. Il est écrit
d'une bonne main, l'orthographe et l'histoire n'y sont pas trop
maltraitées. Nos lecteurs du sud doivent être avertis que c'était
une boutade, un _quiz _enfin, de la part du proscrit, qui avait
trop de sagacité pour proposer réellement une telle rencontre.
[...]
Rob-Roy, à mesure qu'il avança en âge, prit des habitudes plus
paisibles et son neveu Ghlune Dhu ainsi que la plus grande partie
de sa tribu renonça aux querelles avec Montrose, par lesquelles
son oncle s'était distingué, la politique de cette grande famille
étant alors de s'attacher cette tribu sauvage par la douceur
plutôt que de suivre les mesures de violence auxquelles on avait
eu en vain recours. Des fermes à une rente modérée furent
accordées à plusieurs des Mac-Gregors qui en avaient jadis possédé
dans les propriétés des Hautes-Terres du duc mais simplement à
titre de jouissance; et Glengyle (ou Genou Noir), qui continuait
d'exercer les droits de collecteur de _black-mail, _se donnait le
titre de commandant de l'armée du guet des Hautes-Terres au
service du gouvernement. On dit qu'il s'abstint formellement des
déprédations illégales de son parent. Ce fut probablement après
que cette tranquillité temporelle eut été obtenue que Rob-Roy
songea à ses intérêts spirituels. Il avait été élevé dans la
religion protestante et professait depuis longtemps la croyance
qu'elle enseigne mais dans ses dernières années il embrassa la foi
catholique romaine, peut-être d'après les principes de mistress
Cole -- c'était une religion consolante pour une personne de sa
profession. On dit qu'il allégua comme cause de sa conversion le
désir d'être agréable aux membres de la noble famille de Perth
alors stricts catholiques. Ayant pris, ajoutait-il, le nom du duc
d'Argyle, son premier protecteur, il ne pouvait plus rien faire
qui fût digne d'être apprécié par le comte de Perth, si ce n'était
d'adopter sa religion. Lorsque Rob-Roy était pressé sur ce sujet,
il ne prétendait pas justifier tous les préceptes du catholicisme
et reconnaissait que l'extrême-onction lui avait toujours semblé
_une grande perte d'huile. _[...]
Cet exploit fut probablement un des derniers de Rob-Roy. L'époque
de sa mort n'est pas connue avec certitude mais on assure
généralement qu'il vécut au-delà de l'année 1738 et qu'il mourut
âgé. Lorsqu'il s'aperçut que sa fin approchait, il exprima sa
contrition sur quelques particularités de sa vie. Sa femme s'étant
mise à rire de ces scrupules de conscience et l'exhortant à mourir
en homme comme il avait vécu, il lui reprocha la violence de ses
passions et les conseils que souvent elle lui avait donnés. «Vous
avez semé la brouillerie entre moi et les meilleures gens de ce
pays, lui dit-il, et maintenant vous voudriez me rendre l'ennemi
de Dieu même.»
Il existe une tradition non incompatible avec la première, si l'on
apprécie à sa juste valeur le caractère de Rob-Roy. Sur son lit de
mort, il apprit qu'un de ses ennemis demandait à lui rendre
visite. «Levez-moi, dit-il; jetez mon plaid autour de moi,
apportez-moi ma claymore, ma dague et mes pistolets: il ne sera
jamais dit qu'un ennemi ait vu Rob-Roy Mac-Gregor sans défense et
désarmé.» La personne qui avait désiré le voir était un des Mac-
Larens dont nous avons déjà fait mention et dont nous reparlerons
plus tard; il entra, fit les compliments d'usage et s'informa de
la santé de son formidable voisin. Rob-Roy, pendant cette courte
entrevue, conserva, dit-on, une dignité froide, et aussitôt que
l'étranger eut quitté sa maison, il dit: «Maintenant tout est
fini; que le joueur de cornemuse fasse entendre l'air _ha til mi
tulidh _(nous ne reviendrons plus).» Et il expira, dit-on, avant
que le chant funèbre fût terminé.
Cet homme extraordinaire mourut dans son lit, en sa propre maison,
dans la paroisse de Balquhidder; il fut enterré dans le cimetière
de la même paroisse où sa pierre funéraire se distingue seulement
par une large épée grossièrement sculptée.
Le caractère de Rob-Roy est un composé de contrastes; sa sagacité,
sa hardiesse, sa prudence, qualités si nécessaires au succès des
armes, devinrent en quelque sorte des vices par la manière dont il
les employa. Son éducation néanmoins excuse une partie de ses
transgressions continuelles contre la loi. Quant à ses
tergiversations en politique, il pouvait, à cette malheureuse
époque, s'appuyer de l'exemple d'hommes plus puissants et moins
excusables que lui, pauvre proscrit, en devenant le jouet des
circonstances. D'un autre côté, il pratiqua des vertus d'autant
plus méritoires qu'elles semblaient opposées à la position où il
s'était placé. Poursuivant la carrière de chieftain pillard, ou,
pour nous servir d'une phrase plus moderne, de _capitaine de
banditti_, Rob-Roy fut modéré dans ses vengeances et humain dans
ses succès. Sa mémoire n'est chargée d'aucune cruauté et il ne fit
répandre le sang que dans les batailles. Ce formidable proscrit
était l'ami du pauvre et autant qu'il le pouvait l'ami de la veuve
et de l'orphelin. Sa parole était sacrée et il mourut pleuré dans
son pays sauvage où les esprits n'étaient pas suffisamment
éclairés pour juger sainement de ses erreurs et où il y avait des
coeurs reconnaissants de sa bienfaisance. [...]