reportent mes premiers souvenirs, à une époque qui doit remonter aux
temps les plus florissants de l'établissement du bouddhisme, longtemps
avant la domination européenne. Je vivais dans ce désert étrange, dans
cette _Chersonèse d'or_ des anciens, une presqu'île de trois cent
soixante lieues de longueur, large en moyenne de trente lieues. Ce
n'est, à vrai dire, qu'une chaîne de montagnes projetée sur la mer
et couronnée de forêts. Ces montagnes ne sont pas très-hautes. La
principale, le mont Ophir, n'égale pas le puy de Dôme; mais, par leur
situation isolée entre deux mers, elles sont imposantes. Les versants
sont parfois inaccessibles à l'homme. Les habitants des côtes, Malais
et autres, y font pourtant aujourd'hui une guerre acharnée aux
animaux sauvages, et vous avez à bas prix l'ivoire et les autres
produits si facilement exportés de ces régions redoutables. Pourtant,
l'homme n'y est pas encore partout le maître et il ne l'était pas du
tout au temps dont je vous parle. Je grandissais heureux et libre sur
les hauteurs, dans le sublime rayonnement d'un ciel ardent et pur,
rafraîchi par l'élévation du sol et la brise de mer. Qu'elle était
belle, cette mer de la Malaisie avec ses milliers d'îles vertes comme
l'émeraude et d'écueils blancs comme l'albâtre, sur le bleu sombre
des flots! Quel horizon s'ouvrait à nos regards quand, du haut de nos
sanctuaires de rochers, nous embrassions de tous côtés l'horizon sans
limites! Dans la saison des pluies, nous savourions, à l'abri des
arbres géants, la chaude humidité du feuillage. C'était la saison
douce où le recueillement de la nature nous remplissait d'une sereine
quiétude. Les plantes vigoureuses, à peine abattues par l'été torride,
semblaient partager notre bien-être et se retremper à la source de la
vie. Les belles lianes de diverses espèces poussaient leurs festons
prodigieux et les enlaçaient aux branches des cinnamomes et des
gardénias en fleurs. Nous dormions à l'ombre parfumée des mangliers,
des bananiers, des baumiers et des cannelliers. Nous avions plus de
plantes qu'il ne nous en fallait pour satisfaire notre vaste et frugal
appétit. Nous méprisions les carnassiers perfides; nous ne permettions
pas aux tigres d'approcher de nos pâturages. Les antilopes, les oryx,
les singes recherchaient notre protection. Des oiseaux admirables
venaient se poser sur nous par bandes pour nous aider à notre
toilette. Le _nocariam_ l'oiseau géant, peut-être disparu aujourd'hui,
s'approchait de nous sans crainte pour partager nos récoltes.
«Nous vivions seuls, ma mère et moi, ne nous mêlant pas aux troupes
nombreuses des éléphants vulgaires, plus petits et d'un pelage
différent du nôtre. Étions-nous d'une race différente? Je ne l'ai
jamais su. L'éléphant blanc est si rare, qu'on le regarde comme une
anomalie, et les Indiens le considèrent comme une incarnation divine.
Quand un de ceux qui vivent dans les temples d'une nation hindoue
cesse de vivre, on lui rend les mêmes honneurs funéraires qu'aux rois,
et souvent de longues années s'écoulent avant qu'on lui trouve un
successeur.
«Notre haute taille effrayait-elle les autres éléphants? Nous étions
de ceux qu'on appelle solitaires et qui ne font partie d'aucun
troupeau sous les ordres d'un guide de leur espèce. On ne nous
disputait aucune place, et nous nous transportions d'une région à
l'autre, changeant de climat sur cette arête de montagnes, selon
notre caprice et les besoins de notre nourriture. Nous préférions
la sérénité des sommets ombragés aux sombres embûches de la jungle
peuplée de serpents monstrueux, hérissée de cactus et d'autres plantes
épineuses où vivent des insectes irritants. En cherchant la canne à
sucre sous des bambous d'une hauteur colossale, nous nous arrêtions
quelquefois pour jeter un coup d'oeil sur les palétuviers des rivages;
mais ma mère, défiante, semblait deviner que nos robes blanches
pouvaient attirer le regard des hommes, et nous retournions vite à la
région des aréquiers et des cocotiers, ces grandes vigies plantées
au-dessus des jungles comme pour balancer librement dans un air plus
pur leurs éventails majestueux et leurs palmes de cinq mètres de
longueur.
«Ma noble mère me chérissait, me menait partout avec elle et ne vivait
que pour moi. Elle m'enseignait à adorer le soleil et à m'agenouiller
chaque matin à son apparition glorieuse, en relevant ma trompe blanche
et satinée, comme pour saluer le père et le roi de la terre; en ces
moments-là, l'aube pourprée teignait de rose mon fin pelage, et
ma mère me regardait avec admiration. Nous n'avions que de hautes
pensées, et notre coeur se dilatait dans la tendresse et l'innocence.
Jours heureux, trop tôt envolés! Un matin, la soif nous força de
descendre le lit d'un des torrents qui, du haut de la montagne, vont
en bonds rapides ou gracieux se déverser dans la mer; c'était vers la
fin de la saison sèche. La source qui filtre du sommet de l'Ophir ne
distillait plus une seule goutte dans sa coupe de mousse. Il nous
fallut gagner le pied de la jungle où le torrent avait formé une suite
de petits lacs, pâles diamants semés dans la verdure glauque des
nopals. Tout à coup nous sommes surpris par des cris étranges, et des
êtres inconnus pour moi, des hommes et des chevaux se précipitent sur
nous. Ces hommes bronzés qui ressemblaient à des singes ne me firent
point peur, les animaux qu'ils montaient n'approchaient de nous
qu'avec effroi. D'ailleurs, nous n'étions pas en danger de mort. Nos
robes blanches inspiraient le respect, même à ces Malais farouches et
cruels; sans doute ils voulaient nous capturer, mais ils n'osaient se
servir de leurs armes. Ma mère les repoussa d'abord fièrement et sans
colère, elle savait qu'ils ne pourraient pas la prendre; alors, ils
jugèrent qu'en raison de mon jeune âge, ils pourraient facilement
s'emparer de moi et ils essayèrent de jeter des lassos autour de
mes jambes; ma mère se plaça entre eux et moi, et fit une défense
désespérée. Les chasseurs, voyant qu'il fallait la tuer pour m'avoir,
lui lancèrent une grêle de javelots qui s'enfoncèrent dans ses vastes
flancs, et je vis avec horreur sa robe blanche se rayer de fleuves de
sang.
«Je voulais la défendre et la venger, elle m'en empêcha, me tint de
force derrière elle, et, présentant le flanc comme un rempart pour me
couvrir, immobile de douleur et stoïquement muette pour faire croire
que sa vie était à l'épreuve de ces flèches mortelles, elle resta là,
criblée de traits, jusqu'à ce que, le coeur transpercé cessant de
battre, elle s'affaissât comme une montagne. La terre résonna sous
son poids. Les assassins s'élancèrent pour me garrotter, et je ne
fis aucune résistance. Stupéfait devant le cadavre de ma mère, ne
comprenant rien à la mort, je la caressais en gémissant, en la
suppliant de se relever et de fuir avec moi. Elle ne respirait plus,
mais des flots de larmes coulaient encore de ses yeux éteints. On me
jeta une natte épaisse sur la tête, je ne vis plus rien, mes quatre
jambes étaient prises dans quatre cordes de cuir d'élan. Je ne voulais
plus rien savoir, je ne me débattais pas, je pleurais, je sentais ma
mère près de moi, je ne voulais pas m'éloigner d'elle, je me couchai.
On m'emmena je ne sais comment et je ne sais où. Je crois qu'on attela
tous les chevaux pour me traîner sur le sable en pente du rivage
jusqu'à une sorte de fosse où on me laissa seul.
«Je ne me rappelle pas combien de temps je restai là, privé de
nourriture, dévoré par la soif et par les mouches avides de mon sang.
J'étais déjà fort, j'aurais pu démolir cette cave avec mes pieds de
devant et me frayer un sentier, comme ma mère m'avait enseigné à le
faire dans les versants rapides. Je fus longtemps sans m'en aviser.
Sans connaître la mort, je haïssais l'existence et ne songeais pas
à la conserver. Enfin, je cédai à l'instinct et je jetai des cris
farouches. On m'apporta aussitôt des cannes à sucre et de l'eau. Je
vis des têtes inquiètes se pencher sur les bords du silo où j'étais
enseveli. On parut se réjouir de me voir manger et boire; mais, dès
que j'eus repris des forces, j'entrai en fureur et je remplis la terre
et le ciel des éclats retentissants de ma voix. Alors, on s'éloigna,
me laissant démolir la berge verticale de ma prison, et je me crus
en liberté; mais j'étais dans un parc formé de tiges de bambous
monstrueux, reliés les uns aux autres par des lianes si bien serrées
que je ne pus en ébranler un seul. Je passai encore plusieurs jours à
essayer obstinément ce vain travail, auquel résistait le perfide
et savant travail de l'homme. On m'apportait mes aliments et on me
parlait avec douceur. Je n'écoutais rien, je voulais fondre sur mes
adversaires, je frappais de mon front avec un bruit affreux les
murailles de ma prison sans pouvoir les ébranler; mais, quand j'étais
seul, je mangeais. La loi impérieuse de la vie l'emportait sur mon
désespoir, et, le sommeil domptant mes forces, je dormais sur les
herbes fraîches dont on avait jonché ma cage.
«Enfin, un jour, un petit homme noir, vêtu seulement d'un _sarong_ ou
caleçon blanc, entra seul et résolûment dans ma prison en portant une
auge de farine de riz salé et mélangé à un corps huileux. Il me la
présenta à genoux en me disant d'une voix douce des paroles où je
distinguai je ne sais quelle intention affectueuse et caressante. Je
le laissai me supplier jusqu'au moment où, vaincu par ses prières, je
mangeai devant lui. Pendant que je savourais ce mets rafraîchissant,
il m'éventait avec une feuille de palmier et me chantait quelque chose
de triste que j'écoutais avec étonnement. Il revint un peu plus tard
et me joua sur une petite flûte de roseau je ne sais quel air plaintif
qui me fit comprendre la pitié que je lui inspirais. Je le laissai
baiser mon front et mes oreilles. Peu à peu, je lui permis de me
laver, de me débarrasser des épines qui me gênaient et de s'asseoir
entre mes jambes. Enfin, au bout d'un temps que je ne puis préciser,
je sentis qu'il m'aimait et que je l'aimais aussi. Dès lors, je fus
dompté, le passé s'effaça de ma mémoire, et je consentis à le suivre
sur le rivage sans songer à m'échapper.
«Je vécus, je crois, deux ans seul avec lui. Il avait pour moi des
soins si tendres, qu'il remplaçait ma mère et que je ne pensai plus
jamais à le quitter. Pourtant je ne lui appartenais pas. La tribu qui
s'était emparée de moi devait se partager le prix qui serait offert
par les plus riches radjahs de l'Inde dès qu'ils seraient informés de
mon existence. On avait donc fait un arrangement pour tirer de moi le
meilleur parti possible. La tribu avait envoyé des députés dans toutes
les cours des deux péninsules pour me vendre au plus offrant, et, en
attendant leur retour, j'étais confié à ce jeune homme, nommé Aor, qui
était réputé le plus habile de tous dans l'art d'apprivoiser et de
soigner les êtres de mon espèce. Il n'était pas chasseur, il n'avait
pas aidé au meurtre de ma mère. Je pouvais l'aimer sans remords.
«Bientôt je compris la parole humaine, qu'à toute heure il me faisait
entendre. Je ne me rendais pas compte des mots, mais l'inflexion de
chaque syllabe me révélait sa pensée aussi clairement que si j'eusse
appris sa langue. Plus tard, je compris de même cette musique de la
parole humaine en quelque langue qu'elle arrivât à mon oreille. Quand
c'était de la musique chantée par la voix ou les instruments, je
comprenais encore mieux.
«J'arrivai donc à savoir de mon ami que je devais me dérober aux
regards des hommes parce que quiconque me verrait serait tenté de
m'emmener pour me vendre après l'avoir tué. Nous habitions alors la
province de Tenasserim, dans la partie la plus déserte des monts
Moghs, en face de l'archipel de Merghi. Nous demeurions cachés tout le
jour dans les rochers, et nous ne sortions que la nuit. Aor montait
sur mon cou et me conduisait au bain sans crainte des alligators et
des crocodiles, dont je savais le préserver en enterrant nonchalamment
dans le sable leur tête, qui se brisait sous mon pied. Après le bain,
nous errions dans les hautes forêts, où je choisissais les branches
dont j'étais friand et ou je cueillais pour Aor des fruits que je lui
passais avec ma trompe. Je faisais aussi ma provision de verdure pour
la journée. J'aimais surtout les écorces fraîches et j'avais une
adresse merveilleuse pour les détacher de la tige jusqu'au plus petit
brin; mais il me fallait du temps pour dépouiller ainsi le bois, et
je m'approvisionnais de branches pour les loisirs de la journée, en
prévision des heures où je ne dormais pas, heures assez courtes,
je dois le dire; l'éléphant livré à lui-même est noctambule de
préférence.
«Mon existence était douce et tout absorbée dans le présent, je ne me
représentais pas l'avenir. Je commençai à réfléchir sur moi-même un
jour que les hommes de la tribu amenèrent dans mon parc de bambous une
troupe d'éléphants sauvages qu'ils avaient chassés aux flambeaux
avec un grand bruit de tambours et de cymbales pour les forcer à
se réfugier dans ce piége. On y avait amené d'avance des éléphants
apprivoisés qui devaient aider les chasseurs à dompter les captifs, et
qui les aidèrent en effet avec une intelligence extraordinaire à lier
les quatre jambes l'une après l'autre; mais quelques mâles sauvages,
les solitaires surtout, étaient si furieux, qu'on crut devoir
m'adjoindre aux chasseurs pour en venir à bout. On força mon cher Aor
à me monter, et il essaya d'obéir, bien qu'avec une vive répugnance.
Je sentis alors le sentiment du juste se révéler à moi, et j'eus
horreur de ce que l'on prétendait me faire faire. Ces éléphants
sauvages étaient sinon mes égaux, du moins mes semblables; les
éléphants soumis qui aidaient à consommer l'esclavage de leurs frères
me parurent tout à fait inférieurs à eux et à moi. Saisi de mépris et
d'indignation, je m'attaquai à eux seuls et me portai à la défense des
prisonniers si énergiquement, que l'on dut renoncer à m'avilir. On me
fit sortir du parc, et mon cher Aor me combla d'éloges et de caresses.
«--Vous voyez bien, disait-il à ses compagnons, que celui-ci est un
ange et un saint, jamais éléphant blanc n'a été employé aux travaux
grossiers ni aux actes de violence. Il n'est fait ni pour la chasse,
ni pour la guerre, ni pour porter des fardeaux, ni pour servir de
monture dans les voyages. Les rois eux-mêmes ne se permettent pas de
s'asseoir sur lui, et vous voulez qu'il s'abaisse à vous aider au
domptage? Non, vous ne comprenez pas sa grandeur et vous outragez son
rang! Ce que vous avez tenté de faire attirera sur vous la puissance
des mauvais esprits.
«Et, comme on remontrait à mon ami qu'il avait lui-même travaillé à me
dompter:
«--Je ne l'ai dompté, répondait-il, qu'avec mes douces paroles et le
son de ma flûte. S'il me permet de le monter, c'est qu'il a reconnu en
moi son serviteur fidèle, son _mahout_ dévoué. Sachez bien que le jour
où l'on nous séparerait, l'un de nous mourrait; et souhaitez que ce
soit moi, car du salut de _la Fleur sacrée_ dépendent la richesse et
la gloire de votre tribu.
«_La Fleur sacrée_ était le nom qu'il m'avait donné et que nul
ne songeait à me contester. Les paroles de mon mahout m'avaient
profondément pénétré. Je sentis que sans lui on m'eût avili, et je
devins d'autant plus fier et plus indépendant. Je résolus (et je me
tins parole) de ne jamais agir que par son conseil, et tous deux
d'accord nous éloignâmes de nous quiconque ne nous traitait pas avec
un profond respect. On lui avait offert de me donner pour société les
éléphants les plus beaux et les mieux dressés. Je refusai absolument
de les admettre auprès de ma personne, et, seul avec Aor, je ne
m'ennuyai jamais.
»J'avais environ quinze ans, et ma taille dépassait déjà de beaucoup
celle des éléphants adultes de l'Inde, lorsque nos députés revinrent
annonçant que, le radjah des Birmans ayant fait les plus belles
offres, le marché était conclu. On avait agi avec prudence. On ne
s'était adressé à aucun des souverains du royaume de Siam, parce
qu'ils eussent pu me revendiquer comme étant né sur leurs terres et
ne vouloir rien payer pour m'acquérir. Je fus donc adjugé au roi de
Pagham et conduit de nuit très-mystérieusement le long des côtes de
Tenasserim jusqu'à Martaban, d'où, après avoir traversé les monts
Karens, nous gagnâmes les rives du beau fleuve Iraouaddy.
»Il m'en avait coûté de quitter ma patrie et mes forêts; je n'y eusse
jamais consenti, si Aor ne m'eût dit sur sa flûte que la gloire et le
bonheur m'attendaient sur d'autres rivages. Durant la route, je ne
voulus pas le quitter un seul instant. Je lui permettais à peine de
descendre de mon cou, et aux heures du sommeil, pour me préserver
d'une poignante inquiétude, il dormait entre mes jambes. J'étais
jaloux, et ne voulais pas qu'il reçût d'autre nourriture que celle que
je lui présentais; je choisissais pour lui les meilleurs fruits, et
je lui tendais avec ma trompe le vase que je remplissais moi-même
de l'eau la plus pure. Je l'éventais avec de larges feuilles; en
traversant les bois et les jungles, j'abattais sans m'arrêter les
arbustes épineux qui eussent pu l'atteindre et le déchirer. Je faisais
enfin, mais mieux que tous les autres, tout ce que font les éléphants
bien dressés, et je le faisais de ma propre volonté, non d'une manière
banale, mais pour mon seul ami.
»Dès que nous eûmes atteint la frontière birmane, une députation du
souverain vint au-devant de moi. Je fus inquiet du cérémonial qui
m'entourait. Je vis que l'on donnait de l'or et des présents aux
chasseurs malais qui m'avaient accompagné et qu'on les congédiait.
Allait-on me séparer d'Aor? Je montrai une agitation effrayante, et je
menaçai les hauts personnages qui approchaient de moi avec respect.
Aor, qui me comprenait, leur expliqua mes craintes, et leur dit que,
séparé de lui, je ne consentirais jamais à les suivre. Alors, un des
ministres chargés de ma réception, et qui était resté sous une tente,
ôta ses sandales, et vint à moi pour me présenter à genoux une lettre
du roi des Birmans, écrite en bleu sur une longue feuille de palmier
dorée. Il s'apprêtait à m'en donner lecture lorsque je la pris de ses
mains et la passai à mon mahout pour qu'il me la traduisit. Il n'avait
pas le droit, lui qui appartenait à une caste inférieure, de toucher à
cette feuille sacrée. Il me pria de la rendre au seigneur ministre de
Sa Majesté, ce que je fis aussitôt pour marquer ma déférence et mon
amitié pour Aor. Le ministre reprit la lettre, sur laquelle on déplia
une ombrelle d'or, et il lut:
«Très-puissant, très-aimé et très-vénéré éléphant, du nom de _Fleur
sacrée_, daignez venir résider dans la capitale de mon empire, où un
palais digne de vous est déjà préparé. Par la présente lettre royale,
moi, le roi des Birmans, je vous alloue un fief qui vous appartiendra
en propre, un ministre pour vous obéir, une maison de deux cents
personnes, une suite de cinquante éléphants, autant de chevaux et de
boeufs que nécessitera votre service; six ombrelles d'or, un corps de
musique, et tous les honneurs qui sont dus à l'éléphant sacré, joie et
gloire des peuples.»
»On me montra le sceau royal, et, comme je restais impassible et
indifférent, on dut demander à mon mahout si j'acceptais les offres
du souverain. Aor répondit qu'il fallait me promettre de ne jamais me
séparer de lui, et le ministre, après avoir consulté ses collègues,
jura ce que j'exigeais. Alors, je montrai une grande joie en caressant
la lettre royale, l'ombrelle d'or et un peu le visage du ministre, qui
se déclara très-heureux de m'avoir satisfait.
»Quoique très-fatigué d'un long voyage, je témoignai que je voulais me
mettre en marche pour voir ma nouvelle résidence et faire connaissance
avec mon collègue et mon égal, le roi de Birmanie. Ce fut une marche
triomphale tout le long du fleuve que nous remontions. Ce fleuve
Iraouaddy était d'une beauté sans égale. Il coulait, tantôt
nonchalant, tantôt rapide, entre des rochers couverts d'une végétation
toute nouvelle pour moi, car nous nous avancions vers le nord, et
l'air était plus frais, sinon plus pur que celui de mon pays. Tout
était différent. Ce n'était plus le silence et la majesté du désert.
C'était un monde de luxe et de fêtes; partout sur le fleuve des
barques à la poupe élevée en forme de croissant, garnies de banderoles
de soie lamée d'or, suivies de barques de pêcheurs ornées de feuillage
et de fleurs. Sur le rivage, des populations riches sortaient de leurs
habitations élégantes pour venir s'agenouiller sur mon passage et
m'offrir des parfums. Des bandes de musiciens et de prêtres accourus
de toutes les pagodes mêlaient leurs chants aux sons de l'orchestre
qui me précédait.
»Nous avancions à très-petites journées dans la crainte de me
fatiguer, et deux ou trois fois par jour on s'arrêtait pour mon bain.
Le fleuve n'était pas toujours guéable sur les rives. Aor me laissait
sonder avec ma trompe. Je ne voulais me risquer que sur le sable le
plus fin et dans l'eau la plus pure. Une fois sûr de mon point de
départ, je m'élançais dans le courant, si rapide et si profond qu'il
pût être, portant toujours sur mon cou le confiant Aor, qui prenait
autant de plaisir que moi à cet exercice et qui, aux endroits
difficiles et dangereux, ranimait mon ardeur et ma force en jouant sur
sa flûte un chant de notre pays, tandis que mon cortége et la foule
pressée sur les deux rives exprimaient leur anxiété ou leur admiration
par des cris, des prosternations et des invocations de bras tendus
vers moi. Les ministres, inquiets de l'audace d'Aor, délibéraient
entre eux s'ils ne devaient pas m'interdire d'exposer ainsi ma vie
précieuse au salut de l'empire; mais Aor jouant toujours de la flûte
sur ma tête au ras du flot et ma trompe relevée comme le cou d'un
paon gigantesque témoignaient de notre sécurité. Quand nous revenions
lentement et paisiblement au rivage, tous accouraient vers moi avec
des génuflexions ou des cris de triomphe, et mon orchestre déchirait
les airs de ses fanfares éclatantes. Cet orchestre ne me plut pas le
premier jour. Il se composait de trompettes au son aigu, de trompes
énormes, de gongs effroyables, de castagnettes de bambou et de
tambours portés par des éléphants de service. Ces tambours étaient
formés d'une cage ronde richement travaillée au centre de laquelle un
homme accroupi sur ses jambes croisées frappait tour à tour avec deux
baguettes sur une gamme de cymbales sonores. Une autre cage, semblable
extérieurement, était munie de timbales de divers métaux, et le
musicien, également assis au centre et porté par un éléphant, en
tirait de puissants accords. Ce grand bruit d'instruments terribles
choqua d'abord mon oreille délicate. Je m'y habituai pourtant, et je
pris plaisir aux étranges harmonies qui proclamaient ma gloire aux
quatre vents du ciel. Mais je préférai toujours la musique de
salon, la douce harpe birmane, gracieuse imitation des jonques de
l'Iraouaddy, le _caïman_, harmonica aux touches d'acier, dont les sons
ont une pureté angélique, et par-dessus tout la suave mélodie que me
faisait entendre Aor sur sa flûte de roseau.
«Un jour qu'il jouait sur un certain rhythme saccadé, au milieu du
fleuve, nous fûmes entourés d'une foule innombrable de gros poissons
dorés à la manière des pagodes qui dressaient leur tête hors de l'eau
comme pour nous implorer. Aor leur jeta un peu de riz dont il avait
toujours un petit sac dans sa ceinture. Ils manifestèrent une grand
joie et nous accompagnèrent jusqu'au rivage, et, comme la foule se
récriait, je pris délicatement un de ces poissons et le présentai
au premier ministre, qui le baisa et ordonna que sa dorure fût vite
rehaussée d'une nouvelle couche; après quoi, on le remit dans l'eau
avec respect. J'appris ainsi que c'étaient les poissons sacrés de
l'Iraouaddy, qui résident en un seul point du fleuve et qui viennent
à l'appel de la voix humaine, n'ayant jamais eu rien à redouter de
l'homme.
»Nous arrivâmes enfin à Pagham, une ville de quatre à cinq lieues
d'étendue le long du fleuve. Le spectacle que présentait cette vallée
de palais, de temples, de pagodes, de villas et de jardins me causa un
tel étonnement, que je m'arrêtai comme pour demander à mon mahout
si ce n'était pas un rêve. Il n'était pas moins ébloui que moi, et,
posant ses mains sur mon front que ses caresses pétrissaient sans
cesse:
»--Voilà ton empire, me dit-il. Oublie les forêts et les jungles, te
voici dans un monde d'or et de pierreries!